L ACCLIMATATION EN FRANCE DU CR KDIT POPULAIRE
ceux qu'on entend toujours avec les mêmes sopbismes obstinés représenter comme utopique le développement d'un crédit coopératif, les uns par prévention de système, les autres par des mobiles moins théoriques, ont aiecté une vive douleur : « Décidément, le crédit agricole est irréalisable
■ en France ; un grave coup vient de lui être porté. » Et, enfin, les superficiels, les inattentifs, qui Jugent de tout sans rénexion, ont murmuré à leur tour : ■ Combien est f&cheux un « tel svortcment ! Comme il compromet le crédit agricole, et
■ pour longtemps sani doute ! ■
C'est précisément te contraire qui est le vrai ; et, maintenant que le temp^a passée il est plus facile de démêler au juste quel fut le sens de l'incident, quels symplômes s'en dégagent.
Est-il besoin de dire que nous écartons de cette analyse i'un épisode curieux toutes tes questions de personnes qui s'y sont mêlées {') ? Aussi bien éviterons-nous d'écrire aucun nom propre, ni même le titre de l'entreprise.
Il ne nous convient pas davantage de toucber au celé juridique. Qu'il y eût ik une conception confuse, et partous les bouts défectueuse, dans le démesuré de l'objet, dans l'irresponsabilité des organes les plus en, vue, dans l'appel aux souscripteurs au delà des limitations professionnelles légales, dans la coexistence de « parts agricoles ■ de capital et de « parts de fonds .de roulement >, daas la promesse d'un intérêt minimum de 4 */o, cela ne semble guère douteux. Qu'avait-on voulu faire, un syndicat professionnel d'après la loi du 21 mars 1884 ou une société de crédit agricole selon la loi du 5 novembre 1894? Une société de crédit, répondait
(I) Noue n'en voulons pw, quanta nous, aux promuteum U'avoir, dans les flots de documenU dont Ils Irriguaient le territoire, usé de noi Iraraui, tftntdt eu indiquant la source, tantOt par des morceaux tissus dans leur exposa. Il n'est personne qui n'aime à voir vulgariser aei idées ; mois ici les citations couvraient des conclusions trop difllërentes des ndtres, et il est d'ailleurs un peu abusif, comme l'écrivait le professeur Landouzy, de mdler des opinions scientifiques A des opérations financières.
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Tarticle 1 des statuts, et pourtant on prenait le nom de syndicat. À vrai dire, les constructeurs s'étaient-ils bien compris eux-mêmes ?
Mais ce n'est pas là ce qui aliéna le public, peu juriste, peu au courant du détail des lois du 21 mars 1884 et du 5 novembre 1894. Ce qui ne lui agré-j point, parce qu'une propagande patiente avait eu raison de ses préjugés, ce sont deux caractères qu'il crut tout de suite apercevoir dans l'ou-^vrage : la politique et le centralisme.
Une des conditions primaires de Tefiort économique qui tend à créerpour les petits les moyens de se procurer un juste crédit personnel est d'en écarter visiblement, sans conteste possible, toute apparence politique. Pourquoi ? C'est que rien ne serait pire qu'un crédit populaire politique. Si la politique a, toujours et partout^ faussé, gâté, ruiné les organisations de prévoyance, combien cela n'est-îl pas particulièrement vrai dans le domaine du crédit ! On se rappelle les exemples, qui ne sont pas vieux, de la Banque romaine et du Banco de Naples. De là vient que non seulement le sens commun répugne en cette matière à la politique même, c'est-à-dire à l'ingérence de Tesprit de parti, mais qu'à elle seule, une immixtion prépondérante d'individualités politiques lui déplaît et l'inquiète.
Or, dans l'espèce, qui montrait-on à la tête de la combi-, naîson proposée ? Dans un comité dit de patronage, sur six membres, trois sénateurs anciens ministres et un député. Dans un second comité dit conseil général, et qui devait comprendre un troisième dit comité d'administration, sur quatorze personnes, deux sénateurs et sept députés. Au total, sur vingt dirigeants, et encore qu'ils eussent d'autres titres plus indicatifs de compétence spéciale, treize hommes polirr tiques en activité.
Bien des gens croyaient même entrevoir des buts politiques derrière cette vaste machine compliquée qui visait à tout embrasser dans le monde rural, à tout faire, qui établissait une singulière coïncidence entre le chiffre de son capital et les
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40 millions de l'avance de la Banque de France. Il n'y avait dans tout cela qu'imagination et fantômes. La variété d'opinions des collaborateurs groupés en témoignait assez. Des explications moins subtiles et moins bardies se bornaient à dire qu'on espérait, en cas de succès; disposer d'une réelle puissance électorale. Si erronées que fussent encore ces suppositions, l'excessive étendue du programme et la qualité de ceux qui étaient désignés pour l'appliquer pouvaient les faire naître.
Peut-être le public se contenta-t-il de penserque la circonstance seule d'une aussi sensible proportion de parlementaires dans la conduite de l'œuvre pouvait faire appréhender l'intervention d'influences politiques, un jour ou l'autre, dans les opérations futures. Kt la simple hypothèse de cette intervention ne parait à personne une garantie pour la bonne fin des afbires de crédit, particulièrement en un ordre aussi délicat que l'exercice du crédit agricole.
Le centralisme ne vicie pas moins profondément une organisation de crédit rural. I^e précédent du Crédit agricole de 1860 aurait àù éclairer sur ce point tout le monde. Kt, néanmoins, il n'y a pas encore longtemps que les plans de crédit agricole centraiisteétaient en faveur. Le projet de loi déposé le 12 juillet 1892 favorisait encore la création d'une société centrale. C'est seulement dans le débat de juin 1897 que lif. Mélîne eut le mérite de déclarer que, longtemps partisan d'une banque centrale de crédit agricole, il avait été amené àabandonner cette conception et pensait à des caisses réj^lonales ('}, II avait fallu une persévérante propagande d'idées pour convaincre l'opinion française de cette vérité : on n'organisera le crédit populaire, urbain ou rural, que par l'association locale. C'est le principe qu'ont soutenu, répandu, démontré sous tous les aspects nos dix congrès de 1889 à 1898 (*): l'organifation par
(1) Jotimal officiel du îî j«in 1897.
(ij Les citations que nous rappelions plus haut n'avaient emprunté il notre doctrine que des f^énéralit^H sut les utilitéa du crédit agricole ou le concaurKdescaieses d'éparg^oe ; aucune ne mentionnait tant de protestations contre toute organisation centrale.
EXACTE ORIENTATION DES IDÉES lOt
en bas{'). C'est celui qui a inodiHé peu à peu, au cours de l'évolution parlementaire, les loi» récentes sur le sujet. Et voila que, malj^ré ces résultais d'une campagne de dix ans, U fausse notion, condamnée par la science comme par l'expérience, se réveillait tout à coup !
Il est vrai que ceux qui la reprenaient annonçaient le dessein de • centraliser les efforts des agriculteurs en décenirali- « 5anMeurs moyens d'action ». Décentraliser en centralisant, c'était certes une méthode neuve ; mais le public n'en fut pas séduit. De sens plus simple, il se dit qu'un grand établissement à Paris, avec des annexes dans toute la France, c'était, quoiqu'on en eût, du centralisme; qu'on susciterait d'une façon artificielle les caisses locales dont on promettait la fondation ; qu'on pousserait les succursales à étendre assez le cercle de leurs affaires pour apporter chacune son appoint aux bénéfices ; que le système du crédit par en haut, avec ses conséquences forcées, et la nécessité de rémunérer d'énormes capitaux étrangers à l'agriculture, se retrouvaient bien là., .
Et rien ne lui paraissant moins juste pour un bon fonctionnement du crédit agricole, le public a fermé l'oreille et détourné les jeiix.
Ainsi, loin de menacer la cause du crédit agricole, l'avortement dont nous essayons de rechercher, au point de vue des idées, le principal enseignement a montré le pays mi'ir et le terrain prêt. Toute défaite claire d'une erreur est une victoire pour la vérité correspondante. En témoignant avec une fermeté décisive qu'à ses yeux désormais le sem blant même de politique et toute forme de centralisme étaient
(1) • Les caiseee agrlcolM, pour faire le crédit avec sécurité, pour ne
pas avoir de déceptions, pour bien employer leur petit capital, doivent âtre placées aussi prés que possible de l'agrlculteuT, doivent âtre des banques locales. C'est là le point iDÎUal, ce qu'on a traduit par cette formule, très juste i mon avis, que le crédit agricole doit fttre organisé par en haa. * (M. HéUnei la Chambre, le 17 juin 1897). Celte formule m<ime, reprise dans les rapports parlementaires sur la loi du S novembre 1S94 et si souvent répétée de tous cAtén depuis lors, on la retrouvera dans IVxposé de celui qui écrit ces lignes au congrès de Menton, dès le IB avril 1890 (Acte» de ce Congrès, p. M. )
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incompatibles avec une organisation saine de crédit rural, le bon sens général a donné une adhésion déHnilive aux principes exacts (').
En fait, quel intéiôL oITrait la création d'un établissement central et riche de crédit agricole alors que les sociétés locales se multiplient d'eltes-mémes, et au moment où le législateur venait d'ajouter aux ressources naturelles, aux prftls que la loi du 20 juillet 1895 permet d'attendre des caisses d'épargne, le fonds copieux obtenu de la Banque de France ? Les caisses locales, agricoles ou rurales, il en existe maintenant de tous câLés, sans souci et à l'insu des statisticiens : on en signalait naguère à la Chambre des Députés 600 environ, nous en croyons le nombre bien plus élevé (*). Les caisses régionales, c'est à peine si la loi du 31 mars 1899 les a appelées à la vie, et déjà nous en trouvons, constituées ou en formation, dans la Marne, le Rhdne, la Somme, les Vosges, l'Eure-et-Loir, le Loiret, le Maine-et-Loire, la Haute-Saône, le Pas-de-Calais, la Vendée, l'Aisne, les AIpea-Marilimes, le Doubs, l'Ariège, le Gers, l'Isère, les Landes, la Meurthe-et- Moselle, la Meuse, les Bouches-du-Rhône, le Nord, le Var, la Creuse(') ; beaucoup embrassent une ancienne province entière
(1) Rt cependant nous Tivoneen ua temps où les erreun repouasent Mujours ; à la recherche de points de vue nouveaux, on reprend eana ceaao le vieux-neuf. Un an après cette përemptoire indication des faits (19D1), un écrivain, U. L. Dop, a tenU de ^alvuiisnr la thèse d'une centralisation du crédit agricole, et pour comble, par le... Crédit Foncier 1 A ses yeux, qu'en ce pays si peu favorable à l'essociatian libre on ait fait Kurg'ir des centaines et des centaines d'associations, et par la libre initiative privée, qu'on y ait même fait pénétrer et acclimater la solidarité en dépit de tous les pronostics contraires, c'est bien peu de chose, tant qu'un établissement parisien et d'État ne s'en mâlera point : les organisateurB sur le papier ont de ce» dédains. Il est vrai que l'auteur paraît ignorer, puisqu'il n'en mentionne rien, tout ce qui a été fait, écrit, réalisé depuis une douzaine d'années en ce domaine, congrès constituant toute une doctrine et réglant toute une pratique, publications de toute sorte, créations, etc.
(i) Dans le seul département des Alpes-Maritimes, trrâce, Il est vrai, au di^vouoment incomparable, si actif et si bien réglé, de M, Ch. Rayneri, j'en compie 3(, avec deux institutions régionales.
(3) 37 caissesrégionales au!" janvier 1901 (Journal officiel daiX iuin 1901).