Topffer. Nouvelles genévoises
il s’agit surtout d’une profonde estime, d’une sympathie tendre, là d’une impulsion des sens, capricieuse et fantasque, mêlée aux jeux d’une imagination vive, légère, avec un arrière goût de lassitude et de tristesse, ou lorsque les choses deviendront plus sérieuses d’une passion sensuelle et âcre, accompagnée de révoltes de l’esprit et du cœur , de découragement , de transports violents , et d’anéantissements passagers. Analysez encore tous ces mots, et les mots par lesquels vous les remplacerez vous finirez par arriver aux faits psychiques eux-mêmes, vous verrez qu’ils ne sont les mêmes dans aucun cas, que certains éléments qui se retrouvent chez une personne ne se retrouvent pas chez l’autre, la vivacité des images, l’affection tendre, l’amertume qui résulte de la lassitude ou de la désillusion, l’estime intellectuelle, la confiance, le sens du devoir, les idées abstraites, etc., vous voyez de plus que la forme que prennent les composés est très différente, ici le but poursuivi est la jouissance, et l’exaltation qu’elle donne au sentiment et à l’imagination, là c’est plutôt la communauté de la vie, des occupations intellectuelles, des préoccupations élevées, la satisfaction de tendances sociales ou abstraites pour lesquelles chacun complète l’autre, ici les idées et les sentiments prennent une forme aiguë, ils sont vifs, fugaces, incohérents, là ils sont plus calmes, et plus solides. La fin de l’association systématique n’est pas la même, sa forme varie considérablement, ses éléments changent d’une personne à l’autre, les inhibitions varient naturellement d’une manière corrélative et néanmoins ces deux complexus si différents reçoivent la même dénomination, uniquement parce que la tendance autour de laquelle viennent se grouper tous ces enchevêtrements de phénomènes psychiques et sous lesquels elle disparaît quelquefois est bien semblable dans les deux cas et c’est l’impulsion sexuelle [plus ou moins reconnue.
l’esprit
Si dans une société les conditions d’existence et l’orientation psychique varient d’une personne à une autre, elles varient encore bien plus d’un siècle à l’autre, d’une civilisation à une autre — certes , l’amour, chez les Français, pour l’époque actuelle par exemple, varie considérablement , cependant si nous négligeons les détails , nous parvenons à nous en faire une idée d’ensemble qui sera incomplète, mais suffisamment exacte, prenons maintenant l’amour au xvme siècle, sous Louis XV, nous avons l’idée d’un sentiment passablement différent, nous entrevoyons la prédominance de certains autres éléments : l’esprit, le raffinement des manières , l’élégance, le persiflage , l’ironie froide, le sensualisme avoué, la sécheresse, l’effacement du sentiment proprement dit , la virtuosité, le dédain, l’égoïsme, et si nous analysons encore nous trouvons que tout se réduit à des manifestations différentes des lois d’association systématique et d’inhibition ; le point de départ, la tendance essentielle est encore la même , mais elle se satisfait d’une façon différente, elle éveille pour les systématiser avec elles d’autres idées, d’autres images, d’autres sentiments secondaires qu’elle ne le fait de nos jours, elle inhibe au contraire, des sentiments comme la pitié, la tendresse qui dans d’autres circonstances pourraient s’harmoniser merveilleusement avec elle. Et nous avons un bon effet de contraste social et psychologique dans l’allure que prend le sentiment vers la dernière partie du siècle, sous l’influence de Rousseau. Au dix-septième siècle autre changement, autre allure générale de l’amour et phénomène de contraste social très marqué entre les raffinements et les pudeurs de l’Hôtel de Rambouillet, des véritables précieuses et de leurs imitatrices et les mœurs grossières de tout une partie de la jeunesse noble. Prenez pour tenir le milieu et réaliser l’équilibre des tendances de l’époque l’amour tel que nous le
trouvons chez les jeunes filles de Molière, Henriette surtout, et qui est une affection raisonnable, vous pouvez encore vous livrer à la même opération et trouver les éléments en jeu, la manière dont ils se combinent autour d’une impulsion centrale et les inhibitions et les contrastes qui en résultent. Chaque époque caractérisée par des traits généraux assez marqués offrirait de même une allure particulière de l’amour et toujours cette allure particulière sera produite par la nature différente des éléments, sentiments, idées, images, éveillés par l’impulsion sexuelle et qui varient naturellement avec l’individu, la race, le moment, l’exemple, les idées régnantes, la mode, toutes les autres influences, les conditions sociales dont l’équilibre momentanément établi d’une certaine manière fait la caractéristique d’une époque.
Mais on le voit, toutes ces variations que je ne puis indiquer que très sommairement, dont je n’ai pu étudier qu’un seul cas général et dont j’étudierai seulement encore un cas particulier un peu en détail, en rappelant pour les autres le sens général de l’interprétation, sont dues à un même fait essentiel : les associations systématiques et les inhibitions déterminées, soit directement, soit secondairement, et même en retour direct ou indirect par l’impulsion sexuelle, et aux phénomènes secondaires de contraste ou d’association par contiguïté et ressemblance qui en dérivent. Remarquons d’ailleurs que tout ce cortège de phénomènes est suscité par une inhibition à quelque degré de la tendance sexuelle. Celles de nos tendances qui n’ont aucune difficulté à aboutir, et c’est le cas général des tendances organiques dans l’état de santé, ne déterminent aucun complexus de phénomènes psychologiques. Celles qui se satisfont plus irrégulièrement et avec plus de peine, comme le besoin de boire et de manger, déterminent déjà des complexus d’idées et de sentiments plus variés — nous sentons plus généralement
l’appétit ou la faim et la soif, que le besoin de la respiration ou de la circulation du sang. Maintenant comparez la complexité des états de conscience éveillés chez celui qui a ses repas assurés et chez celui qui n’a pas de quoi satisfaire sa faim et qui cherche anxieusement comment il pourra gagner, se faire donner ou dérober quelque chose, — comparez encore l’état mental de l’homme à appétit robuste, qui mange régulièrement et se contente de mets quelconques, et celui de l’homme à santé délicate, qui est obligé de choisir soigneusement ses mets, qui se ressent longtemps du travail de la digestion, et est obligé de mettre un intervalle fixe entre ses repas. Il est incontestable que les tendances organiques se satisfont moins facilement chez l’un que chez l'autre, et que la complexité des sentiments est — toutes choses égales d’ailleurs — en raison directe de la difficulté avec laquelle la tendance est satisfaite. De même, il paraît bien que d’une manière générale, l’amour se complique avec la difficulté de le satisfaire, il ne paraît pas que les formes les plus complexes, les plus développées de ce sentiment se rencontrent chez les peuples sauvages, où la promiscuité est l’état normal. Même chez les peuples civilisés, la différence est énorme entre le besoin physique qui se satisfait facilement et les formes élevées de l’amour qui impliquent la sympathie, l’estime, la communauté des goûts, l’harmonie des tendances. L’état social a compliqué l’homme en faisant naître en lui une foule de besoins, d’idées, d’impressions, de tendances, inconnus à nos premiers ancêtres — et un sentiment qui, comme l’amour, tient une place importante dans la vie, a dû s’associer à un grand nombre de ces nouveaux phénomènes, de là, la complexité de l’amour moderne dans ses formes les plus riches. Mais d’un autre côté, l’impulsion sexuelle ne peut pas toujours, pour se satisfaire, attendre d’avoir formé une association systématique avec le moi tout entier — elle agit impérieusement, et,
SYNTHÈSES PARTIELLES — l’AMOUR
si la civilisation a développé l’amour, si elle a enrichi le système d’éléments psychiques qui s’est formé autour de l’impulsion génésique, si elle a augmenté de plus en plus le nombre et la complexité des phénomènes variés, des tendances avec qui cette impulsion tend à s’associer systématiquement, elle a aussi rendu plus difficile la formation de ce complexus si vaste — et elle a rendu nécessaire la survivance ou meme le développement de formes infiniment plus simples de satisfaction sexuelle. Et il arrive souvent qu’une scission , analogue pour la forme à celle qui produit quelquefois l’amour platonique , mais différente dans ses résultats , vient à s’établir. L’amour disparaît ; la tendance sexuelle se réduit à un besoin physiologique , comme le manger et le boire , et est satisfaite de même, sans s’être associée à des parties notables de la personnalité. L’association systématique est ramenée ici à sa plus simple expression, et l’équilibre de l’organisme peut n’en pas souffrir , pas plus d’ailleurs que l’équilibre de l’esprit , car cela n’empêche pas ces fonctions organiques et psychiques de concourir à la vie de l’organisme , seulement elles forment comme autant de mécanismes convergents mais distincts et non directement solidaires les uns des autres ; c’est en
somme une forme inférieure, moins complexe et moins
profondément systématisée de la mentalité. Les associations systématiques entre les diverses tendances sont ici remplacées par des actions d’arrêt , chaque tendance inhibant à son tour l’activité des autres b
Dans les formes supérieures, au contraire, la vie entière s’associe à l’amour. L’arrêt est moindre, la convergence
I. Cf. Taine. Notes sur Paris. Vie et opinions de Thomas (jraindorge. « Un homme de quarante ans disait : « J’ai réduit l’amour à une fonction et cette fonction à un minimum. » Un jeune homme de vingt-cinq ans reprenait : « Au lieu de minimum mettez maximum, voilà mon affaire. »
est supérieure. Un amour profond et sérieux ne prend pas place dans la vie mentale, comme un goût à côté des autres, comme un nouveau rouage juxtaposé à des rouages anciens, mais il se mêle à toutes les formes de la vie mentale ou au moins aux plus importantes, et nous voyons ici d’admirables exemples de la force de systématisation des éléments psychiques et de la coordination progressive de l’esprit. L’étude de la sociologie peut être une des formes de l’amour. Voyez comment Stuart Mill parle de Mm$ Taylor qui devint sa femme, après une amitié de vingt ans : « Je n’en finirais pas si je voulais dire en détail tout ce que je lui dois, ne fût-ce qu’au point de vue de l’intelligence. Je n’en toucherai que quelques mots, qui donneront une idée générale, bien qu’imparfaite, des services qu’elle m’a rendus.... Toute ma force me venait de l’étude des sciences morales et politiques, région intermédiaire incertaine et périlleuse; j’avais accepté des solutions toutes faites, j’en avait trouvé moi-même en économie politique, en psychologie analytique, en logique, en philosophie de l’histoire, comme sur d’autres sujets, et ce n’est pas la moindre des obligations que mon intelligence doit à cette noble femme, de m’avoir conduit à un scepticisme sage à l’égard de ces solutions. Je ne renonçai pas pour cela à tirer des questions auxquelles j’appliquais loyalement les faculté de mon esprit, toutes les solutions qu’elles comportaient, mais j’appris à être plus réservé, à me garder de les affirmer ou de les proclamer avec une confiance que ce genre de spéculation ne saurait admettre. Bien plus, la même influence disposa mon esprit non seulement à accueillir mais à embrasser et à rechercher avec ardeur tout ce qu’on pouvait trouver de plus clair en faits de vues, de plus fort en fait de preuves, même sur les questions qui avaient fait le plus l’objet de mes méditations. On m'a souvent adressé des éloges dont, à mon avis, je ne mérite qu’une partie, pour avoir mis dans mes
écrits, à ce qu’on dit, un esprit plus pratique que celui qu’on rencontre chez la plupart des personnes qui se sont occupées des questions les plus générales. Les œuvres où l’on a observé cette qualité, n’étaient pas les œuvres d’un esprit unique, mais de la fusion de deux esprits, dont l’un portait autant de sens pratique dans ses jugements des choses présentes, que d’élévation et d’audace dans ses prévisions relatives à un avenir éloigné » L Voilà ce que peut devenir l’amour et comment il arrive à se compliquer de psychologie analytique, de logique, d’économie politique et de philosophie de l’histoire — toutes choses dont il se passe souvent. Il est vrai qu’on pourrait dire aussi : voilà ce que peut devenir la tendance scientifique et comment elle sait profiter des sentiments tendres, et les deux points de vue sont également bons. Les formes élevées de l’esprit sont, en effet, caractérisées par cette harmonie parfaite de toutes les tendances, et l’aide qu’elles se prêtent réciproquement sans se nuire. Il ne faut pas confondre ces systématisations supérieures qui caractérisent les personnalités les plus éminentes avec cette influence réciproque et non systématisée des tendances très fréquentes d’ailleurs chez les esprits ordinaires et qui se manifestent par des produits incohérents — telle est souvent, par exemple, ce qu’on appelle l’influence du cœur sur l’intelligence , influence qui se traduit en général par l’acte d’adopter des croyances à cause de leur conformité avec tel ou tel de nos désirs, et malgré leur désaccord avec les idées justes que l’on n’abandonne pas.
Mais l’amour peut revêtir des formes diverses, même dans ses hautes manifestations. Michelet nous montre un sentiment tout à fait différent de celui qu’exprime les mémoires de Stuart Mill. La forme en est moins belle et
1. Stuart Mill. Mes mémoires , histoire de ma vie et de mes idées
moins élevée, et cela tient en grande partie à l’infériorité de la jeune femme que dépeint Michelet, par rapport à celle qu’a aimée Stuart Mill. Voilà déjà une différence considérable dans les éléments de l’association systématique, cet élément de l’amour qui constitue la représentation de la nature psychique, du cœur et de l’esprit de la femme aimée varie en effet d’un cas à l’autre et d’un autre côté cette différence tient pour beaucoup à la nature même de l’amant , car ou bien il n’aime de tout son moi que la personne en qui se rencontrent les qualités qui peuvent exciter sa sympathie , ou bien il lui attribue ces qualités, si elle ne les possède pas. Mais regardons de plus près , nous verrons mieux encore la différence des idées et des sentiments qui , dans des passions d’ordre élevé, se combinent à la même tendance essentielle : « Nul doute, dit Michelet, que le grand remorqueur ne soit le désir et la force mâle. Mais, pour qu’elle soit fécondée, il faut qu’à sa sèche âpreté se mêle le fondant suave des beautés féminines. Charmant miracle de nature ? Le génie, hier arrêté sur la voie de l’invention, rencontrant un de ces nœuds qu’on ne sait comment résoudre, ayant tourné tout autour, désespéré, et jeté tout, tristement s’assoit au foyer. Elle voit bien sa tristesse. «Mais qu’as-tu? Je ne veux pas, je ne peux pas
» te voir ainsi Eh ! laisse là ton idée ; oublie, je t’en
> prie, sois heureux ! » C’est justement ce moment d’oubli, ce bonheur qui a tout changé. Sa vue en est renouvelée, sa puissance rafraîchie : une électricité nouvelle lui revient pour l’exécution. Il est devenu un autre homme. Comment ? Aimanté de la femme, de cette grâce de nature et d’aimable facilité qu’elle a et donne à toutes choses, il sourit du léger obstacle qui l’avait arrêté la veille » b Il y a bien ici une certaine association de la tendance