‹ L'Action française et la religion catholiqueChapitre 16 sur 46 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Au fur et à mesure que s'accroissait la montagne des absurdités hostiles, non seulement les catholiques d'Action française se serraient plus affectueusement, comme j'ai eu déjà l'occasion de le dire, près de leurs amis incroyants, mais, de notre côté, d'un mouvement pareil, nous nous efforcions de témoigner combien de vrais et dignes exemples de piété et d'activité catholiques avaient fortifié notre premier respect. Qu'il fût question d'agir dans la rue contre l'anarchie extérieure ou de prendre des dispositions de polémique dans Tordre intellectuel et moral, cette étroite et ancienne confraternité d'armes ajoutait à la connexité de nos principes et de nos visées politiques un lien personnel plus profond.

Je m'en suis aperçu au moment de la nouvelle édition de mes anciens livres qui ma valu le retour offensif de M. labbé Pierre et toutes ses récentes fureurs contre moi ii). La seule pensée de cette réédition comportait pour moi le devoir de donner certaines satisfactions

i Les Nouveaux défis de l'Action française à la conscience chrétienne. i9i3.

[32 DUUXŒMl QUXRR1 PI IfIQl I

aéces ain - ;mx catholique*. N'ayant jamais formé dessein de leur faire une offense, il aurait pu suffire «le Le déclarer nettement et d'ajouter aux anciens textes, si aprement discutés, une glose précise qui en eût expliqué

le sens et la direction ; ce que je lais en ee moment pour L'ennemi aurait éié écrit à destination de l'ami. Mais

il me sembla que L'amitié conclue et éprouvée entre nous méritait quelque chose de plu-. .le ne voulus pas laisser reparaître, dans sa teneur, telle ou telle pointe, innocente, mais acérée, qui put de nouveau être entendue ou présentée comme un désir d'agression ou de dérision envers des idées pour lesquelles tant de Luttes et de travaux avaient été faits en commun. Les quiproquos, jadis extrêmement désagréables, s'annonçaient maintenant comme Insupportables. C'est a quoi je voulus parer.

.le pris donc plaisir à ell'acer tout d'abord de mes

Trois idée* politiques \ certaines paroles aiguës en déclarant, dés L'avant-propos, que s'il était possible de

tout récrire », je n'aurais pas de peine à m'abstenir

d'un certain courant d'épigramsaei Ces suppressions dans leur détail offrent peu d'intérêt.

Au contraire, il y aura profit à répondre à une question qui m'a été laite: — Commentât pourquoi l'édition nouvelle reproduit-elle ainsi, et | syllabe à syllabe . la grande note des Déistt* sur laquelle M. Pierre a fait, comme on l'a vu, tant d'épais contre-sens? N'y aurait-il pas eu intérêt à dissiper jusqu'à l'occasion des malentendus ? Et c'était si facile!...

assurément, et je n'y aurais point manque si la note Q'eÛt donne lieu à tout autre chose qu'une méprise, de la part d'un autre censeur que Home a censure depuis

(i) Trolê i<l<cs politùjues : Chateaubriand, Miclielet. Sainte- Heus-r. Nouvelle édition, i'.'ia.

la très grave erreur volontaire commise à cet endroit par M. Laberthonnière m'obligea à mettre sous les yeux des lecteurs, comme les pièces d'un procès, tout ce que j'avais dit, en regard de ce qu'on m'avait l'ait dire, afin que chacun vit et pût qualifier l'altération matérielle commise.

En renvoyant à l'opuscule réédité, je me borne à transcrire ces quelques lignes de mon annotation de 1912, qui représentent l'exercice de mon droit :

Un écrivain libéral, ennemi résolu de l'Action française et médiocrement respectueux de la vérité, M. Laberthonnière, a voulu tirer de ces réflexions sur le déisme inorganique une conséquence opposée à leur esprit et à leur texte, mais favorable aux tristes rêveries que ce malheureux nous impute. D'après lui, le déisme catholique ne trouve grâce devant nous qu'à titre d'instrument de règne mis à la disposition, non pas même du bien public, mais, ce qui fait une seconde fausseté, d'une race de Forts conçue à la façon du barbare Nietzsche. Malheureusement pour cette ingénieuse et audacieuse folie, la phrase où je fais observer que la condition imposée au déisme catholique était de s'élever, par le nom de Dieu, à des idées plus générales, à de plus généreux sentiments, cette petite phrase exclut de ma pensée toute imagination de cet ordre et renverse de fond en comble l'édifice de M. Laberthonnière. Mais qu'à cela ne tienne ! Ce critique n'est pas embarrassé pour si peu. Lui qui pèse une à une toutes les syllabes des considérations ci-dessus (i), lui qui les interroge, les sonde, les torture dans leur moindre détail, il n'a pas un regard ni un mot pour cette phrase si explicite. Il l'a supprimée de son souvenir et de son regard. 11 l'a abolie de mon texte. Et son livre et sa thèse, qui s'écrouleraient sans cela, sont échafaudés tout entiers sur cette prétention venimeuse.

Plus de dix-huit mois ont couru depuis cette réponse, je n'ai pas ouï dire que mon contradicteur s'en soit relevé. L'exécution, indispensable, a donc été complète.

(i) 11 y en a cinq pages.

134 DlUXtÈMl 01 in n i PUNK

Mais elle ma laissé un mauvais SOUVCnir J car j ai été

forcé — pour la clarté de ma rectification nécessaire — à laisser subsister la note des Déistes non seulement sans pouvoir en éelaircir tout à fait le langage, mais même sans avoir le < 1 1*< »i i d'y modifier nue ligne qui me pesait, «elle qui est relative .1 la fâchent sion intervenue à Vère chrétienne, entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux . paroles qui, depuis longtemps, avaient cessé de correspondre à ma pen*

Il est vrai que, Bur la formule d'autrefois, t<»us nos critiques s'étaienl trompés et L'ai aient entendue très pré

ment à reboUTS. Libéraux, démocrates, ananlii

chrétiens, même une escouade de chrétiens sociaui se sont aeharnés à viser dans ce regret du temps ou le pouvoir civil n'était pas distinct du pouvoir religieux l'indice des passions 1 étatistes que je devais professer pour la commodité «le leur thèse, quelque démenti que cet étatisme pût Infliger à mes plus aneieni sentimenta décentralisateurs et fédéralistes-: je leur «levais d'être étatiste dans L'Ame, peut-être d'enseigner en petit comité l'absorption de la religion par l'Btat, la confiscation du

domaine MCré par le pouvoir Civil : matière abondante

et fertile pour le rhéteur l>ien embouché. Le malheur

est que la vente était purement et simplement à Popposé. Ce que j'ai admiré de l'unité antique, ce n'était pas son étatisme mais s;i théocratie, où c'était l'ordre religieux qui absorbait le pouvoir civil... Je ne donne point cette admiration pour juste ni

certes pour originale. Toute la rêverie du \i\ siècle en

a été Imprégnée. Mais enfin, il ne faudrait pas comprendre un hommage à la cite antique comme un 1

souvenir de l'empire romain! (.est de mes plus anciennes lectures de Lamennais que m'était peut être resiée, entretenue par les fantaisies laineuses de Kenan.

cette inclination à un gouvernement direct de l'esprit pur, qui, en dernière analyse, devait imposer à notre planète un système analogue à celui des jésuites du Paraguay.

L'année même où avait paru la première édition de cet opuscule (i), je commençai à voir s'évanouir mes illusions sur le gouvernement de la philosophie, même flanquée de la philologie et des mathématiques. L'usurpation juridique et politique des « Intellectuels» étalait leur profonde inaptitude à l'intelligence et à la gestion des intérêts publics. Gela concourut à me suggérer delà « fâcheuse scission » une idée mieux en harmonie avec le reste de ma pensée et de mon action : le philosophe que je relus vers ce moment-là et qui, sur ce sujet, vit beaucoup plus loin que Renan, Auguste Comte, acheva de me découvrir comment cette distinction (qui n'est pas séparation) du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, exprime l'un des plus grands bienfaits de l'histoire. Cinq ans plus tard, c'est-à-dire sept ans avant de réimprimer les Trois idées, je publiais V Avenir de l'Intelligence, œuvre médiocrement favorable au gouvernement des pédants et qui montre, en vingt endroits, la différence qu'il faut faire entre les fonctions d'influence qui sont propres à la lumière intellectuelle, et l'action matérielle et morale de l'autorité. J'aurais été heureux de le dire plus tôt. Les calomnies distribuées à contre-temps m'en ont enlevé l'occasion.

Après les Trois idées reparut mon Anthinea. Je l'avais relue et corrigée d'après le même principe, qui était de faire disparaître ce qui risquait de produire une impression d'attaque intentionnelle et de m'attribuer une volonté ennemie. Ces retouches, qui devaient me valoir

[96 Dsuxriaii ouaaai puniqi i

pas mal d'outrages neufs, ne laissent pas de me causer une profonde satisfaction quand j'y pense. Tel quel, le livre se tient mieux : il est désormais allégé de tout ce qui avait aspect de simple jeu, il est purgé de quelques énigmes malignes proposées «à la sagacité du lecteur. On s'en rend compte par un trait.

Dans ma critique de la Prière sur l'Acropole et «le l'idée que Renan s'était faite du génie de la Grèce, je signalais en 1901 une des larges plaies que le romantisme, V Allemagne et le christianisme avaient ouvertes dans cette délicate pennée (1). Sans doute le 1 christianisme •> visés cetendroitne pouvait guère correspondre à eelui que Henan avait reçu de ses maîtres bretons, ni de l'abbé Le llir et «le Messieurs de Saint-Sulpice. Mais un trop petit nombre de lettrés et d'initiés était capable de faire la différence; le sens caché dans un trop

subtil liligrane devenait susceptible de scandaliser sans raison le publie, plus mêlé et plus étendu, (pie les circonstances politiques m'assignaient en 191a. Au lieu de taqniner, d'irriter et d'exaspérer, comme en 1901,

les hommes de la Bible et du Code, on risquait d'attrister des amis innocents. C'est pourquoi la nouvelle édition

substitue au langage chill'ré la rédaction en clair et dit : une des larges plaies que le romantisme, r Allemagne et son christianisme avaient ouvertes dans.

etc...' Son 1 christianisme, 1»' christianisme allemand, ce protestantisme très libéra] auquel l'auteur des Origines du Christianisme n'a pas cess. de tendre comme

à l'archétype de sa sensibilité* religieuse.

Un certain nombre de modifications de même nature me furent ainsi proposées par le souci de la clarté et le

respect des circonstances Leliwv QC pouvait devenir

1 AiUhinea, p si de la. première édition I 1 i> Il <\<- la nouvelle.

orthodoxe, mais était dégagé de l'aspect de volonté agressive qu'il pouvait revêtir antérieurement pour les yeux inhabiles.

Assurément, mieux eut valu ne rien professer d'étranger à l'orthodoxie et mieux vaudrait n'avoir, en France et par tout l'univers, qu'une foi et qu'une loi. Ce sont précisément les choses dont l'homme n'est pas maître. Nous ne composons pas les données de notre moment. Elles existent indépendamment de nos vœux et de nos regrets. Cela étant, je tiens à dire qu'une seule tentation ne m'est pas venue et que je n'ai pas pu songer à supprimer les deux ou trois passages où s'affirment avec une précision presque cruelle des idées éloignées du dogme, de l'histoire et de la pensée catholiques. Autant il me serait agréable et facile de déchirer ou de mettre en cendres les vestiges matériels d'une erreur reconnue et joyeusement abjurée, autant il serait indigne de notre objet de faire intervenir dans une décision de la conscience les calculs temporels de la politique. Justement parce qu'elle est haute et désintéressée, une politique sincère bannit tout ce qui peut ressembler au trafic de choses sacrées. Tout sentiment de cette sorte si, par impossible, il m'était venu, fùt-il même resté absolument intérieur, m'aurait fait l'effet d'une véritable simonie. Croyant ou non croyant, tout esprit honnête en jugera de même façon.

Dès lors, le seul parti que la politique aurait pu me conseiller honorablement eût été celui de laisser dormir le livre dans un oubli où les aboyeurs de la démocratie chrétienne seraient seuls allés le chercher ; et c'est à quoi j'avoue avoir pensé très mûrement. Depuis plusieurs années, Anthinea était épuisée, ses derniers exemplaires, après avoir connu la fortune de la mise au pilon et de la boite à deux sous, se vendaient couramment

m;i \ii mi aUKEBI PI M'.'

de ]n;i lui) bancs. La Nouvelle Librairie Nationale, «jui. bien * j ii » * tout i» fait autonome, est moralement un or-

i«- d'Action française, me proposa, à différente! prises - entre ^a fondation en i<i<><; el Le milieu de l'an née imii — de procéder à la réimpression Si réable que lût son offre, j'y répondis par dea refus. La librairie de l'Action française, qui exprime notre accord de fait entre croyants et incroyants, ne pouvait 8e prêter a la publication d'une œuvre que l'on discutait au point de vue catholique. Les offres s'étant renouvelées, je dois en conclure que la raison par moi donnée n'était pas

isible pour tous. Bile l'était si bien pour moi que

ta mes amis de la maison Champion, lOUt à fait

étrangers aux luttes politiques et religieuses, que je confiai le \ olume.

Il a été <lit, hors de France, — mais par des Français, — que dans mon dessein cette réimpression faisait équilibre à la publication de la Politique religieuse. In

sourire aux catholiques, un sourire aux antiratho-

liques; c'étail assez bien me connaître] Uest fâcheux (|ue l'obligeante h} \ othèse ainsi propagée à cinq cents

lieues (le Paris, soit mal soutenue par Les laits. ( )n a

('•crit bien des articles, depuis un au, sur Anihinea J défie que l'on trouve dans tla presse anticathoiique un seul organe qui se soit réjoui de mon • pagani me aux dépens de la foi ou «le la morale du catholicisme. Beaucoup d'anticléricaux se sont montrés fort irrites de ma Politique religieuse et ne me l'ont pas envoyé dire, et plus d'un libéral m'accusa «le - troubler la paix en

reparlant du Syllahus. Absolumenl personne n'a imaginé de narguer les catholiques au moyen d'un commentaire à'Anihinea ! Cette Idée, qu'on peut faire naître, n'est venue spontanément a aucun Français. Nulle part en France, dans aucun organe sérieux, de novem-

bre 1912 à juillet io,i3 (ces dates ont une raison que je pourrai dire), aucun critique catholique n'a songé à prendre la responsabilité littéraire professionnelle de se montrer publiquement choqué de mon livre. Les ennemis ne me manquent pas dans ce monde des auteurs et des critiques : mais une signature au bas d'un écrit public, cela engage. Personne ne s'est soucié d'élever des cris de scandale difficilement soutenables dans le milieu français et parisien. C'est dire la place et le rôle infime occupés dans mon petit livre par les parcelles que l'on en détache à grand bruit.

Qu'est-ce qu Anthinea ? Il n'est pas inutile de le rechercher si Ton veut savoir pourquoi j'ai ressuscité le volume.

Quand il avait paru pour la première fois, en 1901, notre Revue, s'adressant, comme aujourd'hui, à un public infiniment plus mûr et plus réfléchi que la multitude flottante des clients d'un journal, donna en bibliographie une note, âprement relevée depuis : cette note disait que les lecteurs qui avaient suivi mes campagnes « pour toutes les causes nationales, et notamment pour « les Lettres françaises » savaient bien « que les théories « philosophiques et esthétiques à' 'Anthinea forment le « fondement même de ma politique » .

Les théories philosophiques et esthétiques d Anthinea! En ayant soin de ramener toute la philosophie et l'esthétique de ces « théories » au très petit nombre des opinions ou des impressions irréligieuses, en s'avisant, en outre, de choisir et de grouper les textes qui expriment ces opinions et ces impressions dans quelque tableau synoptique large comme la main, un catholique n'a plus qu'à les souligner de l'ongle et à se voiler le visage à l'aspect du « fondement » de notre doctrine.

Toutefois, si l'on use dune méthode différente et

140 DE1 x il mi: GUMM PtTIfH

qu'on prenne ce livre de trois eents pages tel qu'il est en essayant de dégager honnêtement Lee principes qui le gouvernent, tout aussitôt Lee premier* textes laborieusement isolés commencent à se perdre et à ■'estomper dans l'ensemble. Ce qui frappe les veux tout de suite indépendamment de vues littéraires, sans grand intérêt ici), c'est l'àpre passion civique, exprimée à toutes les pages avec une ardeur continue et dans le langage d'un homme qui, vivant par la pensée plus que par l'action, transpose ainsi des sentiments de soldat et de citoyen dans la sphère de la méditation et de la poésie. On y sent la passion de l'ordre et celle delà patrie; comme instrument de l'ordre à travers 1 . le

culte de la tradition; comme instrument <lu patriotisme, l'étude religieuse des levons du passe et des spectacles troublés du présent. Même à propos (]^> décombres de l'Acropole, l'attention dn lecteur esl ramenée à chaque Instant sur un problème unique : comment sauver l'ordre du monde et comment le développer?

De ce côté est donc tournée la pointe, la flamme rivante de l'œuvre. Cest parce côté qu'elle agit. Elle recommande la discipline qui règle les élites, le goût qui les découvre et qui les retient, les hiérarchies nécessaires. Il ne s'agit dans ces Essais, a-t-on dit, que de la raison, de l'intelligence, <lu goût. Oui, et de l'ordre* Toutes les notions violemment décriées au temps où j'écrivais ce livre, constamment opposées au réalisme

et aux sensationnisine brutal qui régnait, y sont rele- - et remises à leur place, qui est la première dans

l'ordre humain. Un jeune critique Tort pénétrant. M. Drouol a vu que c'était là, asseï exactement, le contraire de la méthode de I^>ti qui n'est que d'écouter ses nerfs et de faire taire le reste. Mon contemporain et ami, le poète, Charles Le Qofft ■ bien voulu obscr-

RÉIMPRESSIONS ET CORRFXTIONS 141

ver aussi que ce livre, comme mes autres travaux de la même époque, tendait à rétablir l'élément rationnel dans ses droits, au milieu de l'abêtissement universel des modes d'alors, i indignes d'un être pensant •, ajoute M. Paul Drouot.

Comme les désordres de la laideur peuvent être rendus plus sensibles encore que l'éclat de la beauté vraie, je ne manque pas, chemin faisant, de compléter l'hymne à la merveille du monde par la dérision du sordide chaos. Mais ce procédé indirect n'est pas souvent employé dans Anthinea, C'était le positif des réussites de l'esprit, de l'art, de la nature que j'avais à cœur démontrer, afin d'en éclairer les voies et les moyens dans la mesure où je les percevais soit par l'histoire d'un paysage, soit dans l'économie du théâtre, de la statuaire ou delà poésie des Anciens. Mais je ne me limitais pas à la matière classique. A peine sorti de l'enchantement athénien, le lecteur était promené dans une ville corse peuplée au xvne siècle de Grecs fugitifs et qui, par un miracle de fidélité historique, conserve encore, pour une très grande part, les nobles legs de leur esprit et de leur sang. Lisons un des petits chapitres où se développe cette philosophie naturelle relative à ce qu'un théologien nommerait le domaine des causes secondes, car c'est là que l'on peut saisir avec une entière justesse une des bases de ma réflexion politique.

Le lecteur vient d'être invité à constater différents traits de piété et de fidélité à des traditions deux fois séculaires. L'admiration s'exprime ainsi :

Il n'y a rien au monde de plus touchant que le tableau d'une antique race qui se maintient.

Cette variété de générations qui se suivent, porteuses de corbeilles et porteuses de lampes, sur la longue frise du Temps et s'y transmettent pêle-mêle le nécessaire et le superflu de leurs biens, trésor constant des goûts, des idées

142 DEUXIEME G1 IRRB l*i If*

et des coutumes héréditaires, donne au voyageur philosophe le double sentiment de L'antiquité4 de la \i«' <-t de grand conrage des hommes.

Ed vain observons-nous que ces survivances sont naturelles et que des êtres consanguins s'engendrant les uns près «les autres dans des conditions qui les resserraient trouvèrent dans la fidélité à leurs origines tout à la rois la volupté et le salut : L'intelligence des causes eonservatrl accroît, loin de L'atténuer, notre admiration instinctive. L'objet que protéj >ncert de forces unies en demi

vénérable et comme sacré.

il est de forts navires qui ont vu la moitié du monde et toutefois rentrent au port : quelque simples que soient les

principes hydrostatiques, les arts du constructeur et du navigateur, UOUS ne sommes pas maîtres de ne point calculer la puissance des océans, l'immensité et la solitude

des traversées, avec ls vigueur <le< souffles qui les tourmentent, et toute cette masse des autres fortunes contraires (pie les nefs héroïques ont surmontées. Or, les risques de

perte sur l'étendue de la planète sont en bien petit nombre, compares a ceux que coururent sur une longueur de deux

les, cette poignée de pauvres gens attentifs à leur frêle cargaison historique.

Me suis-je l'ait comprendre ? Il me semble ([111111 livre ou circule ce sentiment peut être appelé sans erreur

un des points de départ de ma politique. Mais craint- 011 que j'aie trop bien choisi le passage au milieu du livre'.' Des la préface, apparaissent ces Lignes qui, elles

aussi, commandent nos idées sur la réorganisation de

la France :

Mon ami Maurice ban- s •< ^t publiquement étonné «pie

j'aie rapporte de lAttique une haine RUSSÎ vue ,|, |a démocratie. Si la France moderne ne m'avait persuadé de «< sentiment, je L'aurais reçu de l'Athènes antique Ls hrèvi destinée <1«- <•<■ qu'on appelle la démocratie dans l'antiquité m'a lait sentir que le propre de ce régime n'est «pie deeonsoiumer ee que Les périodes «1 aristocratie ont produit. Ls production, L'action demandait un ordre puissant. Ls cou-

sommation est moins exigeante ; ni le tumulte, ni la routine ne lui déplaît.

Des biens que les générations ont lentement produits et capitalisés toute démocratie fait un grand feu de joie. Mais cette flamme est plus prompte à donner des cendres que le bois du bûcher ne l'avait été à mûrir : et ainsi les plaisirs du bas-peuple sont brefs. L'éuormité de notre capital national ne doit pas engendrer de trompeuse sécurité. Etre nationaliste et vouloir la démocratie, c'est vouloir à la fois gaspiller la force française et l'économiser, ce qui est, je crois, l'impossible.

Dans la même préface, il m'avait plu de faire également sentir au jeune lecteur la différence entre les rêveries d'un lettré isolé et errant, livré à lui-même comme une espèce de sauvage, sans aucune responsabilité définie, et les réflexions du citoyen éprouvé par l'expérience, instruit de la répercussion des pensées solitaires sur les destins de son pays. Il en rougit pour lui. mais il veut aussi en éviter la conséquence à l'Etat :

Les notes de Florence furent écrites plusieurs mois avant le second éclat de l'affaire Dreyfus. On trouvera à la fin du Génie toscan quelques lignes que je ne récrirais plus aujourd'hui, mais je les réimprime pour qu'elles soient, s'il est possible, les humbles monuments d'une très haute vérité.

Tout particulier est sujet à des accès de mélancolie nihiliste, comme celui auquel succomba ma pensée dans la nuit de San Miniato. Plus fréquemment encore nous avons nos moments de distraction et d'incurie. Lequel de nous s'occuperait toujours de tous? Le meilleur l'oubliera. Mais, pendant ces relâches, il sera donc livré, avec la cité tout entière, à la troupe des faiseurs et des parasites. Tout peuple constitué raisonnablement s'est défendu contre ce risque au moyen d'une classe particulière de magistrats déterminés par un pressant intérêt personnel à se former du service public un souci privé quotidien.

De pareils magistrats ne peuvent être élus, tout magistrat élu étant plus attentif à plaire qu'à servir. L'élection écartée, il reste le sort. Mais, ce sort, ce hasard, s'il est amendé et

1 ', ', DE1 \ii mi: 01 ikiii: PtJlf»

canalise-, rédoll à son moindre

hasard < 1«* la naissance, c es! l hérédité. L'antique institution el magistrature royale fit la France. Bile réleva an plus haut point de sa vigueur. Il esl évident que la France j sera ramenée dès qu'elle sentira son insuffisance rivicrae et le in d'y suppléer, si elle veut vivre.

Veut-elle vivre 7 On la France, qu'André Chénier, s<.u> Louis XVI, voulail qu'on adorai comme une déesse immortelle, n'est-elle plus qoe le total <l«-s Français aujourd'hui majeun et électeurs? Avant crut ans. ils auront t«»us péri jusqu'au dernier. Veut elle mourir avec eus i 7

Les ragues traces Bubsistantes «lu dilettantisme de l'époque • ne serrent qu'à dater le livre, sans trop

i M l'abbé Pierre, ivee oui je a*ai pas uY bonheur, ti esl rrai, d'une Leçoa que je eroyais utile, d'abord le moyen «le eommettre une nouvelle erreur <le fait il croit ces lignes extraite! d'une nouvelle préface, elles -out textuellement dans L'ancienne . ensuite l'occasion de se demander pnisqneje parais avoir eu i peur «le ma propre audace »] pour quel motif je n'ai p;i^ corrigé <"i supprimé l'expression «l'un sentiment que je déplorais. Comment M Pierre n<- voit il pas bju'usm r««-tiiicatioa explicite, publique, solennelle, peut quelquefois être plus démonstrative qu'un simple eonp île ciseaux'.' M«»u jeune collaborateur et ami Jean Longnon repassant, depuis, par Florence, s'est Ingénié svee beaucoup d'art et de ^.«\oir à montra sn deli «i«- - la fleur sanglante •• <l« I le beau

fruit «qui mûrit su principal des Ifédids

— ()u rient <l<- voir M. l'abbé Pierre reculée jusqu'en tais la date d»- ma préntec de iboi Otons4ui une autre Htption II cite, d'après on premier texte publié dans notrsRevueen taon, mon commentaire «les chroniques florentines, «l'un t««ur si extrêmement cru que j<" le modifiai de moi-même presque >itnt M Pierre se figure que l'atténuation date seulement «le l'année dernière et il en attribue l'honneur à ses interventions norrifiques, Le lecteur, «lit il. pourra lire dans 1s prem édition : - la rare joie <1«- i mee et «!<• la cruauté • ; il

trouvera dans 1s seconde • la honhossln sanguinaire «. M Pierre n's qu'à se reposier aux deu? litkm de

i porte «lejà « bonbosnie sanguinaire wlomnies ue

x«>nt pour rien «ion - 1 smendement «lu pécheur. o pour 1«-n notes de Florence : i8<»7

en retarder la marche : elle est orientée aussi nettement que peut l'être une suite d'Essais tirés de journaux de route.

Qu'il s'agisse de la Toscane ou de la Grèce, de la Corse ou de la Provence, l'obsession presque inconsciente du voyageur est toujours la même : patriotisme historique, nationalisme politique (il Les obscures menaces alors suspendues sur la France faisaient réfléchir sur la vie et la mort des nations, en tant que nations. Les choses vues étaient appelées à défder en témoignage, pour vivifier des idées qui, toutes seules, seraient sans action. Dire que Napoléon Bonaparte étendit sur notre pays le linceul de l'uniformité administrative, c'est articuler une vérité certaine, mais dont chacun est bien libre de ne prendre aucun souci. Ce paysage peut contribuer à l'inscrire dans la réflexion des distraits :

La dernière promenade que je fis à Ajaccio m'amena dans la nécropole.

Une petite roule en corniche part du pied de la citadelle. Bordée à droite d'un faubourg, elle suit la mer. Peu à peu cessent les maisons, le penchant des collines apparaît tapissé de petits enclos réguliers. Etroits jardinets d'herbe folle, sans autre plantation qu'un ou deux cyprès fort anciens qui balancent leur plume noire. Ils s'étendent comme un parvis au devant de chapelles toutes pareilles, humbles, nues, marquées de la croix.

Autant d'enclos, autant de sépultures particulières. Les Corses ont réussi à garder le droit d'acheter un peu de terre solitaire, de la fermer d'un mur et de s'y coucher au milieu des morts de leur sang. C'est le plus noble endroit qu'on puisse visiter ici. Tous ces tombeaux privés couvrent une demi-lieue de campagne, dans un paysage composé de

(i) Une dame a bien voulu manifester l'agacement que lui causait le « chauvinisme » cYAnthinea.

vieux arbres et de rocs Tracassés où règne 1 idée de la mort.

Chez nous, qui sommet condamnée jusque dans notre cendre à des voisinages fâcheux, le cimetière a renversé ce bel et humain usage des sépultures domestiques. Je ne vois aucune raison pour qu'un jour la fosse commune ne succède à nos tombes privées. Ce sera dans l'esprit du siècle et de ses lois. Quand, au détour des Sanguinaires, sur le bateau qui m'emportait, les points blancs de la nécropole ont cessé de m'être visibles, il m'a semblé que l'un des derniers forts de notre race et le meilleur refuge qu'elle se lût donné contre l'administration de l'Egalité consulaire s évanouissait de mes yeux.

J'aurai quitté sur ce regret la patrie de Napoléon.

Cette convergence instinctive du regard et de la pensée se retrouvera dans les notes sur le réveil de [hellénisme contemporain, sur L'architecture d'Athènes modernes, dans les rêveries provençales, réunies à la (in du livre, Le Retour et le Foyer. L'esprit des généralités politiques y lève à chaque page, comme pour préparer les lecteurs à entendre d'autres vérités, plus sèches, moins concrètes, composées dans un ordre plus pressant et plus dur. Un lecteur d'expérience me résumait cette impression en me disant un jour :

— On commence par Anthinea et l'on continue par V Enquête.

Voilà qui montre où va, où mène Anthinea. Mon Enquête n'est pas un volume de propagande païenne : c'est l'avant-propros d'un traité du retour à la tradition.

Il ne faudrait pas l'oublier ici, les lecteurs appelés à cheminer d Anthinea jusqu'à Y Enquête sur la Monarchie appartiennent à cette immense catégorie de Français, les uns indifférents, les autres encore hostiles à toutes les idées de nationalisme, de tradition ou de reli-

gion parce qu'ils baignent dans la confuse atmosphère des Nuées juridico-métaphysico-politico-morales que le XYine et le xixe siècles ont accumulées. Mes pèlerinages historiques et littéraires, exposés avec patience, commentés de tout cœur, font naître le désir de chasser les Nuées ; ils introduisent, mieux qu'un exposé systématique, aux maîtresses lignes de la vérité nationale et donnent tout d'abord le sens des réalités passés et présentes, la notion de ces idées justes, nées du réel, qui se rapportent au réel (i). Là est présentement l'utilité vivante de ce petit livre. La substance en avait été écrite avec amour et pour le seul plaisir d'exprimer des enthousiasmes, sans arrière-pensée de démonstration ni d'enseignement; peu à peu, en courant de main en main, ces feuillets m'ont montré à quoi ils étaient bons. Ce n'a jamais été à ruiner le catholicisme, mais bien à ranimer le goût des principes en de bons cœurs. Je ne l'ai senti qu'après coup, mais avec une satisfaction charmée et bien compréhensible, puisque l'expérience qui m'était personnelle avait fait office d'aliment pour autrui.

Faire des Français civilisés et patriotes, c'est faire des royalistes; faire des royalistes, on me permettra de le dire, c'est, forcément, défaire des anticléricaux, c'est rallier des amis respectueux au catholicisme. Avais-je le droit de mépriser le service ainsi rendu par ce petit livre aux diverses frontières de notre action ? Ou bien devait-on négliger la portion du public français qu'il pouvait éclairer, sous prétexte quil y a une autre portion de ce public qui nous est déjà acquise ou conquise ?

(i) On a beaucoup agité de la préférence que nous donnons au fait sur Vidée, Ceux qui s'occupent de cette logomachie oublient-ils qu'un fait connu est une idée; un fait compris, une idée vraie ? *

1 ',> ih:ï xiîimt: (-rKitnr punit

Je nr l'ai pas pensé. Les I-Yam ;ais * *im« mu is ou étranger* à nos idées existent ; tant qu'il y en aura, nous .levons essayer de les transformer t'ii amis. Il me paraît juste et urgent d'essayer d'éveiller dans Le plus grand nombre possible de nos concitoyens, de nos contemporains Les réflexions susceptible* de les rassembler comme. nous sur les deux points que tout menace. De ces deux points, l'un est l'Eglise; mais l'antre est le Rempart.

Cependant, je crus devoir payer une dette de probité Littéraire et politique à notre public catholique en taisant insérer, dans \ Adion française quotidienne, quelques lignes de mise en garde, le jour où ce livre ancien reparut :

Anthinea comporte quelques modifications de Langage et

retouches si^nilirati ve>, cependant nous devons déclarer a

la demande de L'auteur que, pour le fond, ces pages de phi- Losophie <>u de poésie lui sont strictement personnelles <-t ne présentent que des rapports éloignés avec L'œuvre qui rassemble à L'Action française, les croyants et Les incroyants patriotes sur un programme politique, religieux, militaire <t civil de réconciliation nationale.

... Nos amis incroyants n'ont jamais tente d insinuer leurs idées dans la pensée de catholiques comme une marchandise de contrebande importée subrepticement. Ils tiennent

à se faire eux -mêmes leur propre Index.

C'est dans ces conditions de franchise et de lo\ aule (pic se présente un livre qui faillit s'appeler Promenades juliennes

et qui eut pourtant (avantage de révéler des perspectives

d acceptation, puis d'énergie à ces incroyants si nombreux chez les jeunes lettres français chez, lesquels le nihilisme

métaphysique avait paralysé Longtemps le go4t de L'action.

Ainsi a L'intérieur de \* Action française — devant le très grand public quotidien considéré comme déjà

ramené à nos idées. — l'utilité positive de ce Livre tut

sacriliée tout entière en raison des quelques feuillets

passibles de la réprobation de L'Eglise. Par le même

souci, je priai mes amis et collaborateurs de s'abstenir de consacrer dans le journal aucun article à Anthinea.

Elle était annoncée pour qu'il ne fût pas dit que nous faisions une réédition clandestine. Mais elle n'était ni commentée ni recommandée comme le sont nos autres livres : nous ne voulions rien faire ni laisser faire qui fût de nature à abuser le pjlus simple de nos lecteurs. Ce que M. Pierre osa nommer défis ou nouveaux défis à la conscience contenait au contraire les signes d'un respect très attentif et d'un esprit de justice très vigilant qui s'exerçaient sur nous-mêmes, à nos dépens et au bénéfice d'autrui.

Le lecteur me pardonnera d'insister sur des nuances de scrupules qui, en matière difficile, éclairèrent cet exercice de nos droits et de nos devoirs. Ce n'est pas moi qui me suis mis en cause ni en scène. Puissent la disgrâce et l'ennui qui ruissellent de cette apologie retomber tout entiers sur leurs premiers auteurs ! Pour repousser de misérables accusations, il faut bien rétablir les états d'esprit ou de conscience défigurés. La vérité importe ici non comme mienne, mais comme vraie.

Il faut me défendre d'une dernière injure.

Jadis, au cours de conversations familières dont il reste des traces, j'ai refusé le bénéfice d'une interprétation indulgente sollicitant mon texte avec une grande douceur dans un sens à peu près admissible pour les fidèles. En particulier pour la page qui termine ma visite aux Musées d'Athènes, et qui pleure la « mort de Phidias ou la décadence du monde » en des termes affligeants pour des catholiques, sans avoir jamais tendu les affliger — page qui se conclut par un élan d'espoir dans les semences immortelles enfermées aux entrailles

150 1)1 I \ll Ml 01 ! uni: pi !fl<

ilu monde, — il m*étai1 proposé, non sans on sourire de complicité amicale, d'imaginer que j'avais l'ait là une simple et très orthodoxe allusion au survivances et ani retours de la pensée antique dans le monde moderne : Virgile et Ovide gardés et maintenus ridants dan-, la chrétienté depuis le haut moyen àf Aristote arrivant au xir siècle, accepté au \m ! et Ions 1»' réveil successifs de France et dïtalie jusqu'à l'éclat du Quattrocento et de notre xvr! — C'est, me disait-on. un modèle d'adaptation et de synthèse catholique

Et pour montrer comme l'interprétation pouvait se coudre et s'adapter aisément à mon texte, on me récitait cette proi

.1 étais entré an gymnase de Diogène, pleurant la mort de Phidias et la décadence du monde : mais le beau mot répété dans l'ombre brillante, XOPOS, XOPOS, dévora tout ce qui a*étail plus digne de Phidias L'idée du chœur universel m ayant éclaird la pensée, je repris passage mit le raisseau

qui me ramena elle/ les miens, apportant dans mes mains

\ ides plus de trésors que n'eu avait Ulysse quand il «

/lia sa patrie.

.le remerciai le bon glo .item- i et le lis convenir à demi mot que c'était une tricherie. De tricherie je n'en roulais et je n'en reux aucune Les ayants rejet ce s ton il m'est dès i<>rs plus que facile de repousser, «le tout le mépris de mon cesur, L'indigne interprétation frauduleuse suivant laquelle, j'aurais roula signifier danpassage que l'évolution (a taie » (moi qui n'ai jamais cm i cette évolution ra préparer 1«' retour du ps niante • il n'est pas question de ramener le pagani

ni dan> l'esprit ni dans la lettre de 00 morceau • t

i <>n mr permettes d'affirmer qu'il n'est ni prêtre, tu

membre dei <<>!inii:s direeteun de l'Action français*.

REIMPRESSIONS ET CORRECTIONS 151

qu'un « homme préparé et fort » (j'avais écrit un esprit) « soulèvera toutes les difficultés qui retardent cette résurrection » !

Il faut lire ce que M. Pierre se demande et se répond ici :

Quels sont donc ces riches trésors que M. Maurras rapporte d'Athènes dans ses mains vides?

Il est évident que c'est « la mystérieuse espérance dont son cœur est gonflé », c'est-à-dire l'assurance que « la volonté tendue de son esprit préparé et fort « va ramener la lumière sur le monde en chassant la nuit du christianisme...

La folie dune idée fixe obsédante a purement et simplement transformé ici en la résolution de prêcher et de réformer mon récit du simple passage des sentiments de tristesse découragée à l'énergie et à l'espérance : heureux sursaut causé par une représentation distincte et splendide, mais extrêmement générale, des retours de bonne fortune qui remplissent l'histoire de l'univers. Si j'ai formé des actes d'espérance et de foi plus précis, ce fut pour souhaiter la ruine prochaine des idées fausses et des mauvais sentiments dont l'ibsénisme et le tolstoïsme remplissaient alors notre politique et nos arts. L'allusion à ces états de langueur systématique et de dépression volontaire m'avait fait écrire un peu plus haut : « Un chrétien s'afflige, l'impie! » M. Pierre se trompe sur le sens de ce mot, parce qu'il a commencé par dénaturer tout le reste.

La tricherie bien intentionnée que j'ai dû écarter m'avait inquiété autrefois comme indice des obnubilations de l'intelligence que provoque parfois l'excès de la bonté. Il faut décidément préférer cet excès à son contraire et le lecteur sera probablement de mon avis quand il aura vu dans quelle outrance finale M. Pierre a fini par se rouler au bout de son triste chemin. Sui-

152 Ml \ll Ml OUI l:l:i: l'i WK

rons ce € 1 1 1 il « ' * - 1 - î t de mon apostolat imaginaire pour on inlame Intégra] :

Li c'est | cette tâche qu'il prétend atteler i BgU ■• comme une auxiliaire!

Dans V Action française quotidienne s6 février 1910), .M. Pierre Gilbert, jeune catholique d'Action ti reproduit en lea soulignam Les paroles du toaitre : • Il 1 rien qus ae soulève la volonté tendue d'un <\sj>riî pi loii , el il les propose I II. Barres coupable, d'après lui, d'avoir ssnti moins d'enthousiasme pour 1 Athènes antique.

Je me suis reporté à l'article de V Action française x du •.»!'> février roio et, bien que M. Pierre m'ait prép à tout, je n'ai pu réprim intiment <!<• la surpi

en découvrant que, loin de traiter d'aucun Bujet religieux ni Irreligieux, à i»lu^ forte raison de rien « î i 1** de répré hensible au poinl de \ m* catholique le plus sév< Pierre Gilbert ne contredisait Maurice D [ue pour

s'opposer & cette formule qui exprime, dit Gilbert, I ■ déterminisme de l'auteur du Voyage de Sparte :

Noue sommes asservis aux transmissions dap ims morts nous <l>>munt Imrs ordres auxquels il n

faut olnir; ruais ne Sommes pas libres dé c/toisir... »

Gomme, en conformité avec la philosophie catholique, Pierre Gilbert estime au contraire qu'il 3 a possibilité «1 liberté «le choisir, nous voilà, dit Gilbert, an eenire du dissentiment!

Eschyle et la G dit-il, oient la fatalité ». Ce

que Barrèfl invoque est an Impossible monisme

Quand il partait pour Athènes, Maurice Bj emportait avec lui . ajoute t il des pi i [ui ten

daient à nier l'art humain L*art humain, autrement <lit. en ces termes de philosophie esthétique, la puissance e1 rade de t*homme, l'effort «-t l'oeuvre <!«• notre décision personnelle intervenant dans !«• déterminisme

de la nature! C'est afin d'établir cet « art », c'est pour contester la théorie de l'asservissement complet aux accumulations du passé ( i) que Gilbert s'était rappelé la phrase (ÏAnthinea : « Il n'est rien que ne soulève la volonté tendue d'un esprit préparé et fort. >> D'un élan pour prendre courage, d'une affirmation de l'énergie de l'homme, d'un mot de confiance dans sa volonté, le tout faisant escorte à une critique explicite du déterminisme, M. Pierre a tiré une hypothèse d'action et de propagande anticatholique à laquelle Gilbert, par mégarde, sans doute, et moi par expresse méchanceté, nous aurions prétendu i atteler l'Eglise i !

L'exposé qu'on vient de lire rend-il suffisamment sensible l'audacieuse liberté prise par M. Pierre? Sinon, j'ajouterai que, dans l'article de Gilbert, il n'est aucunement question de paganisme, ni de propagande païenne ; il n'est traité que des conditions et du sentiment du beau, dans la vie moderne et dans la poésie antique. Le nom de Minerve s'y trouve prononcé, mais à titre de parabole rapide : «. Minerve est d'abord femme et pui^ déesse. » Bref, pour que la clarté soit complète, pour que l'on sache désormais comment on peut faire quelque chose de rien, je reproduis, d'un bout à l'autre, l'article de Gilbert à l'appendice de ce volume (si). L'imagination de l'accusateur y sera vue à l'œuvre forgeant tout, créant tout, jusqu'à l'ombre et au prétexte d'un grief.

i 11 ne faudrait pas exagérer ee sentinïent de Barrés, l'histoire se dirige », vient il d'écrire, appendice VI.

L'Europe s'en mêle. Une suffragette ardente que je me plais à supposer jeune et jolie, car elle m'appelle i ayoung mon oj high culture and abilitj- \ el qui tient avec éloquence et autorité la rubrique <« le go et penêo a la revue The New Freewoman, de Londres, Madame ou Mademoiselle lîcnj. H. Tueker. s'écrie au n° d'octobre iqi3 en brandissant une page révolutionnaire de Prondhon :

Ceci en main i nous pouvons <• démolir l'audaciense prétention des néo-royalistes •>, et Les i anar-

i Les dieux me gardent de rectifier des erreurs aussi gracieuses ! Mais je dois avertir ma critique anglaise, an eaa ou •a pensée ae sérail point totalement a/franchie de La tyrannie de la vérité, qu'il n'est point vrai de il ire <]iie i le neo royalisme •■ de {'Action Franraisr se distingue de l'ancien royalisme par ee (ail que • ses chefs dire, si je eomprendi bien,

tous les chefs son! privémenl dea athéiates J'ose enfin soutenir que si Mœ* oulfaa Tueker nouseûf bdt L'honneur d'approcher les camelots <lu roi, 1< ;s Ligueurs d'Action Française ou même Les membres «le nos Comités directeurs, elle ne icrait jamais permis de Les appeler îkêêê impudtmt young rtuealê , et peut-être conviendrait-elle que ee lonl ses informalions «le Paris qui lui sont arriyéca'par d'audacieux garnements qui appartiennent, jeunes et vieux, au plus usé, au plus méprisé de tous les groupements politiques français

« chistes peuvent répondre à Charles Maurras ainsi « qu'à tous ses suiveurs : — Non, l'auteur de Vidée gé- « nérale de la Révolution au xixe siècle, notre grand « Proudhon, il n'est pas à vous ; il n'appartient qu'à « nous » !

Le bruit de nos usurpations aura donc passé le détroit comme il a franchi les montagnes, depuis la fondation du « Cercle Proudhon ». Qu'est-ce que le Cercle Proudhon ?

Ecoutons, comme nous lavons fait, l'abbé Pierre, et nous lirons ensuite les pièces du procès.

Au contraire de notre contemptrice de Londres, M. l'abbé Pierre ne pense pas du tout que nous ayons voulu associer le nom de Proudhon ou son œuvre aux intérêts de la réaction ; non, non, assure-t-il, le cercle Proudhon a été fondé à V Action française ï>our avilir le catholicisme et corrompre les catholiques en les abêtissant. Tel étant notre « but caché mais toujours présent », la réalisation de ce c plan de campagne habilement organisé » ne peut être signée que de moi. Je suis le fondateur et lame du Cercle : mon « fertile génie » a nécessairement conçu et mis sur pied la machine nouvelle appliquée à une fin abominable, mais certaine : n'ai-je pas présidé la séance inaugurale du Cercle? et le premier des Cahiers du Cercle Proudhon ne commence-t- il pas par un article de moi? Si l'on doutait, voici le troisième et dernier argument qui correspond à merveille aux habitudes de mon esprit : pendant que je donnais ainsi mon patronage, je m'attachais à m'en dégager et m'efforçais de tirer mon épingle du jeu !

c Prudemment », dit M. Pierre, l'article commençait par ces mots: « Les idées de Proudhon ne sont pas les nôtres... » Simple, mais satanique précaution de langage destinée à tromper les humbles. Elle ne trompera

156 mi ni \n. GUERRE Pi \K»i i

point notre Argua. Pourtant qu'eut-il pensé i il eûl on] le> autres précautions plus subtiles encore dont mon discours inaugural était émaillé !

Il ne me reste rien «1<' cette conférence moitié lue, moitié parlée, d'après «les notes que je n'ai plus; mais l'article a été heureusement conservé. En te relisant aujourd'hui, je dois coin cuir tout «le suite que ma rouerie a si bien dépassé la mesure des habiletés concevables que je m'y trouve pris. Les Lignes que voici expriment bien l< idées que je me connais sur Proudhon :

l.s idées de PrOUdhoil ne sonl pas nos idées, elles nonl

même pas toujours été l<-s siennes propres. Mlles se sont battues en lai et se sont si souvent entredétruites que ^«hi esprit en est défini comme le rendez-vous des contradictoires. Ayant beaucoup compris, ce grand discuteur n'a pas su tout remettre cm ordre.

Il est difficile d'accorder avec col esprit leligieux, qu'il eut vif et profond, sa formule Dieu, c'est lé mal >, et dans une intéressante étude dn Correspondant (i), M. Eugène Ta \ entier aousle montre fort en peine d'expliquer sonfameui

/. / propriété, c'est le vol . Nous remercions Proudhon des lumières qu'il nous donne sur la démocratie et sur 1rs démocrates, sur le libéralisme et sur les libéraux, mais c'est au sens Large que noire ami l.<>uis Dimier, dans un tirs beau livre, l'a pu nommer un Maître de la Contre-Révolution .

Protidhonne se rallie pas à la réaction avec la vigueur

d Un Baisse on t\un Yeuillot. Il na point Ici goUtl d'ordre

qui dominent à son insu on Sainte-Beuv< isons as

se présentent pas dans Le magnifique appareil militaire, cerdotal <»n doctoral <pn distingue les exposés de Maistre, Bonald, Comte et Pustel de Coulang - La m \\> té oblige à Ifler. Or, il treot tout dire, tout gara pouvoir

tout distribuer; cette âpre volonté devait être rail* ne, mais défaite, inévitable, est disputée d'un bras nerveux On lit Proudhon comme on suit une tragédie a chaque ligne on se demande si ce rustre héroïque ae soumettra pas le dieu Pan.

i Correspondant «lu n> août toio<

Son chaos ne saurait faire loi parmi nous, et nous nous bornerions à l'utiliser par lambeaux si ce vaillant Français des Marches de Bourgogne ne nous revenait tout entier dès que, au lieu de nous en tenir à ce quil enseigne, nous considérons ce qu'il est.

On voudrait assister d'ici aux impressions de lecture de quelques-unes des dupes de M. l'abbé Pierre, pour demander que leur en semble : mes prudences leur apparaissent-elles sincères ou non ? Il me semble à moi que ces lignes disent la vérité. Proudhon s'y trouve mis à part des Maîtres de la Contre-Révolution. Pour les défaillances de sa méthode et pour les désordres de son esprit, il est aussi tenu à l'écart du grand courant de la tradition nationale. Ce qui est distingué, enfin, avec une netteté presque brutale, et comme séparé des sympathies qu'éveille sa personne, c'est son « enseignement » : avant de s'exprimer sur l'homme, on a partie exclu, partie réservé sa doctrine.

Un peu plus loin, on le déclare c débordant de naturel français » , mais les mots qui développent ce point de vue commencent par une nouvelle réserve aussi formelle que les précédentes.

Abstraction faite de ses idées, Proudhon eut l'instinct de la politique française : l'information encyclopédique de cet autodidacte l'avait abondamment pourvu des moyens de défendre tout ce qu'il sentait là-dessus.

Or, de quelle « politique française » est-il question ici? Et en quoi l'instinct qu'en avait Proudhon coïncide* t-il avec nos idées ? Pourquoi cet instinct est-il qualifié par nous de « sentiment » et sentiment « fort » f de lintérêt national » ? C'est ce qui apparaît par la suite de l'article, que M. l'abbé Pierre se garde bien de citer:

... Là-dessus Proudhon est si près de nous que Jacques Bainville, en tête de son écrasant réquisitoire contre les hommes de la Révolution et de l'Empire, à la première page de « Bismarck et la France » a pu inscrire cette dédicace : « A la mémoire de P.-J. Proudhon qui, dans sa pleine liberté d'esprit, retrouva la politique des Rois de France et combattit le principe des nationalités ; à la glorieuse mémoire des Zouaves pontificaux qui sont tombés sur les champs de bataille en défendant la cause française contre l'unité italienne à Rome, contre l'Allemagne à Patay ».— Quoi ? Proudhon avec les Zouaves pontificaux ? — Oui, et rien ne va mieux ensemble ! Oui, Proudhon défendit le Pape; oui, il combattit le Piémont. Au nez des « quatre ou cinq cent mille badauds » qui lisaient les journaux libéraux, il s'écriait, le 7 septembre 1862 : « Si la France, la première puissance militaire de l'Europe, la plus favorisée par sa position, inquiète ses voisins par le progrès de ses armes et l'influence de sa politique, pourquoi leur ferais-je un crime de chercher à l'amoindrir et « l'entourer d'un cercle de fer? Ce que je ne comprends pas, c'est l'attitude de la presse française dominée par ses sympathies italiennes. Il est manifeste que la constitution de l'Italie en puissance militaire, avec une armée de 3oo.ooo hommes, amoindrit l'Empire de toutes façons. » L'Empire, c'est ici l'Empire Français, dont je vois le timbre quatre fois répété sur mon édition princeps de La Fédération et V Unité en Italie.

« L'Italie », poursuivait Proudhon, votre Italie unie « va nous tirer aux jambes et nous pousser la baïonnette dans le ventre, le seul côté par lequel nous soyions à l'abri. La coalition contre la France a désormais un membre déplus...» Notre influence en sera diminuée d'autant ; elle diminuera encore « de tout l'avantage que nous assurait le titre de première puissance catholique, protectrice du Saint- Siège ».

« Protestants et anglicans le comprennent et s'en réjouissent : ce n'est pas pour la gloire d'une thèse de théologie (mils combattent le pouvoir temporel et demandent l'évacuation de Rome par la France ! >

Conclusion : « Le résultat de l'unité italienne est clair pour nous, c'est que la France ayant perdu la prépondérance que lui assurait sa force militaire, sacrifiant encore l'autorité de

sa foi sans la remplacer par celle des idées, la France est une nation qui abdique, elle est finie. ■

Et comme ces observations de bon sens le faisaient traiter de catholique et de clérical, ■ oui », ripostait Proudhon, «oui, Je suis, par position, catholique, clérical, si vous voulez, puisque la France, ma patrie, n'a pas encore cessé de l'être, que les Anglais sont anglicans, les Prussiens protestants, les Suisses calvinistes, les Américains unitaires, les Russes grecs : parce que, tandis que nos missionnaires se font martyriser en Cochinchine,ceuxde l'Angleterre vendent des Bibles et autres articles de commerce. »

Des raisons plus hautes encore inspiraient Proudhon, et il osait écrire :

■ La Papauté abolie, vingt pontificats pour un vont surgir, depuis celui du père Enfantin Jusqu'à celui du grandmaître des Francs-Maçons. »

Et il répétait avec une insistance désespérée :

« Jene veux ni de l unité allemande, ni de l unité italienne, Je ne veux d aucun pontificat. »

Ainsi, ce que j'ai pris, ce que j'ai isolé de Proudhon, c'est ce qu'il eut d'inimitié contre la Franc-Maçonnerie, contre le Saint-Simonisme et les contrefaçons du catholicisme. J'ai distingué en lui l'ennemi des ennemis du Saint-Siège, l'adversaire de lltalie-Une, le combattant placé dans une position tout à fait convergente à la position des Zouaves pontificaux. Il ne plaît pas à M. Pierre que Proudhon ait été v papalin » ? Son déplaisir n'est pas la mesure des faits. M. Pierre demande : t En quoi » le fait de voir c la folie des libéraux qui tra- • caillaient à V unité de V Italie », « vue politique judic cieuse » • J ait-elle » de Proudhon un « appui du pouvoir temporel au Pape » ? Mais en cela, Monsieur l'abbé î En cela même ! Proudhon donne en faveur du pouvoir temrjorel des raisons, et ces raisons excellentes se trouvent être bien supérieures, pour le poids et pour l'éloquence, à celles qu'il a pu lui plaire d'aventurer

160 i>i:r\ii:Mi: GUERRE PUNIQU1

aussi pour la Uièsc opposée. Quand mou huinnir personnelle serait parfois de faire hou marché «h* Proudhon, je ne voudrais j>our rien au monde eéder aucune des raisons qu'il a mises au service d'un certain nombre

de bonnes choses et, moins encore, celles qu'il a pu projeter, de son train furieux, à l'assaut de la sottise ou de

L'erreur.

Je ne suis quant à moi ni un fils spirituel ni un amoureux de Proudhon, mais, dès la première lecture, sa brochure du Rhin, sa Fédération et V Unité en lt>ilic m'ont charmé et m'ont retenu tant par ce que j'y ren

• •outrais de favorable et d'utile à notre action que pour

la découverte d'un tour de discussion, d'un élan de pen-

d'uu état d'esprit et d'humeur extrêmement hostile

aux t idées » qu'on peut bien appeler Les idées de Proudhon et qui lui sont attribuées le plus communément.

Ce que j'aimais chez lui, c'était donc, somme toute,

des verges souples pour Le battre, qui ont été coupées de

30 main. . .

La moitié du Cercle Proud'hon me fera ici lea

>eux. J'y suis accoutume, ce sont Les veux que l'on me

l'ait toutes les luis que ce sujet est abordé- familièrement

entre nous. De vive voix ou par écrit, que de lois un

t jeté a la tête les textes de Proudhon! Us sont certes

aussi divergents que possible. Proudhon, c'est le Père Chaos; à tel point (pic M. L'abbé Pierre lui-même est

forcé d'avouer, à peu près comme lout le monde, combien Proudhon est le lieu des contradictoires. Mais L'importance de son aven échappe à M. Pierre.

Pour nous, faisons Proudhon trois et quatre fois plus révolutionnaire qu'il n'apparaît, ses boutades et ses formules anti-démocrates et contre rexolutionnaires en prendront nue autorité triplée et quadruplée, parce

qu'elles sont mises dans une forme dialectique très remarquable ! N'est-ce rien? C'est beaucoup. J'en tombe d'accord sans plaisir, et non sans mérite !

En effet, ce qui m'éloigne toujours un peu de Proudhon tient moins à ses doctrines qu'à sa méthode, à l'élément le plus personnel de sa pensée. Personnellement, elle me déplaît. La conduite de sa raison, la démarche de son esprit n'est, en vérité, ni celle qui me convient, ni celle que je tiens pour fructueuse et sûre. L'esprit proudhonien est juridique et déductif. On peut rendre justice à l'intérêt majestueux des idées du Droit que Proudhon ne cesse de creuser en se permettant d'observer qu'il n'y a point de voie plus complexe, plus captieuse, plus fertile en causes d'erreur.

Prenons l'autre méthode. L'examen des faits sociaux naturels et l'analyse de l'histoire politique conduisent à un certain nombre de vérités certaines, le passé les établit, la psychologie les explique et le cours ultérieur des événements contemporains les confirme au jour le jour, moyennant quelque attention et quelque sérieux ; il ne faut pas un art très délié pour faire une application correcte de ces idées, ainsi tirées de l'expérience, à ces faits nouveaux que dégage une expérience postérieure. La déduction est en ce cas la suite naturelle des inductions bien faites et le sens critique éveillé dans la première partie de l'opération n'éteint pas son flambeau pendant les mystères de la seconde puisque l'on vérifie au départ et à l'arrivée! Mais la déduction juridique se tient autrement loin de ces bonnes et lucides réalités tutélaires. Elle part des principes du Juste et de l'Injuste, ses notions premières représentent déjà la deuxième ou la troisième puissance d'une haute abstraction, et ses définitions si vastes sont nécessairement flottantes quand il s'agit d'en adapter la généralité à la vie pratique : entre

la multitude des faits particuliers souvent très divers, parfois même contraires, l'esprit est à peu près fatalement induit à perdre de vue les raisons impersonnelles d'arrêter son choix ou même de conduire son attention; c'est alors, qu'à défaut des raisons impersonnelles, apparaissent les autres : le motif personnel subsiste, actif et vigilant, et l'idée du droit ne reste plus éclairé.' et guidée que par L'idée du moi. de ce moi qui n'est pas sans droits, mais qui prétend les avoir tous et qui gouverne instinctivement les démarches de la pensée vers son intérêt seul, parfois compris dans un sens tvrannique, mais toujours, à quelque degré, insoucieux du bon ordre, inconsciemment favorable à quelque anarchie.

Me préservent les cieux de dire que le Droit mène à l'anarchie, lui qui veut au contraire la régler et la pacifier! A mon avis pourtant la préférence donnée à la méthode juridique sur la méthode empirique doit convenir aux sociétés florissantes, fortement assises sur des principes qui éclatent de toute part et sont obéis de chacun. En ce cas, mais, je crois, en ce cas seulement, la philosophie juridique voit s'ouvrir devant elle une route spacieuse et clairement tracée, illuminée de feux qui épargnent l'incertitude.

Dans les conditions toutes différentes qui sont les nôtres. L'insécurité somme L'hésitation est inévitable. Terreur est fréquente. Aussi, dès ma brochure Vidée de la Décentralisation, avais-je mis, il y a quinze ans, un soin extrême à distinguer le fédéralisme contractuel et juridique de IVoudhon d'avec les fédérations historiques réelles, objet privilégié que je croyais devoir signaler à l'étude et ;i l'attention du lecteur. Tout en soutenant, contre la prudence un peu anglaise de laine, la légitimité de la méthode déduetive en matière sociale et politique, j'ai toujours estimé que le rôle devait en être

PROCJDHON 163

attentivement modéré et réglé dans l'anarchisme et le scepticisme de notre temps; il faut ajouter que son application utile dépend aussi de la vigueur, je ne dirai pas des personnalités qui rappliquent, mais de celle de leur esprit, ce qui n'est pas absolument la même chose. Inoffensive et fertile pour une tète puissante cultivée et ornée comme celle d'Auguste Comte, la déduction contenait pour Proudhon, àme forte, pensée moins forte, pensée née d'elle-même, développée sans maître, autant de pièges que de périls.

Lorsque, en 1896, un écrivain catholique libéral, M. Arthur Desjardins, membre de l'Institut, avocat général à la Cour de Cassation, publia sur Proudhon deux volumes qui font encore autorité, je ne pus m'empêcher de témoigner l'étonnement que m'inspira cette apologie. M. Arthur Desjardins n'hésitait pas à comparer l'éloquence de Proudhon à celle de Bossuet ! Je lui proposai, dans le journal le Soleil, de descendre jusqu'à Rousseau, ce qu'il ne fit pas de difficultés d'accepter. Il me semble que j'étais alors au point juste, auquel je me suis tenu. Déductif comme Rousseau, enivré comme Rousseau de ce qui doit être, emporté comme lui par des courants antagonistes, tenté par le même individualisme, Proudhon correspond aussi à Rousseau comme philosophe ; mais il eut aussi sur Rousseau ces profondes supériorités morales nées de la tradition et du sang, qui, à l'heure critique, savent quelquefois opérer le demi-sauvetage d'une pensée.

Quel contraste entre l'existence du vagabond genevois, être sans feu ni lieu, sans cœur ni vertu véritable, que perdirent nécessairement tous les dévergondages de l'imagination, et ce robuste Franc-Comtois, puissamment établi sur sa race, sur sa famille, sur son foyer, fidèle époux, père rigide, aussi incorruptible et

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probe à l'état <le travailleur que de débiteur, riche des \ieilles qualités héritées ([ui expliquent son profond malaise dans ses erreurs et tant de brusques sauts en arrière! Les retours de Proudhon lui faisaient rejoindre toute sorte de vérités, mais chez lui et pour lui ces vérités restent assez souvent indistinctes, plutôt senties ou entrevues que vues largement et à découvert; elles semblent l'incliner, l'appeler à elles par une sorte d attrait chaleureux plutôt que par l'autorité de la pure lumière... Proudhon est un bon type de Français qui se trompe. Mais quel Français et quel patriote! Quel père et quel citoyen!

Ceux qui ont bien voulu me lire depuis quelques années n'auront aucune peine à penser qu'une œuvre ainsi faite, si forte soit-elle, mais étroitement assujettie aux impulsions du caractère physique et moral, me plaise peu. Ceux-là savent également que ce ne fut jamais par des plaît ou plaît pas «pie se régla notre conduite. Je ne me suis jamais soucié de traiter les idées à coups de bâton ou d'imposer autre chose que l'évidence du bon sens, et l'idée répandue par quelques sots de c l'autoritarisme i de Y Action française ou du mien ne tient pas debout. En voici un nouvel exemple : Quand un groupe d'esprits d'une haute distinction et dont la rare élévation morale était encore rehaussée par le rayonnement de la curiosité, de la jeunesse et delà bonne foi, vint n<>us raconter comment Proudhon, par l'élément personnel, traditionnel, national, social qui agite et dramatise parfois toute sa pensée, les avait induits peu à peu à I étude méthodique des points d'intersection entre la route nationaliste et la route syndicaliste, je n'ai pa l

cru de mon droit, ni de mon goot, ni en mon pouvoir de

repondre : — ■ Vous laites erreur, car ce n'est pas par ce chemin qu'il fallait venir à la vérité où nous sommes :

retournez d'où vous venez, allez vous réinscrire à la Confédération générale du Travail et de là vous nous reviendrez après avoir pris soin de suivre une voie différente, car la vôtre, n'étant point admise par nous, ne saurait compter...

Bien au contraire, comme tout homme de bon sens l'aurait fait à ma place, j'ai répondu en félicitant les voyageurs de s'être tirés d'affaire en suivant la voie difficile, je leur ai souhaité d'avoir beaucoup d'imitateurs parmi leurs anciens compagnons d'armes révolutionnaires. Ah! oui, quel bonheur si, tous, jusqu'au dernier, en les tirant du collectivisme de Marx, le proudhonisme les conduisait à la vue exacte des conditions réelles de la vie des sociétés !

Je ne dirai jamais : Lisez Proudhon à qui a débuté par la doctrine réaliste ou traditionnelle, mais je n'hésiterai pas à donner ce conseil à quiconque, ayant couru les nuées de l'économie libérale ou collectiviste, ayant posé en termes juridiques et métaphysiques le problème de la structure sociale, a besoin de retrouver les choses vivantes sous les signes sophistiques et sophistiqueurs ! Il y a dans Proudhon un fort goût des réalités qui peut éclairer bien des hommes.

Voici la déclaration du Cercle Proudhon. Elle a été arrêtée par MM. Darville, Galland, Vincent, Georges Valois, René de Marans et Henri Lagrange. Je ne vois pas qu'on puisse lui reprocher quoi que ce soit:

Les Français qui se sont réunis pour fonder le Cercle P.-J. Proudhon sont tous nationalistes. Le patron qu'ils ont choisi pour leur assemblée leur a fait rencontrer d'autres Français, qui ne sont pas nationalistes, qui ne sont pas royalistes, et qui se joignent à eux pour participer à la vie du Cercle et à la rédaction des Cahiers. Le groupe initial, ainsi étendu, comprend des hommes d'origines diverses, de

t«'>'> DEUXIEME f.lRHRK PUHIQUI

condition» différentes, qui n'ont point d'aspirations politiques, communes, et qui exposeront librement leurs vues dans les Cahiers. Mais, républicains fédéralistes, nationalistes intégraux et syndicalistes, avant résolu le problème politique ou L'éloignant de leur pensée, tous sont également passionnés pour l'organisation de la Cité française selon des principes empruntés à la tradition française, qu'ils retrouvent dans l'œuvre proudhonienne et dans les mouvements syndicalistes contemporains, et tous sont parfaitement d'accord sur ces points :

La démocratie est la plus grande erreur du siècle passé. Si l'on veut vivre, si l'on veut travailler, si l'on veut possé- <l< t dans la vie sociale les plus hautes garanties humaines pour la Production et pour la Culture, si l'on veut conserver et accroître le capital moral, intellectuel et matériel de la civilisation, il est absolument nécessaire de détruire les institutions démocratiques.

La démocratie idéale est la plus sotte des rêveries. La démocratie historique, réalisée sous les couleurs (pie lui connaît le monde moderne, est une maladie mortelle poulies nations, pour les sociétés humaines, pour les familles, pour les individus. Ramenée parmi nous pour instaurer le règne de la vertu, elle tolère et encourage toutes les licences. Elle est théoriquement un régime de liberté ; pratiquement elle a horreur des libertés concrètes, réelles et elle nous a livrés à quelques grandes compagnies de pillards, politiciens associés à des financiers ou dominés par eux, qui vivent de l'exploitation des producteurs.

La démocratie, enfin, s permis, dans f économie et dans la politique, rétablissement du régime capitaliste qui détruit dans la citées «pie les idées démocratiques dissolvent dans L'esprit, c'est-à-dire la nation, la famille, les mœurs, en substituant la loi de l'or aux lois du sang.

La démocratie vit de l'or cl d'une perversion «le 1 intelligence. Kllc mourra du relèvement «le L'esprit et «le l'établissement «les institutions que 1« s Français créent ou recréent

pour la défense de leurs libertés et de leurs intérêts spirituels et matériels. G'esl à favoriser cette double entreprise que l'on travaillera au Cercle Proudhon. On luttera sans merci contre la fausse science qui a servi à justifier les idées démocratiques, et contre les systèmes économiques

qui sont destinés, par leurs inventeurs, à abrutir les classes ouvrières, et l'on soutiendra passionnément les mouvements qui restituent aux Français, dans les formes propres au monde moderne, leurs franchises, et qui leur permettent de vivre en travaillant avec la même satisfaction du sentiment de l'honneur que lorsqu'ils meurent en combattant.

Il serait d'ailleurs très facile de collectionner à travers Proudhon plus de textes que n'en amoncelle M. l'abbé Pierre contre chacune des idées justes de Proudhon, invoquées soit dans cette déclaration soit dans mon article. Seulement (c'est ce que M. Pierre oublie de dire», les textes révolutionnaires rencontrent chez leur auteur d'autres textes plus forts, et qui en font justice. De plus, ces bons textes ne sont pas seuls à militer contre les mauvais, car ils trouvent à leur côté, disposés à marcher avec eux, s'il en est besoin, le gros bataillon des idées de Y Action française manié et conduit par ceux des proudhoniens qui sont de nos amis. Il se passe au Cercle Proudhon ce qui se passe dans nos corps où les microbes phagocytes voient la fin des bacilles pernicieux, quand ils sont efficacement secondés par les énergies réunies d'une organisation florissante.

Pour ne citer qu'un seul des cas concrets, aussi nombreux qu'oiseux, énumérés par M. Pierre (Proudhon contrée la religion! Proudhon contre le Pape ! Proudhon contre ï éducation chrétienne ! Proudhon contre les Jésuites ! etc.), lisons, par exemple, ces lignes sur le fondement de la morale :

La transcendance, en posant Dieu comme principe de la raison pratique, a abouti, par le culte de cet idéal, à la déchéance de la dignité humaine... par la haine de la nature,

i » I : i x 1 1 m t : '.Ti.iu;i. ri NIQU1

la peur de L'Bnfar, la promesse «lu paradis ans n

l.i vie et .ni\ lâchetés de la moti. De tu Justice, t. Ill, p. 63,

Ceci, lu ci compris, veut «lire que la seule morale esl la morale indépendante, fondée mu- le seul impératif immanent a la conscience autonome : pour l'aire la partie belle à M. Pierre, supposons que cette maxime Icantiste et roussienne ne puis-.' trouver son contraire dans le capliarnauiii de Proudhon; une chose reste certaine: il n'y a pas de lien au monde ou cette pensée soit plus inoffensive qu'à V Action françaù l. durant quatorze ans, ont été critiquées sani relâche les morales «lf Kaui et de Rousseau eu tant qu'elles sont des morales indépendantes, en tant qu'elles expriment une raison pratique se suffisant, bien que sépai

di tout dogme, de tout culte, de toute lui: DOS plus

anciens a«coro!> ont justement porté, «lu premier jour de nos rencontres, sur le caractère essentiel de tonte morale complète, qui est de dépendre nettement d'une dogmatique et d'une théologie.

11 faut d'ailleurs redire ici la magnifique parole de

Vogelsang: i VkUtovrt du monde eet le jugement du

monde L'histoire «lu Cercle Proudhon devrait suffire a le juger. J'en parle d'autant plus librement que l'adhésion au Cercle Proudhon n'a jamais été propo aux ligueurs de V Action française et <|u il n'y a La qu'un territoire mixte adjacent à L'une de nos extrêmes frontières*, BUT Lequel DOS idées pourront opérer par voie d'in-

iluence. 4e discussion et d'assimilation progressive. Eh bien! du point de vue qui doit le plus intéresserM. Pierre, une enquête sérieuse, menée perdes personnes autoriblirait un l'ait qui sanctionne toutes Les réflexions que je viens démettre. En 191 1, deux des principaux membres du Cercle Proudhon, tons Les deui pères de

famille (i), représentaient, eux compris, dix personnes : de ce nombre, il y en avait six d'éloignées du catholicisme, sur lesquelles, aujourd'hui, l'une a abjuré le protestantisme, une autre est rentrée dans l'Eglise avec laquelle elle avait rompu, trois jeunes enfants ont été baptisés, et la dernière s'est placée « sur les marches du temple » . On ne peut songer à faire honneur à Proudhon, même au meilleur Proudhon, de ces résultats positifs ; mais il faut reconnaître que le mauvais Proudhon n'aura pas réussi à les entraver.

i) L'importance de l'institution domestique et de la fonction paternelle dans la pensée des membres du Cercle Proudhon s'accuse avec une rare énergie dans ce livre nouveau-né de Georges Valois, Le Père.

Si l'on trouverait difficilement un public mieux armé

que 1»' nôtre contre l'anarchie de Proudhon, peut-on

«lire en revanche que nous L'ayons exposé nu et sans défense au sortilège corrupteur de Stendhal?

Les Lettrél sont pries de ne point lire ee chapitre «»ù j'ai dfi mettre leurs préoccupations a la portée d'un Contradicteur illeth

Dans une misérable marqueterie de textes, où l'on

fait argument de tout et de rien, If. Pierre nous montre un Stendhal politiquement versatile et dont le dé-vouement au premier Empire varia comme les prospérités de L'empereur. Une question : Bt nous? Bnseignom nous, pratiquons nous une méthode de dévouement aux

puissants du jour?

M. Pierre transcrit Les jugements iniques el ><»u de Stendhal sur le gouvernement de la Restauration, .h'

lui demande : Et DOU8?TouteS Les collections du journal et de la revue ne témoignent-elles p§j dune entreprise de réhabilitation continue de Louis Win et de Charles X, heureusement conduite par Jacques Bainville et Louis Dimier, par Henri Kouzaud, Jean Lon-

gnon, Octave de Barrai, Henri Cellerier ; j'ai aidé tant que j'ai pu à la besogne.

Stendhal a partagé, il a amplifié les grossiers préjugés de son temps sur la « Congrégation » ? Nous défaisons ce préjugé.

Stendhal a poussé la vanité de l'ostentation jusqu'à la folie? Il a secrètement prêché d'exemple pour la manie des croix, des plaques, des rubans? Mais l'un de nous a-t-il quémandé de ces distinctions ? Ou plutôt qui de nous n'enseigne à s'en passer?

Stendhal est ennemi de toute autorité ? Nous relevons partout l'autel des droits et des devoirs de toutes les puissances domestiques, politiques et religieuses.

Il est ami du libéralisme et de la Révolution? il est ennemi de l'Eglise? C'est le « modèle de lantipatriotisme » et de « l'antimilitarisme » ? Du moment que toute notre action est tournée au culte de la patrie, au profond respect de l'Eglise, au mépris du libéralisme et à la haine de la Révolution, ceux qui nous ont lus et entendus sont passablement immunisés contre le virus de Stendhal. Ils ont réponse prête, chaque fois que leurs yeux peuvent tomber ou leur attention traîner sur les endroits de la Chartreuse de Parme ou du Rouge et du Noir qui sont diffamatoires pour le clergé, les cours, les princes et les rois.

Telle est, à la volée, la poignée de répliques qui seront naturellement jetées au nez de M. Pierre. Cependant, même en cette compagnie, il faudrait être sérieux. Il faudrait parler de Stendhal et non d'un autre. Il ne faudrait pas se représenter l'œuvre du plus « intérieur » des hommes comme une bibliothèque de propagande anticléricale ou antimonarchique. C'est un fait : elle n'a jamais servi à cela.

Contemj)orain de Courier et de Béranger, Stendhal

172 DEUXIÈME eUBRmi PUNIQUE

ne vit jamais le parti libéral lui demander de faire

figurer ses ouvrages au nombre des libelles qui concoururent à nos révolutions pendant le milieu du siècle passé. A la fin du second Km pire, quanti, de nouveau, l'on faisait flèche de tout bois, quand on réimprimait jusqu'aux Ruines de Volney, on ne s'est pas avisé de re fourbir Stendhal, que l'attention de Taine venait pourtant de réveiller et de rajeunir. La bande dreyfusieniie qui utilisa, elle aussi, tout ce qu'elle put, ne jugea pas possible de mettre du Stendhal dans son sac de munitions. Un journal révolutionnaire publia récemment en feuilleton la Chartreuse, un autre le Rouge et le Noir, et ce fut sans écho, comme si le texte eût passé par-dessus la tête des lecteurs. Aucun des extraits de Stendhal brandis par M. l'abbé Pierre contre Y Action française ne l'a jamais été par les genfl qu'il estime avoir le plus vif intérêt à faire comme lui.

En fait, donc, Stendhal ne joue pas un rôle militant. L'anticléricalisme comme l'anliroyalisme existe chez lui. mais à l'état inerte ou neutralisé. Neutralisé, je crois. par l'intelligence.

Eugène Marsan, dans la Revue critiqué (i)t a parfaitement démêlé ce que la vive intelligence de Stendhal a de dangereux pour Les Nuées dn siècle de Stendhal. ■ Sur tous ces points Stendhal pense à peu près comme un carbonaro. Le mot convient à merveille, comme il y fallait vraiment la foi du charbonnier, i Voilà pour les erreurs et leurs causes ; repemlaiit I à défaut d'une sûre

méthode politique, sa pénétration le libère à chaque instant de ses amis et de ses adversaires. Et ce sont des éclairs dont tout lecteur démocrate ne finira pas de se frotter Les yeux ». C'est qu'alors en effet il arrive à

(i) N° du 10 mars 1913.

Stendhal de lâcher des vérités dans le goût de la phrase fameuse: « Parmi les modernes si corrompus, le rouage le plus nécessaire à la liberté, cest un roi. » (Revue critique du 10 mars io,i3. | Pierre Lasserre prend note de cette autre pensée qui va loin : « Ce qui marque ma différence avec les niais importants..., c'est que je n'ai jamais cru que la société me dût la moindre chose. Helvétius me sauva de cette énorme sottise. La société paie les services qu'elle voit. » « Helvétius, soit ! » ajoute Lasserre, « mais plus sûrement encore le fond de sagesse et de modération dont l'ont imprégné sa bonne naissance et son éducation humaniste et catholique. » Enlisant Stendhal, d'ordinaire,1 le lecteur cultivé du xx siècle prend garde que l'auteur pense comme M. de Béranger ou parfois même M. de Chateaubriand ; il tourne donc les feuillets avec un sourire. Mais même en feuilletant la scandaleuse anthologie stendhalienne dressée par l'abbé Pierre, le lecteur contemporain peut tomber, comme cela m'est arrivé, sur de beaux germes d'objections contre le système politique et social dont Stendhal était engoué. Que M. l'abbé Pierre soit béni pour avoir recueilli et placé sous mes yeux ce début de phrase ultra-suggestif :

« Depuis Voltaire, depuis le Gouvernement des deux Chambres qui n'est au fond que méfiance et examen personnel et donne à l'esprit du peuple cette mauvaise habitude de se méfier... »

J'avoue qu'à ces mots, je n'y ai plus vu, à force d y voir clair. Stendhal a pu les écrire sans inquiétude. Pour nous, ils tendent à détruire tout l'édifice constitutionnel que Stendhal a aimé. En effet, voilà amorcée ou résumée, en trois lignes, toute la critique comtiste du régime parlementaire, du gouvernement de la discussion, par na-

ture impropre à l'action, et voilà aussi qui ressemble à mon antique parallèle (que je croyais bien original et bien mien!) entre la dissolution des sociétés par ce contrôle perpétuel et la dissolution de l'individu par ce mal de l'analyse, dont un Frédéric Amiel vécut et mourut (i).

A force de vivacité d'esprit, à force de pénétration sensitive, Stendhal s'est placé ici, par un brusque mouvement de son ironie, dans un état d'esprit voisin des nouveaux politiques de io,i3. Peu importe qu'il aime ce que nous détestons : nous nous accordons sur le caractère essentiel de l'objet, et cet accord nous permet de relire, avec une fierté joyeuse, ce que nous écrivions en 1900 sur le gouvernement de l'opinion ou libéralisme, « incapable de respecter sa propre puissance » et ne pouvant rien que « détruire ses propres créatures ou « .se déchirer elle-même » :

Amiel a connu et décrit la maladie d'une Ane chez qui la force et la vivacité de la critique, la constance et la hardiesse du contrôle, précédant la vie et l'action, viennent diminuer le pouvoir d'agir et de vivre. La maladie libérale et parlementaire, c'est la maladie d' Amiel étendue an corps de l'h'tat. Les Chambres critiquent les moindres résolutions et les moindres tendances du Gouvernement. Celui-ci perd son temps à contester cette critique préalable : à la longue, il ne tente plus d'opposer, comme le ferait l'être sain, à de vaines censures, une volonté positive. Ses forces vives sont absorbées par le dialogue avec l'opposition. 11 confond la nécessite de se maintenir contre les assauts de cette dernière avec son office d'administrer et de gouverner le pays. Le peu d'intelligence et d'énergie pratique qui n'est point frappé d'ataxie et de paralysie est ainsi dépensé à de bas-

(1) Voir le portrait d'Amicl aux nouvraux J.'ssaisdc psychologie contemporaine de Paul Bourget

ses manœuvres de défense ministérielle. L'Etat languit, il se dissout (i).

Stendhal avait bien vu ce rapport entre la psychologie personnelle et celle de l'Etat. Mais, de son temps, Stendhal pouvait s'en réjouir follement; dans le nôtre, l'effroi nous remet sur la voie de la vérité politique. Nous y découvrons, à l'œil nu, comment les institutions de la méfiance remplaçant les institutions du crédit moral et de la foi tuent l'Etat.

— Mais peut-être que ces curiosités ne sont sensibles qu'au lecteur cultivé?

— Eh! Stendhal n'en a guère d'autres.

L'écrivain est trop mystérieux, trop défendu par son mystère, trop fin, trop nonchalant aussi et trop abréviatif pour accéder à des auditoires un peu vastes. On se tromperait en le traitant soit comme Hugo, Balzac ou Zola, soit comme les feuilletonistes Ponson du Terrail et Jules Mary. La vraie question est de savoir si Stendhal j)eut corrompre une élite : pour le public populaire, son action est inexistante. Veut-on savoir à quel \)jx> pos M. Pierre a pu reparler de Stendhal en 1913? A propos d'une édition de ses Œuvres complètes publiées parles Champion, maison étrangère à la politique, dans un format in-octavo. Sait-on à quel prix? 7 fr. 5o. A combien d'exemplaires? 1200 ou i3oo. Il faut bien reconnaître à tant de marques une littérature de jardin fermé.

Mais l'Action française n'a-t-elle pas voulu ouvrir ce jardin, en accroître l'étendue et les visiteurs ? Durant quelque quatre-vingts pages, M. Pierre injurie ce qu'il ose appeler « la fondation d'un prix Stendhal par Y Action française » : s'il explique un peu plus bas que

li) Les Monod peints par eux-mêmes, liv. III, ch. XI, dans la Revue d'Action française du rr janvier 1900.

1 76 DBUXCbfl SU1RR1 PUNIQ1 i.

cette fondation ne provient pas de VAction française, mais de La Revue critique de$ Idées ei det Livres ils soin d'ajouter tout ce qu'il faut pour assimiler celle i a quelque organisme directemenl relié à aotre œuvre tel que notre institut, oti notre journal, ou notre ligue, ou tel que la Fédération des Camelota du Roi : la Revue critique, dit-il, est dirigée et rédigée par une \ tainedes principaux écrivains de V Action françaù il inscrit au bas de sa feuille les noms de Jacques Bain» ville. Pierre Lasserre, Lucien Iforeau et le mien, en m gardant de nommer à cet endroit les écrivains qui appartiennent spécifiquement à la Reçue critique, comme aussi de opter l'autonomie de la revue.

Cette autonomie complète est suffisamment constatée par ce fait qu'il subsiste à côté de notre journal quotidien une Revue d'Action française rédigée et dirigée immédiatement par nous, rj s'est produit une initiative d'ordre purement Littéraire, émane d'un groupe de jeunes écrivains amis, mais fibres à notre égard : M. Piene en lire une sorte de manifestation de notre dogmatisme moral et social : Ses vrais auteurs n'avaient jamais pensé à rien de tel.

Pour eux il s'est agi uniquement de littérature, et d'une littérature extérieure a tout ce quin'esl pas elle-même. M. Pierre sait-il que la Littérature emprunte volontiers

aux ordres d'idées limitrophes ses moyens d'expres-

et son vocabulaire? Cela est si connu et ai naturel qu'on éprouve une espî « de pudeur a fournir des ex plications sur ce point. Cependant il faut les donner, car 1 euormite ,!,•. méprises fa M Pierre est capable de l,,i,v oublier le bon ten \,,,, j| Qe pensait pas ;, parler philosophie ni morale courante, L'écrivain anonyme et encore inconnu de moi qui, dans «•«• numéro de la Revue

en accusation, voulant exprimer les qualités du roman

de Stendhal, la vivacité de ses analyses t l'exactitude de sa psychologie de l'amour, parlait des « titres » de Stendhal à c la direction des jeunes hommes » ! Du dehors où vous êtes, si vous voulez entendre et saisir trait pour trait cet ésotérisme, rendez-vous du moins compte qu'il faut remplacer le mot « hommes i non point même par « esprits », mais par « goûts », et traduire « direction » par l'idée d'une orientation du style et du langage : vous aurez le sens non seulement des paroles écrites et conçues par leurs auteurs, mais des paroles lues et entendues par tous les habitués de la Revue critique. Quand, pour fixer leurs vues, M. Pierre fait dire à ces jeunes écrivains qu'ils engagent le public « à admirer » matériellement « la vie, les idées et les sentiments de Stendhal », « « modeler leurs idées et leurs sentiments sur le modèle des héros de Stendhal », il faut faire l'effort de se représenter l'auteur de ces propos comme emporté par son ignorance et par sa passion, afin de n'avoir pas à lui dire qu'il falsifie les proportions et les convenances de son sujet. Soyons justes : comment ne le ferait-il pas? Ce sujet difficile est de ceux où les gens du métier peuvent s'égarer.

M. Pierre Gilbert, M. Henri Clouard, les plus stendhaliens des écrivains de la Revue critique, parlent avec enthousiasme des créations de Stendhal ; ils entendent par là l'ordre et le mouvement qu'il a mis à sculpter ou à peindre quelques figures de jeunes hommes et de jeunes femmes : ordre extrêmement précis (ce qui le fait juger par M. Pierre « sec, dur, froid décharné) » mouvement vif et prompt, d'une courbe extrêmement pure...

Avant de condamner ces deux jeunes critiques il faudrait être sûr de connaître la langue dont ils se servent.

1 7P Diuxiina mui puhiqi i

tst une Langue «le Lettrés, et sur laquelle nul Lettré ne peut m méprendre. Je Tiens d'écrire I du manière le mot i pur -.. La pureté à Laquelle je songe à ce propos

n'est point morale, ce n'est aucunement la pureté <1 une vie sans tache; le mot est pris comme dans les arts du dessin pour une courbe inscrite sans brisure ni levure. un trait hardi et net conforme à ton type idéal.

M. doaard se permet souvenl de ces transcription! du

domaine esthétique au domaine nuirai ; il faut le> entendre de massa; ainsi les entend son publie. Klles seraient tout a l'ait dénuées de gens SI Ml lea ramenait a

1 équivalent littéral.

Par exemple, L'élan gracieux, noble et retenu de la

Sanseverina, L'énergie concentrée et solitaire de.lulicn Suivi ou, abstraction laite ici et là de leur valeur morale, la généralité de cas deux personnages traités,

comme .lisaient les Anciens, dans une manière ( héroï-

ipie ••, à la l'ois dépouillée et profondément expressive

tels sont les traits de caractère qui émeuvent l 'admiration du jeune écrivain. Sans doute, en ihe-e vvnerale, il faut surveiller l'usure de ces propos courants qui ebevauclient simultanément Tordre éthique et Tordre esthétique afin d'éviter L'amphibologie et d'épargner a

des lecteurs moins a\ertis les parcelles du temps pr< cieux donne a creuser la lecture. Mais M. (douard n'a

trompe que M. Pierre, qui commet seul la contre-sens

de prêter aux admirateurs «lu lablc;iu une admiration immorale On «Ici ibère ment amorale détournée BUTC6 que le tableau représente : il l'aut beaucoup de haine et beaucoup de sottise pour prétendre qu'Henri ( loiiard

mêlait a L'éloga de Phèdre ou d'Hérodiade celui de l'adultère incestueux ou de la luxui :ne'.

I )n peut concevoir un état de puritanisme i'arouclir et

de philosophie scythique interdisant de reconnaitre

qu'Hérodiade et Phèdre furent de belles femmes ou que la frénésie de leur passion fut l'élément de leur beauté. Mais, cette interdiction levée, il est permis de confesser, et d'analyser la beauté sans diviniser la passion et sans la donner en modèle : entre cette folie et la juste émotion du beau, il y a toute la distance de l'esprit classique enseigné et pratiqué par Y Action française à ces faux systèmes de romantisme que justement M. Clouard, auteur d'un livre remarquable sur les Disciplines, a censurés avec beaucoup d'art et de finesse : que la passion doive servir de maîtresse et de guide, que les héros de romans soient les modèles de la vie, c'est la thèse qu'il a persévéramment combattue, et nul n'est mieux placé, il importe de le redire, que le public de M. Clouard ou que les lecteurs habituels des ouvrages d'Action française pour garder leur tête sereine contre les entraînements d'imagination. Ainsi défendus contre la Révolution proudhonienne, ils sont armés contre tout romantisme stendhalien. Mais y eut-il du romantisme dans Stendhal? Et à quelle dose?

Sa façon vicieuse de poser les termes du problème vital par rapport à Vart d'être heureux le rangerait dans la postérité de Rousseau. Mais les solutions qu'il donne à ce problème portent une autre marque. Il a des façons de répondre qui valent mieux que ses questions et qui le rattachent à la série de nos moralistes.

Dans les pages que M. Pierre a lues et copiées sans les voir, M. Clouard note en passant, comme il le fait à peu près partout. « cette domination de tout par Ves- « prit qui marque les grands psychologues français. » La domination de tout par l'esprit de Stendhal affecte ses manières de sentir et de conter : si on la transportait dans le domaine pratique de la vie morale, elle s'appellerait la victoire de la raison sur la passion. Cette belle

180 DErxnÏMi: QUSftftl PUNIQUE

victoire est tout au moins rendue po—ible par dea habitudes de la « surveillance de soi», notées, retenues, saluées, clicz Stendhal par les stendhaliens de la Revue critique. Nos amis ne prétendent pas que les personnages de Stendhal aient l'ait, pour eux, un usage moralement bon ou mauvais de cette surveillance; ils soutiennent que l'exercice et le développement dune semblable faculté réalise dans l'art d'écrire d'abord, dans l'art de vivre ensuite, un bien plutôt qu'un mal. Et personne n'en doute.

Mais voilà de hautes questions pour les tristes basl'onds sur lesquels M. Pierre nous a traînés. Son incompétence certaine aurait dû nous contraindre à limiter à quatre points de fait l'examen des difficultés qu'il élève.

Premier point : Stendhal a-t-il une valeur considérable; est-il un modèle important en littérature? Un des témoins a charge amenés par M. Pierre, M. Faguet, compare ce grand peintre de la vie du cceur à Racine. Je crois que cela règle tout. S'il fallait d'autres références, je dirais qu'on a vu parmi les membres fondateurs d'un récent Comité de monument à Stendhal un député du Nord, membre de ['Action libérale, M Henry Cochin, dont le goût littéraire a dû l'aire violence à tous ses sentiments moraux et religieux. Peut-être aussi s'est-il borne a ne pas confondre les genr.

Second point : y a-t-il dans Stendhal un clément d'utilité morale et Littéraire particulier? D'accord aved tous ceux qui <>nt traite de Stendhal moraliste, Pierre Lasserre lait admirer chez Stendhal une sorte de « chasse » « contre le faux dans les sentiments », auxiliaire précieux de la critique du romantisme sentimental.

Cette critique n'est évidemment pas permise, ni

accessible à tous; mais il va un enseignement primaire, un enseignement secondaire et un enseignement supérieur. Si on ne nous l'accorde , il faut mettre au feu tous les livres ; dans le cas contraire, je demande i et ce sera mon troisième point» si l'enseignement supérieur, auquel correspondent les jeunes rubriques de la Revue critique, n'a pas un titre aux libertés justement exclues des écoles populaires et des journaux de vulgarisation... Cela me parait évident. Si on le contestait, que deviendraient la moitié des Lettres profanes, sans parler des Lettres sacrées? Qui pourrait désormais se permettre de commenter je ne dis pas Ovide, Catulle ni V « infâme Straton », mais seulement les Bucoliques de Virgile? L'explication de la deuxième Églogue serait X^artout notée de la même infamie qu'Alexis et que Corydon.

Enfin l'art de Stendhal, d'un trait si mordant et si fin, présente encore une suprême utilité dans un âge d'épaississement intellectuel où l'analyse est lourde, où l'action et le mouvement du récit littéraire sont inconsistants ou incohérents et frivoles. A l'heure où il importe de rétablir dans la langue et le style la vivacité et l'ordre français, cette restauration ne se fera pas sans modèle. Celui-ci est précieux parce qu'il est moins éloigné de nous que les maîtres d'il y a deux siècles.

Le Prix Stendhal ne présente aucune signification étrangère à ce point de vue du progrès de l'art d'écrire et de conter.

Je ne suis absolument pour rien dans ce prix. C'est par honneur et scrupule de vérité que je mets par écrit ces rectifications.

On pourrait les pousser plus loin. Avec une autorité que je n'ai point, un prêtre catholique a tiré du Rouge et du noir une esquisse d'apologétique morale. Cela ne

182 \Ii;\l | tlIKHIIK 1M Moi I

me regarde pas. Je ne tiens nullement Stendhal | «ouiexempt de danger; mais, au point où nous sommes, je liens aussi que L'œuvre de Stendhal semble avoir dép i dans l'imagination du publie Lettré ce stade étrange où, combiné avec le balsacisme et le darwinisme, elle pouvait produire plus facilement qu'aujourd'hui certains dégâts moraux accusés avec force par Paul Bourgel dans son Disciple, livre écrit il y a près <le vingt-cinq ans. Il ne faudrait pas être aveuglément optimiste, les mauvaises Lectures n'ont pas épuisé Leur venin; ri L'agréable Chartreuse de Panne est devenue, à mon avis, a peu près inoll'ensive, je ne conseillerais qu'avec réserves précises la lecture de L'autre « chef-d'œuvre stendhalien, trop vanté. D'une manière générale, Stendhal intéresse nos contemporains beaucoup moins par 1 immoralité que par La pénétration psychologique

el par la poésie. Sorli. décidément, <le l'ombre vers ivso, comme il l'avait annoncé, il fut prisé tour a tour pour sa personnalité oregotiste», puis pour Le caractère

ellrciie de son ouvre; plus récemment il l'est, pour le» caractères mesurés de sou arl.

La métamorphose est-elle achevée? Le gOÛt public ne reviendra-t-il point en arrière? Ou ne verra t on pas tirer des usages nouveaux du bric-à-brac de L'original

Dauphinois? l'eu importe si les caprice* de celle mode jouent forcément dans une sphère SS» I restreinte el

dans un public DÙthridatisés contre Le poison. Il est sage

de les y laisser. Trop crier an scandale revient parfois à le créer.

Scandaliser les esprits du premier degré, esprits simples ou mal informés, est facile : il suffit de prononcer devant eux quelques-uns des noms propres répétés à Y Action française en évitant de définir ce que nous en faisons, ce à quoi ils servent chez nous.

Il y a sept ans bien comptés, j'ai fait à Y Institut d'Action française un « cours fermé » dans une « chaire Sainte-Beuve ». Ce cours était fermé pour éviter un auditoire trop élégant. La chaire était dite le Sainte- Beuve parce que je me proposais d'appliquer à la politique une méthode d'analyse et de dissection que Sainte- Beuve a introduite dans la critique littéraire. Mais de très bonnes âmes ont préféré penser que mes dix leçons se passèrent à donner la recette du saucisson du Vendredi-Saint.

Gomme ces leçons se bornèrent en somme à un examen de la notion de la liberté politique et à la lecture de la Constitution d A hènes d'Aristote commentée avec l'aide de Thucidyde, du faux Xénophon, de Montesquieu et de publications récentes sur la démocratie américaine, australienne et néo-zélandaise, double tra-

184 ni:i xii mi. «.i i.i.i'.r. im-.nj. ■

vail dont j'espère toujours extraire, an premier loisir,

mon « Essai sur l'échec «le l'aristocratie athénienne . le public français, même catholique, finira par savoir que le dîner du prince Jérôme tint une place nulle dans ces leçons mystérieuses données à une vingtaine de jeunes gens dont les travaux et les succès nous tirent, depuis, grand honneur.

J'avoue que je n'ai pas aperçu sans étounemenl

que le nom de Sainte-Beuve pût être pris chez nous comme an indice d'anticléricalisme ou d'irréligion. Ce a'est pas que Sainte-Beuve n'ait été anticlérical ou Irréligieux; c'est plutôt que le nom de Sainte-Beuve sert à

désigner tout autre chose. J'ai appris non à lire, mais à sentir et à traduire mes sentiments littéraires dans les Lundis. On serait bien surpris si je disais avec qui, sous quel maître; mais des ces lointaines années de

l'apprentissage, l'idée d'écouter ou de suivre le grand critique autrement que dans l'art de débrouiller et d'éclairer les biograpliies, les histoires et 1> b poèn* -,

cette idée ne me serait pas venue toute seule. La première l'ois que l'on me lit remarquer chez Sainte-Beuve la nuance de scepticisme ou de nihilisme, qui marqua

le milieu et la lin de sa laborieuse carrière, je laissai

échapper un i ah ! > qui n'était ni de stupeur ni de confirmation, mais d'indifférence. En effet, cela importait extrêmement peu à ce «pie j'en taisais. 11 me le

semble encore, le l'ail me paraît presque sans rapport

avec le sujet.

L'œuvre immense de S.iinlc-Bcu\ e ma tOUJOUTS donné

une idée exquise de l'analyse hien menée : en dépit

d'un tiraillement de petites passions et d'instincts plus qu'inférieurs qui nuit au jugement sur Les contemporains, la solidité et la vigueur de son intelligence.

quand elle est impartiale et desint' quand elle

est elle-même, y mènent la pensée dans une voie qui n'est point celle des ruines : elle aboutit même, à peu près toujours, à construire quelque précieuse vérité, du moins quand il s'agit des sujets de haute littérature ou d'histoire très générale, auxquels ce grand esprit s'intéressait vraiment. C'est en ce sens qu'un Sainte- Beuve m'apparut plus tard le patron légitime de Y Empirisme organisateur, le prototype de cette Intelligence maîtresse qui, selon le vieux mot d'Anaxagore, « au moment où tout était confondu et mêlé, arriva et ordonna tout ».Un souverain instinct de Tordre le distinguait tout à la fois des romantiques de gauche, comme Michelet, et des romantiques de droite, comme Chateaubriand.

En 1898, le cinquantenaire de la mort de Chateaubriand et le centenaire de la naissance de Michelet, qui l'un et l'autre donnaient lieu à de grands débordements de discours, coïncidèrent avec l'érection d'un buste à Sainte-Beuve dans le jardin du Luxembourg : j'en profitai pour montrer que la vraie position politique et sociale n'était ni dans Chateaubriand ni dans Michelet. La démocratie de Tun et l'anarchie de fautre devraient céder, disais-je, à cette aspiration raisonnée vers un ordre dont je relevais les indices, non dans le personnage historique de Sainte-Beuve, jugé par moi, en termes explicites, assez chétif, mais dans le caractère épuré, dans la structure supérieure de son esprit, dans son « essence impersonnelle », écrivais-je ; de sorte que mon portrait de Sainte-Beuve, avec des détails qui serraient le réel au point de départ, finit par s'élargir, de page en page, et comme de degrés en degrés, jusqu'à devenir une sorte de figuration ou, comme a dit Bainville, de « statue » demi -symbolique et demi-satirique, la statue d'une doctrine pure. Si Ton me permet une compa-

DEUXIEM] «.il SRI l'i NKill

raison ambitieuse, e'eet i peu prêt ainsi qm leejfoars

efej (icruviins avaient fourni à L'historien latin, «i 'abord, l'utile emploi de ses renseignements but la (ïermanie.

ensuite le prétexte à la peinture d'une société idéale,

contre-partie «lu monde romain de son tempe.

Ainsi m'étais-je diverti chemin faisant à la dérision

des intellectuels dreyfusards

il existe aujourd'hui un ^vnvr de fanatisme scientifique

(jni menace d'être funeste à la science : il forait tout sauter

})(»ur éprouver un explosif, il perdrait un Btal pour tirer des archives et mettre en lumière un dorimwnt intéivs-

sanl . Ce système anarchique et révolutionnaire est de

source métaphysique. 11 n'a rien de rationnel...

Cette superstition ne mérite pas plus d< reSpCCt que 1rs autres. Bien qu elle soit fort à la mode parmi les savants.

Sainte-Beuve ou L'empirisme organisateur lui donne son

nom véritable : tantôt passion féconde, tantôt pure monomanie.

Les doux lettrés qui me reprocheront de dévoiler

d'une façon si crue et si formelle un artifice littéraire

un peu trop COUnu vont en apprendre la raison. Elle

est gaie. Ma Germanie se terminait par une série de coups de crayon et de coups d'estompé ainsi orient.

// m- ferait point surprenant (pie la France choisit un jour cette maison étroite, <•<■ nom modeste et ce -/nie supérieur pour célébrer la RSte de ses qualités distinctrves.

/'<>ut compté, une tète nationale de Sainte lieuve ne semble pas une i>u?-c imuginutioii...

Rft ce qui suit.. In sombre lourdaud s'est trouve* pour

«Coopter argent comptant la fable transparente. Il l'a

prise SU pied de la lettre et il a écrit là-dessus neuf

grandes pages, tout Le second < livre » de son pamphlet,

avec ce titre en gros caractères : « Proposition dune fête nationale... * Oh ! la ferme proposition ! Si M. Pierre n'avait pas oublié que Boileau s'emporte à dire :

Minerve est la sagesse et Vénus la beauté,

il eût compris que j'usais de la même honnête licence et que, après avoir peint « Chateaubriand ou l'anarchie », « Michelet ou la démocratie », je traçais le portrait de Sainte-Beuve en divinité allégorique de l'Analyse, mais de l'analyse active et fertile, de l'analyse qui aboutit à organiser... Ce n'est pas Sainte-Beuve que je portais au Panthéon, mais ce qu'il eut véritablement de divin (i).

Pour Renan, le cas est tout autre.

Nous n'aurions jamais imaginé donner le nom de Renan à une chaire de l'Institut à' Action française, parceque, pour un public très étendu, Renan est synonyme de scandale et d'outrage à l'adresse des catholiques. La question n'est pas de savoir s'il mérite sa réputation,

(i) Majestati naturœ par ingeniuni, peut-on dire de lui comme de Buffon. Et cet esprit, connu, même déprécié pour son extrême sécheresse, presque disqualifié pour un certain naturalisme péremptoire, a quelquefois paru aux croyants les plus sûrs, franchir et dépasser l'ordre de la nature... Une main amie me transcrit cette page du Port-Royal : « Quand on a à parler de Jésus-Christ, on entre dans une sorte de resserrement involontaire. On craint de profaner, rien qu'à répéter ce nom ineffable, et pour qui le plus profond même des respects pourrait être encore un blasphème... » Ici Sainte-Beuve cite le mot de Pascal : « Comme il n'y a ni véritable vertu ni droiture de cœur sans l'amour de Jésus-Christ, il n'y a non plus ni hauteur d'intelligence, ni délicatesse de sentiment sans l'admiration de Jésus-Christ. » Et le critique ajoute : « Ceux qui nient ce sentiment en portent la peine. Prenez les plus grands des modernes antichrétiens : Frédéric II, Laplace, Gœthe ; quiconque a méconnu complètement Jésus-Christ, regardez-y bien : dans l'esprit ou dans le cœur, il leur a manqué quelque chose. »

1H& 1>F.I XIEME GUERRE PUNIQUE

car elle est. Cela se discute pour Sainte-Beuve, mais pour Renan, cela ne se discute pas.

Sans doute, nous n'avons cessé de redire, en des écrits nombreux, que la Vie de Jésus nous semble le morceau Le plus faible des Origines du Christianisme, et que cette série ne présente elle-même que l'aspect inférieur, souvent (acheux, de l'intelligence et du talent de Renan. Ces appréciations nous sont personnelles, elles peuvent être vraisemblables ou vraies ; elles ne détruisent en rien le fait qu'il faut reconnaître. Ktant donné ce fait, n'importe quel hommage public à Renan, quelles que lussent les intentions et les explications produites, eût signifié le contraire d'un hommage au catholicisme et c'est de quoi nous n'avons pas voulu.

( )n se tromperait en imaginant que, la Vie de Jésus et [es Origines exceptées, Renan n'ait plus qu'à être promené en triomphe dans les rues de V Action française. La méthode subjective qu'il rapporta de son histoire religieuse a été souvent l'objet parmi nous, de ces critiques de principe qui tiennent au centre et à lame de notre action intellectuelle. Sa métaphysique de l'histoire

générale n'a pas déterminé moins de critiques, ni moins importantes de notre part. Les a mœurs i de son esprit sont celles-là mêmes que j'ai personnellement critiquées chez les exégètes d'Homère. Enfin, pour Les hommes

dont les idées ont achevé de se fixer dans le moment critique de l* Affaire Dreyfus, certains procédés intellectuels de Renan ont un aspect de dérision inoubliable : un de ses pas habituels, celui qu'il nous est arrive d'appeler le pas du philologue, relevait dune de nos rubriques familières, pour le mélange de parti pris philosophique, de faiblesse critique et d'arbitraire souriant. Quand Paul Meyer ou Louis Havet commettaient à propos du Bordereau ou du Dossier secret quelque grosse

bourde intéressée, « Bon », disions-nous, « le père Renan l'aurait faite ». Et de rire, comme sous le cerisier de Rousseau !

Même en politique et en politique religieuse, il y a chez Renan un libéral (très aristocrate, mais libéral) ; il y a un protestant, un germaniste, un romantique (i), tous personnages correspondant chez nous aux types de l'anarchie intellectuelle dont nous travaillons à purifier le pays. — Alors, pourquoi l'employez-vous? — Attendez ! et donnez-nous acte de notre mise en s^arde et de notre critique sur tant de points préliminaires !

Bien mieux ou bien pis : sur un certain sujet d'histoire de France, Renan est laissé de côté par Y Action française pour les raisons les plus contraires, car là Renan se place, si l'on peut dire, beaucoup plus à droite que nous et il est rudement plus « clérical » que nous. Les lecteurs, encore rares, de ses Etudes religieuses du règne de Philippe le Bel, composées pour Y Histoire littéraire de la France, verront que Renan y confirme exactement quelques-unes des idées de M. Coquille et qu'il témoigne à l'ordre féodal du xine siècle un attachement si inviolable que, pour notre part, nous le trouvons incompatible avec l'intelligence des nécessités successives de l'Histoire de France. L'accession des légistes, la fondation de la monarchie administrative était un des besoins des peuples et du royaume, et là-dessus nous nous mettons avec Fustel contre Renan.

Nous sommes également avec Fustel contre Renan, comme aussi contre Gobineau, devant la folle admira -

(i) Ces remarques ne sont pas d'aujourd'hui. J'écrivais dans notre Revue de 1900 (II, p. 4i3, 419) qu'il y avait toujours chez Renan « un fumeron de germanico-romantisme », qu'il eut « des parties d'Allemand », etc.

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lion «juc ceux-ci montrent à l'Allemagne. Nous discutons la part exagérée que Kenan a donnée à l'influence des Barbares dans la constitution originelle de notrr France. Trois quarts de siècle d'exotisme littéraire, bien renforcer par quelques funestes manies de linguiste, avaient désorienté cet esprit, si ferme à son vrai centre, mais, il l'a fart bien dit, « profondément gâté » ailleurs : — « Nous sommes corrompus, qu'y foire

Nous 3 faisons] D'autres maîtres, d'autres étude nous tenant en garde contre cette langueur et nous défendant contre ce charme autant que peut être défendu un esprit humain, il reste à constater que Renan a dressé une critique implacable de la Révolution et de la démocratie. Kussions-nous dû la négliger, nous ne l'aurions pas pu : un certain nombre d'entre nous étaient venus à la contre-révolution précisément par la voie de cette critique. Ce Kenan-là leur avait été un maître, un initiateur et un guide. Il est l'onde dont le courant les a tirés de L'anarchie et conduits aux abords du rivage de L'ordre.

Tel est le fait. Il vaudrait peu sans les raisons que je <loi> en donner.

Mn matière si délicate, il faut prouver tout ce qu'on «lit. Mais, en m'y attachant, je dois déclarer que les

extraits qui suivent représentent une trop faible partie du puissant effort de contre-révolution qui est épars dans certains livres deRjenan, connue les Quittions, le» Dialogueê philosophiquêê et même les D/ames. Il est vrai que L'échantillon est admirable,

.l'ai cherché, «lit Renan, dans la préface «les Que$tionê contemporaines, à montrer ce qu'a »1<- superficiel et d'insuffisant la constitution sociale sortie de la Révolution, les

dangers auxquels elle expose la France, les malheurs qu'il est permis «le craindre, la nécessite qu'il y a d 'élargir l'es-

prit français, de lui ouvrir de nouveaux horizons, de le soustraire à des erreurs invétérées. Toujours grande, sublime parfois, la Révolution est une expérience infiniment honorable pour le peuple qui osa la tenter ; mais c'est une expérience manquée.

En ne conservant qu'une seule inégalité, celle de la fortune ; en ne laissant debout qu'un géant, l'Etat, et des milliers de nains, en créant un centre puissant, Paris, au milieu d'un désert intellectuel, la province : en transformant tous les services sociaux en administrations, en arrêtant le développement des colonies et fermant ainsi la seule issue par laquelle les Etats modernes peuvent échapper aux problèmes du socialisme, la Révolution a créé une nation dont l'avenir est peu assuré, une nation où la richesse seule a du prix, où la noblesse ne peut déchoir. Un code de lois qui semble avoir été fait pour un citoyen idéal, naissant enfant trouvé et mourant célibataire : un code qui rend tout viager où les enfants sont un inconvénient pour le père, où toute œuvre collective et perpétuelle est interdite, où les unités morales, qui sont les vraies, sont dissoutes à chaque décès, où l'homme avisé est l'égoïste qui s'arrange pour avoir le moins de devoirs possible, où l'homme et la femme sont jetés dans l'arène de la vie aux mêmes conditions, où la propriété est conçue non comme une chose morale, mais comme l'équivalent d'une jouissance appréciable en argent ; un tel code, dis-je, ne peut engendrer que faiblesse et petitesse... Avec leur mesquine conception de la famille et de la propriété, ceux qui liquidèrent si tristement la banqueroute delà Révolution, dans les dernières années du xvm* siècle, préparèrent un monde de pygmées et de révoltés. Ce n'est jamais impunément qu'on manque de philosophie, de science, de religion. Comment des juristes, quelque habiles qu'on les suppose, comment de médiocres hommes politiques, échappés par leur lâcheté aux massacres de la Terreur, comment des esprits sans haute culture comme la plupart de ceux qui composaient la tète de la France en ces années décisives, eussent-ils résolu le problème qu'aucun génie n'a pu résoudre : créer artificiellement et par la réflexion l'atmosphère où une société peut vivre et porter tous ses fruits ?

Cette échappée sur l'œuvre, de la Révolution, appelée

lï>2 DEUXIEME QUBftRl PUNIQUE

i grande et sublime » ])ar simple précaution de langage, l'ut écrite à la veille de la guerre de 1870.

Sur L'avenir des idées démocratiques et des institutions révolutionnaires en France, voici ce que Henan disait, le 21 février 1889, à M. Jules Claretie qu'il recevait à l'Académie française :

La Révolution doit rester un accès de maladie sacrée, comme disaient les anciens. La lièvre peut être féconde quand elle est l'indice d'un travail intérieur; niais il ne faut pas qu'elle dure ou se répète; en ce cas, c'est la mort. La Révolution est condamnée, s'il est prouvé qu'au bout de cent ans elle en est encore à recommencer, à chercher sa voie, à se débattre sans cesse dans les conspirations et l'anarchie.

Vous êtes jeune; vous verrez la solution de celte énigme, Monsieur. Les hommes extraordinaires pour lesquels nous nous sommes passionnés eurent-ils tort, eurent-ils raison? De cette ivresse inouïe, réduite à l'exacte balance des profita et pertes, que resle-t-il? Le sort de ces grands enthousiasmes sera-t-il de demeurer éternellement Isolés, suspendus dans le vide, victimes d'une noble folie ? Ou bien ontils, en somme, fondé quelque chose et préparé l'avenir? On ne le sait pas encore. J'estime que, dans quelques années, on le saura.

Si, dans dix ou vingt ans, la France est prospère et libre, fidèle à la légalité, entourée de la sympathie des portions libérales (I) du monde, oh ! alors, la cause de la Révolution est sauvée ; le monde l'aimera et en goûtera les fruits, sans en avoir savoure les amertumes. Mais si, dans dix ou vingt ans, la France est toujours à L'état de crise, anéantie à l'extérieur, livrée à l'intérieur aux menaces des sectes et aux entreprises de la basse popularité, oh! alors, il faudra dire (pie notre entraînement d'artistes nous a fait commettre une faute politique, que ces audacieux novateurs, pour lesquels nous avons eu des faiblesses, eurent absolument tort. La Révolution, dans ce cas, serait vaincue pour plus d'un

(1) On pont jurer qu'à cet adjectif déplace le dernier venu des étudiants à' Action fronçai»* fera un sourire.

siècle. En guerre, un capitaine toujours battu ne saurait être un grand capitaine : en politique, un principe qui, dans l'espace de cent ans, épuise une nation, ne saurait être le véritable.

Telle est, au politique et au social, l'orientation générale de cet esprit. Ne la supposons pas dépendante des circonstances. C'était avant la Guerre et la Commune que s'exprimaient les craintes de 1869, ce fut longtemps après que jaillirent les prévisions désenchantées de 1889. Cette constance invariable dans le diagnostic donne une autorité particulière à la grande brochure de synthèse, contemporaine de nos malheurs, que Renan publia à la fin de 187 1 sous le titre de Réforme intellectuelle et morale de la France.

Ce livre contient quelques pages de premier ordre sur la génération de la France par la royauté capétienne. On n'a pas égalé ce large tableau, d'une telle lumière et d'un tel mouvement que les faits et la raison des faits n'y semblent former qu'un seul être, où les distinctions sont sensibles, mais où l'unité générale ne l'est pas moins :

Le jour où la France coupa la tête» à son roi, elle commit un suicide. La France ne peut être comparée à ces petites patries antiques, se composant le plus souvent d'une ville avec sa banlieue, où tout le monde était parent. La France était une grande société d'actionnaires formée par un spéculateur de premier ordre, la Maison capétienne. Les actionnaires ont cru pouvoir se passer du chef, et puis continuer seuls les affaires. Cela ira bien tant que les affaires seront bonnes ; mais, les affaires devenant mauvaises, il y aura des demandes de liquidation.

La France avait été faite par la dynastie capétienne. En supposant que la vieille Gaule eut le sentiment de son unité nationale, la domination romaine, la conquête germanique avaient détruit ce sentiment. L'empire franc, sous les Mérovingiens, soit sous les Carlovingiens est une construc-

11)4 DEIXIKME (il Kl'.Ki: ÎTM^I!

tion artilicielle dont l'uiiitt' ne tfît que dans la fore.- dM conquérants. Le trait.- de Verdun, <jiii rompt (•♦•tic nuité,

coupe l empire franc du nord au sud en trois basutes, donl L'âne, La part de Charles ou Carolingie, répond si peu i que nous appelons la l'rainr que la Flandre entièn et la Catalogne eu font partie, tandis qme vers L'est cil'

limites la Saùnc et les Cévenic

La politique capétienne arrondit ce Lambeau incorrect, < t

en huit cents ans lit la France comme nous L'entendonSj la France qui a créé tout ce dont nous vivons, ce qui août lie, ce qui est notre raison d'être. La France esl de la sorte le résultat de la politique capétienne continuée avec une admirable suite. Pourquoi le Languedoc est-il réuni à la France du nord, uuion qne ni la langue, ni la rare, ni 1 lus

toire, ni le caractère des populations n'appelaient? Parce «pu- les rois de Paris, pendant le \m" siècle-, exercèrent sur c m contrées une action persistante et victorieuse. Pourquoi

Lyon l'ait-il partie de la France? Parce que Philippe Le Bel,

au moyen des subtilités de ses Légistes, réussit à le prendre

dans les inailles de son lilet. Pourquoi les Dauphinois sontils QOS Compatriotes? l'arce que, le dauphin Humberl étant

tombé dans une sorte de folie, le roi de France se trouva là pour acheter ses terres a beaux deniers comptants. Pourquoi la Provence a-t-elle été entraînée dans le tourbillon de la Carolingie, où rien ne semblait d abord l'aire, penser qu'elle dût être portée? (iràee aux roueries de bonis XI et

de son compère Palamède de Forbin. Pourquoi la Franche- Comté, L'Alsace, la Lorraine se sont-elles réunies à la Carolingie, malgré la ligne méridienne tracée par le traite de Verdun? Parce que la maison de Bourbon retrouva pour agrandir le domaiue royal le secret qu'avaient si admirablement pratique hs premiers Capétiens. Pourquoi enfin

Paria, ville si peu centrale, est-elle la capitale tic la France? l'arce que Paris a été la ville des Capétiens, parce que l'abbé

île Saint-Denis est devenu roi «le Fram ... Voilà ce que ne comprirent pas les hommes Ignorants

et bornes qui prirent en main les destinées de la Fran la lin du dernier siècle. Ils se figurèrent qu on pouvait se p S SS Or du roi; ils ne Comprirent pas que, le roi une lois supprimé, rédilico dont le roi était la ciel de voûte, croulait. Les théories républicaines du xviuc siècle avaient pu réussir

en Amérique, parce que l'Amérique était une colonie formée par le concours volontaire d'émigrants cherchant la liberté ; elles ne pouvaient réussir en France, parce que la France avait été construite en vertu d'un tout autre principe.

Il faut également citer la curieuse page où le vieux caractère ecclésiastique de la royauté française éclate en traits de pittoresque grave et charmant :

Aucune nation n'a jamais créé une légende plus complète que celle de cette grande royauté capétienne, sorte de religion, née à Saint-Denis, consacrée à Reims par le concert des évêques, ayant ses rites, sa liturgie, son ampoule sacrée, son oriflamme. A toute nationalité correspond une dynastie en laquelle s'incarnent le génie et les intérêts de la nation; une conscience nationale n'est fixe et ferme que quand elle a contracté un mariage indissoluble avec une famille, qui s'engage par le contrat à n'avoir aucun intérêt distinct de celui de la nation. Jamais cette identification ne fut aussi parfaite qu'entre la maison capétienne et la France. Ce fut plus qu'une royauté, ce fut un sacerdoce; prêtre-roi comme David, le Roi de France porte la chape et tient l'épée. Dieu l'éclairé en ses jugements. Le roi d'Angleterre se soucie peu de justice, il défend son droit contre ses barons ; l'empereur d'Allemagne s'en soucie moins encore, il chasse éternellement sur ses montagnes du Tyrol pendant que la boule du monde roule à sa guise; le roi de France, lui, est juste : entouré de ses prud'hommes et de ses clercs solennels, avec sa main de justice, il ressemble à un Salomon. Son Sacre, imité des rois d'Israël, était quelque chose d'étrange et d'unique. La France avait créé un huitième sacrement, qui ne s'administrait qu'à Reims, le sacrement de la royauté. Le roi sacré fait des miracles : il est revêtu d'un « ordre » : c'est un personnage ecclésiastique de premier rang. Au pape qui l'interpelle au nom de Dieu, il répond en montrant son onction : <« Moi aussi, je suis de Dieu! »>

... Nonobstant cela, son type le plus parfait est un roi canonisé, saint Louis, si pur, si humble, si simple et si fort. Il a ses adorateurs mystiques ; la bonne Jeanne d'Arc ne le

196 DSI \inii: BUBftKl lu \i<

sépare pas de saint Michel et de lainte Catherin pauvre iill<' recul à la lettre de la religion de Reims, Légende Incomparable] rable sainl le vulgaire couteau <J

Une'- à (aire tomber la tète des criminels qu'on atre

elle. Le meurtre dn 21 janvier est, au point de rue de 1 : liste, 1 acte <i • matérialisme le plus hideux, la plus boni nm profession qu'on ail jamais râlte d'ingratitude el de I . de roturière vilenie el d'oubli «lu paai

Le Renan de V Action française t le voilà. Que l'on me

«lise à qui il peut faire aucun mal. La Réforme intellectuelle et morale étant peu connue, j'aurai contribn

la taire connaître : de bonne foi peut-on dire que «le

telles pages soient dangereuses pour n'importe qui ? d'autre part, peut-on, comme lait M. Pierre, déclarer i ident », contre toute évidence, que* les catholiques

monarchistes de V Action fronçai* ne peuvent al>- * soluinent rien tirer de 11 pour leur politique

A. vec la mauvaise foi silencieuse, bornée, pédantesque et butée qui l'ait son earactère, Le Bulletin de In s

mairie a relevé dans ce volume de Renan quelques

phrases teintées d'anticléricalisme ou d'un vague retour aux sentiments antimilitaires ou « apatriotiques

d'avant la (luerre. en un mot de libéralisme ; aui

tôt le Bulletin a manifesté, a demi-mot, une grave horreur pour ces textes dont ehaque parole correspond pendant a ms instincts les plus profonds Le Bulletin l demande, en somme, si la lecture de Kenan n'ai

lait pas rendre les camelots dn roi Libéraux, démocrates,

antipatriotes ou amis «lu protestantisme iniiiiuc la

daction du même Bulletin. Nous ne perdrons pas cotre

temps à rassurer celle-ci, mais noterons que M. Pierre

: empressé d'enchérir sur le Bulletin ci de se récrier

sur chaque renanisme un peu BOl traînant d.i n- la Iie-

forme.

Ni le Bulletin, ni M. Pierre ne voient que ces sottises sont annulées par l'effet général du livre ou par les textes précis tirés du contexte voisin. Au demeurant, qu'un écrivain signalé partout comme un adversaire de toutes nos traditions corresponde de temps en temps à ce signalement , le lecteur ne peut pas en être impressionné, il est sur ses gardes de ce côté; ce qui l'impressionne, ce qui agit sur lui, ce qui le frappe, le retient et l'oblige à des réflexions salutaires, c'est que ce soit précisément un adversaire renommé qui écrive chapitre sur chapitre, dans le sens le plus opposé, autant dire à la gloire de toute la pensée ennemie!

Un écrivain Sérieux et franc, M. le chanoine Delfour, a exprimé avec beaucoup de netteté dans Y Univers (i) la surprise que lui causa ce Renan inconnu de la Réforme intellectuelle, quand le hasard d'une lecture le lui eut révélé :

Que le livre où le vieil Anslitius avait consigné sa confession ne soit pas devenu le manuel de tous les patriotes cultivés qui ont perdu la foi, c'est ce qui témoigne trop éloquemment de leur légèreté. Nous autres, catholiques, nous avons quelques bonnes raisons a priori de tenir pour suspecte la confession politico-religieuse de cet ancien clerc qui avait écrit tant de livres médiocres contre la vérité. Et cependant, si défectueux soit-il, le mea culpa de Renan a des parties magnifiques, et il constitue un hommage éclatant à la beauté transcendante de la doctrine révélée. Car Renan, Français et contre-révolutionnaire, se transporte plus aisément que Taine au centre de notre vie. De tenaces préjugés universitaires, l'ignorance théologique, de vieilles habitudes d'esprit un peu protestantes paralysent quelquefois le noble élan patriotique de l'auteur des Origines. Dès que la tragique commotion de 1870 a rendu Renan à lui-même, il parle, comme sa vraie langue maternelle, la laugue de Rossuet et de Maistre, des théologiens et des papes...

(1) Univers, i5 octobre 191a.

196 PlUXlAm r.l'BHRE PrMQI'E

GettC remarque littéraire est juste Le Henan roman tique s'est évanoui presque absolument des feuilleta de

la lié forme.

Le chanoine Delfour discerne d'autres nouveauté

Il est si peu lil>«ra.l qu'il complet*- celles d*entre !• vérités de l'ancien régime qu'on peut appeler bienfaisantes,

par ce qu'on connaît de plus draconien dans les muni la législation prussiennes. Bt il a beau s'attendrir sur les protestants, il n\-\\ sape pas moins par la hase leur doctrine et leurs institutions.

Une forte et patriotique pensée Inspire toute cette cont ission el il la contraint d'aboutir à des conclusions pratiques Renan voit d'une vue froide et claire que la France

court à sa mort: < Le vrai moyen, dit-il, do relever notre

pauvre pays, c'est de lui montrer l'abîme où il est*, Quel

est cet abîme? La Révolution, ajout ! R ! lui, l'ut irréligieuse et athée. La SOCiété qu'elle rêva est une sorte d giinent composé de matérialistes et où la jalousie tient lieu de vertu, a

Aucune des formes du mal révolutionnaire, on peu i • d

faut, n'échappe aux condamnations motivées d'Krnest Renan. En particulier, il s'attache à mettre dans une vive lumière les dangers de la démocratie, qu'il appelle deux ou trois Ibis seulement La démocratie mal entendue, il démontre comment on peuple est voue, par ses Institutions démocratiques, à l'infériorité el à la défaite. Appliquée au commandement militaire, l'élection est une sorte de contradiction.

Appliquée au choix de la personne dn souverain, l'élection

encourage le charlatanisme, détruit d'avance le prestige de

l'élu... A plus forte raison, ces objections s'appliquent -ell- -

si le suffrage est universel.

Au moment où se réimpriment ces lignes admirables, il semble que se produise chei nous comme on réveil d< triotisme. Il ne faudrait pas ([u il allât se perdre dans nue nouvelle et mauvaise édition dn bonlangisme. Qui prétend penser en homme sérieux, en homme Intelligent et en bon Français, doit réfléchir avec l'aide «le quelques livres, sur le mal profond de notre pays et les conditions de son relèvement La Réforme intellectuelle et morale est là qui s*oflve

aux viriles méditations des patriotes. BUe a droit à une

place de choix dans nos bibliothèques, entre les Considérations de J. de Maistre, ou plus exactement après celles-là mais avant celles-ci.

Qu'après cela, le lecteur catholique puisse découvrir dans la Réforme une mèche d'ironie contre « l'officier élève des Jésuites » ou quelque déclaration assez fade sur la libre-pensée, il répondra comme le peuple : qu'estce que cela fait? A la lettre, rien du tout : cela ne compte pas, cela ne porte pas. Le mordant et l'allant du livre, comme son imprévu, se tourne de l'autre côté, du côté où va notre monde, où chemine l'esprit public de la France contemporaine. Le Renan de 1848 a vieilli. Mais l'autre a rajeuni, reverdi et repris des forces nouvelles. Craindra- t-on que, par intervalles, il ne ramène son lecteur à Hegel ou à Strauss ? Mais, dans tous les morceaux de cet ordre, la voix de la sirène apparaît un peu éraillée.

M-r l'évêque de Versailles disait à la dernière Semaine Sociale que le petit-fils de Renan (ï) avait chanté le Credo devant lui, dans sa propre église. La portion sainement politique de l'œuvre de Renan ne chante pas, à proprement parler, le Credo catholique, mais elle ne le contredit pas : elle rend aux Français patriotes un service public dune indéniable importance. Pour un peuple qui a besoin de toutes les forces et de toutes les lumières afin d'ouvrir les yeux et de parvenir à voir clair, comment négliger ce secours ? En annonçant aux Français démocrates ou libéraux les vérités antidémocrates et antilibérales, comment se priver de l'ascendant décisif contenu dans la simple déclaration de cette référence :

— Ce n'est pas nous qui prétendons cela ! C'est votre Renan qui l'a dit. montré et démontré !

(1) M. Ernest Psichari, l'auteur de ce curieux et fort roman de V Appel des Armes.

l^H) DBUXlàMl GUSRB1 PUNIQU1

Il en est sensiblement «le aéae pour Auguste Comte,

mais avec un détail caractéristique et inèm<\ aggra-

vant, (jui pourrait être inquiètent et que je tiens à signaler en toute loyauté.

Chez le fondateur du positivisme, les ressemblances et les ftlflnitéfl avec le catholicisme sont si nombreuse*

et si fortes qu'elles pourraient alarmer légitimement

l'autorité religieuse et lui l'aire craindre «les confusions devanl un auditoire étourdi ou nonchalant

Seulement eette ressemblance n'alarme pns les seuls

catholiques, voilà ee qu'il est l>on de voir et «le noter.

Lr médecin huguenot Georges Dumas, aussi exubérant, jeune et gai que son cousin le substitut huguenot Jacques Dumas, est stupide et funèbre, composa verla fin du siècle dernier, pour la RêQUê de Paris, un gros article à mystifier les badauds, sous couleur de

mettre en lumière les différences de la nuit et du jour,

appelés cette fois positivisme et catholicisme : non moins sectaire que facétieux et non moins gobeur que gabeur, Dumas, tout au fond, frémissait en songeant que «les escadrons catholico-comtistes pourraient fondre un

beau jour sur les villages des Gévenncsj ou les repaires

genevois afin d'y massacrer toute la gi'niture «le la

Vache à Colas! ('/est pourquoi, de beaucoup en avance sur M. Pierre et sur ses pareils, M. Dumas avertissait

Les catholiques qu'on les trompait sur Auguste ('.ointe, rappelait sagement que le positivisme est le positivisme, qu'il exclut la recherche des causea premières ou

des causes finales et borne son domaine à L'étude «les

lois. Dumas ne négligeait «1 ailleurs point de uranserii < . a cette occasion, quelques-unes «les maximes les plus

aiguêa par lesquelles Comte esquiSM sou programme

de réorganisation -ans Dieu ni mi Georges Dumas était bien bon, mais n'apprenait

rien à personne. Tout le monde savait fort bien ce qu'il rapportait là. Seulement, il n'en rapportait ni le plus curieux ni lejjlus intéressant : s'il n'y avait pas eu autre chose dans Auguste Comte, nous n'aurions eu évidemment ni à le quérir, nia l'invoquer, ni à prendre acte de services qu'il n'eut jamais rendus à la contrerévolution européenne et française. Justement, ces services, il était de l'intérêt de la tribu des Dumas d'obtenir qu'ils restassent aussi peu connus que possible. Etait-ce l'intérêt de la France? Etait-ce l'avantage des intérêts spirituels et moraux qui sont liés à la cause de la patrie?

M. Pierre et les siens soutiennent avec les clameurs du désespoir que mieux vaut ignorer. Je n'ai pas qualité pour les contredire. Un éminent et savant ecclésiastique, M. le chanoine Lecigne, professeur aux Facultés catholiques de Lille et directeur de V Univers, a fait des réflexions très sensées :

...Ces effrois et ces pudeurs sont bien tardifs... J'ai déjà eu l'occasion de le faire remarquer : le zèle intransigeant de la pureté de la loi est plutôt neuf en ces âmes délicates. Il y a quelques années — en 1904, si je ne me trompe — M. Brunetière... disait aux catholiques de France : ■ Puisqu'on se dispute Auguste Comte, c'est le moment d intervenir au partage de ses idées. » Et c'était plaisir de voir ce petit homme jouer au commissaire priseur en un hùtcl de ventes, adjuger à chacun sa part de dépouilles dans ce pillage du positivisme intégral.

Il tournait en dérision quelques théologiens qui le trouvaient un peu aventureux et, les repoussant avec sa modestie coutumiere, il leur criait : « De son palais d'idées, qui tombe lentement en ruines, 3 extrais la pierre ou le marbre que je crois nécessaires à la construction de mon humble et somptueux édiiiee. % Et il se promettait de fane au besoin de la théologie, ou tout au moins de l'apologétique, avec les idées de l'homme qui s'en est cru le plus éman-

302 nrrxiKME GrEiim: PUlfiq

eipé . ( )u étfez-VOM doue, ce jour-là, Monsieur 1 fil .ï »< M vous ai pas entendu protester contre ees auda< <

dangereui Non seulement vous n'avez pas prol

mais vous avez trouve" la méthode de Brunetiere généreuse,

admirable, Indiscutable. Voua l'avez écrit, vous lavez publié, et je garde l'article pour vous le servir au besoin. D'où

viennent donc vos scrupules soudains et la brusque lièvre qui lait battre votre pouls'.' Si la stratégie de Brunetiere, dégageant des livres «l'A. Comte leur àme de vérité, vous .1

paru une idée de génie, comment se fait-il qu'elle soit devenue tout d'un coup si dangereuse et capable de faire un mal épouvantable aux plus belles âmes • ? Vous ne répondes point. Je réponds pour vous. Brunetiere flattait vos passions démocratiques et VOUS lavez absous de tout le reste.. Votre religion est double, Monsieur l'abbé : christianisme et démocratie. Il sui'lit (pion attaque le second fétiche pour que votre conscience s'alarme. Vous êtes orfèvre, Monsieur l'abbé, et vous restez orfèvre même quand vous laites de la théologie (l)l ■

L'argument ad kominem est poussé brillamment. On le retrouve dans un autre assaut «le M. le chanoine Le-

cigne trop beau pour être cite tout entier dans ce livre, et qui apostrophait aussi M. l'abbé Pierre en 088 terme \ ;

VA puis tenez, il faut que je vous dise tout. Je me souviens que jadis, vous et les vôtres, vous ehantie/. le dithyrambe derrière M. Brunetiere, lequel se contentait alors de saluer dans l'Eglise i un gouvernement ». On nourrissait dans 1- ■>

métairies démocratiques je ne sais oombiesi de veaux gras pour le banquet du retour définitif. Ht pourtant M. Brunetiere avait débuté dans sa chaire de l'Ecole normale par nier la divinité de Notre»8etgnenr Jésus-Christ ; il f avait plaisant lourdement le dogme de l'Iinmaculee-Conception. Il écrivait de 1 l 'tilisation (fil positivisme et. dans VOS

rangs on trouvait admirables ces pages où il était plus souvent question d A. Comte et «le Darwin que de nos théologiens. 11 disait, il a dit un jour devant moi : •< Je mourrai

ê \\) Univers du <j teotembrc lyi't.

dans la peau d'un hérésiarque », et vous savez aussi bien que moi tout ce qui séparait son fidéisme inconscient de la vraie doctrine catholique. Et cependant cet homme qui aimait Stendhal, lui aussi, — qui magnifiait Taine, lui aussi, — qui exaltait Sainte-Beuve, lui aussi, vous ne lavez dénoncé ni à Rome ni aux évêques de France ; au contraire, vous en avez fait quasi un Père de l'Eglise. D'où vient donc cette différence de traitement? Et pourquoi traînez-vous le royaliste Maurras aux gémonies quand vous avez mis le démocrate Brunetière en une niche (i) ?

Un peu plus instruite que M. Brunetière, et de la vraie pensée de Comte, et des directions de la théologie catholique (2), Y Action française De s'est jamais associée que par des objections et par des critiques (3) à l'aventure de « l'utilisation du positivisme » selon M. Brunetière, et ce ne fut aucunement comme apologiste de la religion qu'elle invoqua Auguste Comte. A la différence de nos calomniateurs libéraux qui laissent endommager le dogme et la science sacrée toutes les fois que la démocratie et le libéralisme ne sont pas en cause, nous avons pris toujours grand soin d'éviter d'empiéter sur un terrain hautement réservé. L'Auguste

(1) Univers du 29 septembre 1913. Il faut ajouter que dans cet article M. le chanoine Lecigne défendait l'utilisation de Proudhon, non d'Auguste Comte.

2 L'utilisation du positivisme par M. Brunetière se faisait à grands renforts d'extraits de théologiens protestants.

(3) Lucien Moreau écrivait à l'Action française le Ier novembre 1904 : «Le positivisme, je crois, peut apporter au catholicisme, avec mille témoignages fortement motivés, de respect, d'admiration, et de sympathie :

« i° Une critique décisive de l'erreur protestante et réAolutionnaire (mais cette erreur est assez différente de celle que dit M. Brunetière);

« 20 La démonstration de l'insuffisance de toute morale purement et vaguement sentimentale, des impossibilités d'une morale toute rationnelle, de l'utilité d'une religion bien liée. »

« Cependant, meilleur semble bien que c'est tout. »

•JM'i DSUXIÀMB orKRiu: PUNIQUE

Comte que nous avons utilisé, c'est, — dans un ordre infiniment plus ouvert et plus libre, — le reeonstructeur de la cité et de la patrie, de l'autorité et de la hiérarchie, le philosophe bien versé dans les lois de La nature sociale, le critique des formes modernes de l'anarchie.

( l'est ce qu'il faut entendre quand on parle « d'alliance l possible entre catholiques et disciples directs ou indirects d'Auguste Comte.

Ce mot d'alliance est d'ailleurs asseï captieux parce qu'il suppose un pacte consenti de part et d'autre, engagement bilatéral d'agir ou de penser ensemble. Tout réfléchi, je lui ai préféré le terme net de < rencontre ». Il y a des rencontres entre la doctrine catholique efl la philosophie positiviste, (les rencontres ont lieu sur le terrain de la politique, de la inorale, de l'histoire. Quand on les constate, on constate des laits que je demande à rappeler en les désignant par leur nom.

Pour rendre ma pensée plus claire, j'userai d'une parabole grossière, empruntée à nos ridicules usages d'élection et de parlement.

Si Les positivistes et les catholiques étaient réunis

dans une même salle à -voter, leurs bulletins se ir<> jaient ensemble sur un certain nombre de problèm

politiques fondamentaux : la constitution première de

La Société, la législation de la famille, la Législation de

l'école, la législation des rapports du spirituel et du

temporel, la loi des relations de L'Eglise et de L'Etat, la discipline générale de l'autorité souveraine et des liber-

ociales...

Le catholiques et les positivisti i bi raient au- i d'accord pour rejeter toute morale indépendante constater que le devoir ne prend pas son unique appui

dans la voix île la conscience Individuelle, mais doit . e

prévaloir dune foi et d'un dogme exprimé par un culte, dogme enseigné, culte exercé par une organisation hiérarchique, un clergé, une Eglise. Enfin, dans l'histoire du monde, les positivistes honorent la distinction du pouvoir spirituel et du temporel inaugurée par le catholicisme; ils comprennent comme une source de progrès l'organisation civile et politique du moyen âge catholique. Quant à la prétendue Réforme religieuse du xvr siècle, le Comtisme y voit surtout un système destructeur, qu'il appelle V « insurrection mentale de l'individu contre l'espèce » . Enfin parmi les conquêtes de la Révolution, il tient l'égalité pour « un ignoble mensonge », la démocratie pour « une mystification oppressive ».

Mais noter ces rencontres, les compter et les jalonner, c'est par là même constater que sur les autres points, il n'y a pas accord, mais divergence et séparation. Et c'est, aussi par là, exclure absolument toute idée que « des catholiques pourraient accepter la philosophie » de Comte. Tout homme sain d'esprit sentira qu'ils ne peuvent accepter ce que leur qualité de catholiques élimine par définition.

En effet, la philosophie de Comte ne se borne pas à omettre ce qu'on entend par surnaturel et miracle : elle se cantonne dans l'ordre du monde tel qu'il apparaît; elle exclut la recherche de l'origine et de la fin de l'homme ; elle s'interdit même de demander si les phénomènes de la vie intérieure ou extérieure reposent sur un fond de réalité permanente et substantielle. Il n'y a rien de plus séparé, ni de plus distant de la synthèse catholique où tout est suspendu non seulement dans l'ordre mystique, mais dans l'ordre rationnel, à l'être de Dieu.

Je m'étonne qu'un savant glorieux, catholique émi-

206 DEUXIÈME (iLKKRE l'INIQLK

lient, iiit pu écrire : « Si Comte s'était contenté de dire,

« comme beaucoup d'autres, que la métaphysique et la

théologie sont en dehors des limites de la science pi i tive, les catholiques pourraient accepter sa philosophie, i Telle n'est point l'idée que se l'ait de soi le catholicisme. Mgr d'Hulst disait avec force : i On démontre la divinité de Jésus-Christ, i 11 parlait de la démonstration la plus scientifique. Si mes informations sont exactes, la théologie catholique se déclare scien. ■«• positive, science des sciences, et le dernier Concile jette même hors de l'Eglise quiconque exclut de notre connaissance naturelle la notion et la preuve du Dieu créateur. Par sa négligence méthodique des causes, le positivisme est aux antipodes du catholicisme. On l'a dit à Y Action française aussi souvent qu'il l'a fallu. ( )n ne l'a pas dit plus souvent parce que cela, ordinairement, va de soi.

Par conséquent, il faut le répéter à M. Pierre comme on la dit à Georges Dumas, si Auguste Comte avait limité sa philosophie à cette i négation I ou à cette exclusion, il n'y aurait jamais eu nulle part, sur aucun point, de rencontre possible entre les catholiques et lui.

Mais, au delà de sa négligence entière des causes, il \ i manière de rechercher et île déterminer les rapports, les relations lixes, les constantes entre les phénomènes de la nature. Là, Comte rejoint une manière de penser qui est commune à tous les esprits humains, qu'ils suivent Aristote, Malioni cm saint Thomas

Et, là, sa portée philosophique est incontestable. ( >r,

c'est là et, en particulier, dans la formule des lois mo raies et des lois sociales, que SI pensée a coïncidé, de façon régulière et frappante, avec l'ensemble et les détails de la pensée morale et sociale du catholicisme. Ces coïncidences d'un génie loyal et profond peuvent

être estimées dignes d'attention, d'examen, d'intérêt, au point de vue catholique. Elles peuvent aussi y être jugées superflues. Pure question de discipline et d'opportunité, qui, manifestement, ne doit regarder que l'Eglise. Le comtisme peut lui fournir la matière d'un chapitre de vérifications ou d'aveux comme en ont écrit ses apologistes de tous les temps. Et cela peut aussi être considéré par elle, temporairement, ou définitivement, comme une occasion de malentendus, de confusions et de méprises. Elle peut craindre que le scandale ne l'emporte sur le secours. Mais elle peut aussi dire que ce scandale, très sincère chez quelques-uns, est, chez les autres, si parfaitement simulé ou cache des intérêts politiques si bas que la sagesse doit s'arrêter à l'expectative et à la vigilance, le temps seul pouvant faire pratiquement le tri du bien et du mal.

De toute évidence, les esprits étrangers à l'Eglise n'ont pas à choisir entre ces positions. A elle de voir. D'après la loi du vrai Comtisme lui-même, le souci de l'autonomie de l'Eglise interdit toute immixtion aux non-catholiques. Telle est la position des idées et des hommes, comme je la distingue, en rapj^orteur impartial.

Plus la vie qui avance fait pénétrer dans l'intimité des esprits, dans l'expérience des choses, plus on se convainc de la haute nécessité de s'expliquer avec ménagement, précaution et respect sur les dissidences philosophiques et religieuses du pays. Rien ne fera, d'ici longtemps, que nous ne soyons un peuple profondément divisé, et nous avons besoin de vivre unis pour continuer de former une nation ; ce qu'il faut donc trouver, c'est le modus vivendi qui soit possible, l'air commun qui soit respirable non seulement aux individus, mais aux Corps. Vouloir traiter le corps et l'âme de l'Eglise autrement qu'elle ne les conçoit et ne les

208 diuxirmi ousma puwiqui

définit elle-même, est une chimère qui d- toujours

quiconque l'aura poursuivie. Il n'y a qu*une politique religieuse tenable à l'égard du catholicism< i Aie

qui commence par se placer à son point de vue Ce poste est naturel pour les fidèles catholiques.

Il l'était un peu moins pour de menants, ou de

Incroyants, on des libertins. S'ils ont pu cependant y renir sans difficulté, c'est à l'étude du positivisme

.pi ils le doivent en grande partie. Ils lui doivent une

intelligence sérieuse et un sentiment juste du rôle médiéval de l'Eglise, on compte exact du caractère critique et destructif de la prétendue Réforma «lu xvr siècle. Les sympathies de Taine allaient aux protestants. < l'est

Auguste Comte qui S vu et montré (jne l'anarchisnir

BSl inhérent à toute attitude anticatholique. Il nOUS |

disposés à une réaction générale contre les calomnies

dont la papauté est victime, et aussi contre les cen BUreS coulantes de la réglementation morale dans le catholicisme, tel est le « comtisme » que nous avons

propagé. On peut s'en pendre compte en {étant un

coup d'oeil sur les divers résumés publies par Léon

de Moiitesquiou, surtout l'admirable brochure de l'an dernier • Auguste Comte : quelques />r-incipes de conservation sociale •>. Comte | mis les Fran< SUS non

croyants en état de se rappeler tout es qu'ils tiennent A*- L'Eglise : c'est de quoi nous sommes très rononnsin sauts a ce maître . c'est le point sur lequel il peut rendre service

Mais aucune reconnaissance ne saurait être imi

ni proposée aux catholiques; elle n'a pas à etredeman*

dée, ni sollicitée deux. Oa n'a même point à la désirer.

(iela ne nous regarde pas Dire à »les catholiques « ÀUgUSte (.ointe a écrit telle et telle Vérité favorable v au catholicisme, vous devez l'en remercier. » est

me semble, la moins juste et la moins soutenable des prétentions. Un comtiste sincère répondra, pour son maître, que trouver la vérité et la dire composent deux satisfactions qui dispensent d'en ambitionner une troisième. Quant aux catholiques, fatigués et tympanisés de ces réclamations, il leur sera parfaitement loisible de répliquer qu'il leur convient de lire les maîtres catholiques de Comte plutôt que Comte lui-même, ce qui sera toujours leur droit et, probablement, leur devoir. Mais là encore la sagesse des catholiques les moins libéraux a voulu éviter certaine outrance, même dans la prudence et dans la discrétion. Un jour, dans Y Univers, M. le chanoine Delfour a invoqué sur ce sujet non seulement les libertés, mais les nécessités de l'apologétique. A un contradicteur qui l'avait accusé d'employer des autorités extérieures, M. Delfour a répondu :

Exige-t-il qu'on garde un systématique et absolu silence sur les écrits de nos ennemis? Ce serait trop absurde, voire injurieux pour les Pères de l'Eglise et pour les apologistes.

Si, continue M. Delfour, on ne nous accuse pas d'avoir « proclamé vraies et bienfaisantes des paroles qui étaient fausses ou malsaines, il reste donc qu'au jugement de notre censeur, il est imprudent de louer, chez de mauvais écrivains, ce qui est intrinsèquement louable » :

Ceci encore est une condamnation formelle de tous les théologiens, polémistes et orateurs sacrés, car ils employèrent tous le traditionnel argument qui est connu ou trop connu sous ce nom classique : aveux de l'adversaire. En tète d'un livre qui est le chef-d'œuvre de la littérature française, et peut-être de toutes les littératures, Bossuet a écrit : « De ce que j'ai à dire contre les églises protestantes - et leurs auteurs, je n'en raconterai rien qui ne soit prouvé « clairement par leurs propres témoignages. Je n'ai pas « épargné ma peiue à les transcrire. »

Jl(l IHTXIIMK '.ITIlRE PUNK

Kt m etl'et, il citait, avec une sorte de reconnai

admirative, des pages entièreade Luther, qu'il m contentait,

ensuite, de pai ajiln as<r. Luther, disait-il, confirmait la !<>i di- la présence réelle par de puisant, s raisons: l'Kcritme et la Tradition ancienne le soutenaient dans cette eilK. 11 montrait... Mais ce qu'il faisait avec le plus d<- l<

-- c'était de détruire les objections nu on opposait I

lentes vérité*; il mettait en poudre tOUtCS les machines qu'on élevait contre Dieu. C'est pourquoi on le voit cn< invincible quand il traite les dogmes anciens. ■ Plus près de nous, remarquez, je vous prie, comment

Yeuillot parle «le ce Sainte-Beuve de qui l'âme était si 1 1 1 « —

prisable et l'esprit si distingué.

M le chanoine Delfour termine en demandant si l'on pourrait consentir à l'aire d'un journal catholique i un journal étranger à toute vie apologétique et intellectuell»

LTnivcrs s adresse à des lecteurs culli\es et réfléchis qui soutirent, depuis longtemps ou depuis toujours, pour la France catholique. 11 leur doit d'étudier avec eux, ausxi consciencieusement qu'il est possible, les causes profondes

du mal et ses remèdes : ce qui revient à dire, la Révolution

et la Contre-Révolution (l).

Gomme le marque M. Delfour, L'aspect de la question

varie arec le publie toque! on s'adresse. La position de

l'Action française n'est certainement pas identique à celle «les apologistes de la loi ; mais elle est symétrique :

nous rapportons, subordonnons, et au besoin sacrifions

tout à la défense de l'ordre et de la patrie.

Bn effet à L'Action française (es Comte, les Renan, Les Sainte-Beuve, les l'aine sont adaptée et, pour ainsi dire, emmanchés au système d'unedoetrine Ce système, par son corps et sa masse, développe un jeu d'attractions

i l'nUrrs, if» octobre IflS

et de répulsions tel que ce qui s'engrène et s'emboîte, ce qui cadre, ce qui convient, ce qui va avec la doctrine, accourt et vole, pour ainsi dire, s'incruster et s'agréger, pour le fortifier, au noyau central, mais tout le reste est repoussé et tombe de soi-même, poussière d'idées inerte et sans vie. Il en est ainsi de telle page « libérale » du grand Fustel; ainsi de tel chapitre où Le Play lui-même semble absolument méconnaître les fonctions propres de l'Etat. Leur erreur s'en retourne là où doit retourner légitimement toute erreur, au néant. Et, de quelque honneur que nous entourions leur nom et leur mémoire, ni le libéralisme intermittent de Fustel ni, chez Le Play, une demi-méconnaissance de l'Etat ne peuvent susciter chez un lecteur à' Action française aucun sentiment favorable à deux erreurs aujourd'hui déconfites par le demi-siècle de discussions et d'expériences que Y Action française rappelle à tout bout de champ.

Il ne faudrait pas se tromper non plus sur l'honneur impliqué dans ce nom de « maître » utilisé par nous, puisqu'il faut bien user des mots et donner aux choses ou aux personnes une désignation courante : le terme n'eut jamais aucun sens d'adhésion générale à l'ensemble des formulaires d'aucun auteur. Ces maîtres sont nombreux, ils se contredisent entre eux presque tous, excepté sur un point, le point par lequel ils concordent avec le plan de la régénération nationale. C'est à ce point précieux, presque sacré, que s'adresse notre reconnaissance. Leur magistère est limité à ce même point : le Comte apologiste du Moyen âge, de la Famille, de la Société, le Renan critique de la Révolution, le Sainte-Beuve professeur d'analyse, et ainsi de tous.

Questions, les deux dernières, sur un article qui

212 DKTXIKME OT/FIIRE NU^Ul

humilie cruellement l'intelligence du xx' siècle :

— Du monde entier, de tous les âges de l'humanité moderne, quel est l'écrivant qui lança les plus insiglM violences contre le clergé et les papes ?

Mais quel est l'écrivain qui incarna la poésie du catholicisme et de la papauté î

Deux questions qui comportent, on le sait, la même réponse ; je n'outragerai pas mon lecteur en affectant dl lui souffler le nom de Dante. Mais quelle leçon que ce nom ! Ni le souvenir des pontifes flambant comme des torche» au fond de l'Enfer, ni l'accablant « num siège! mon siège ! mon siège!* proféré sur le simoniaque a la cime du Paradis, ne pouvaient empêche! le Secrétaire d'Etat du Souverain Pontife régnant de s'associer, en cette année même, au sixième centenaire de la Divine Comédie. Gela ne prouve rien? Rien du tout, si ce n est qu'il ne faudrait jamais prétendu juger La pensée et le sentiment d'une mswre sur de» détails, fussent-ils en api»rence démonstratifs. Le préjugé impérialiste et les passions antisacerdotales de Dante ont vécu et péri : ce qui survit, ce qui agit de cette grande âme, c'est le chant de reconnaissance d d'amour à la splendeur de toute la Cité catholique.

Si inférieure que soit la position d'un écrivain os d'un philosophe quelconque par rapport à celle dl Poète altissimc, toute œuvre humaine doit être estim comme la sienne, d'après ceux de ses élément qui on duré et agi.

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