‹ L'activité mentale et les éléments de l'espritChapitre 116 sur 133 · Michelet. L’Amour, p · texte numérisé non relu

Michelet. L’Amour, p

— l’amour

sexuelle et de préoccupations intellectuelles, mais malgré les images dont se sert Michelet, le fait n’est pas très complexe. L’influence de la femme, ici, ne ressemble pas à celle dont nous parlait Mill tout à l’heure, elle est à peu près purement physique. Il s’agit ici, en somme, d’une sorte de dynamogénie tout à fait comparable à celles que M. Féré a étudiées et dont nous avons eu l’occasion de parler, la force dégagée par une association des sens et de certains sentiments paraît être utilisée par des tendances intellectuelles dominantes, mais l’amour, et son cortège d’images, la femme aimée, ses paroles , son influence morale, n’agissent pas systématiquement pour reformer l'esprit et modifier le fonctionnement de l’intelligence. A un autre passage du même livre, tout en retrouvant le même mode d’action, nous trouvons aussi quelque chose de plus. Michelet y dépeint avec chaleur à la fois et avec une précision suffisante l’harmonie de deux âmes, et nous voyons encore ici ce que devient , avec les nombreuses associations systématiques qu’elle suscite, cette tendance fondamentale qui, chez Michelet du moins, n’est pas reléguée au dernier plan et ne cesse pas de montrer visiblement son influence.

» Mais enfin, écrit-il, les velléités de cette libeité résistante qui protestait par le caprice s’étant domptées elles-mêmes, le désaccord momentané de la maladie morale et physique ayant fait place à l’harmonie, les deux âmes se sont retrouvées dans l’unité la plus tendre qu’elles eussent obtenue encore. Avec bien plus d'effusion, l’amour triompha cette fois, et se dit : « Je tiens l’infini. »

» Il y manquait une chose que la femme n’atteint vraiment que dans sa seconde jeunesse : c’est que, par un effort de cœur, elle sortit de l’état passif qui presque toujours fut le sien, prit action et mouvement, se fît lui, non

l’esprit — SYNTHÈSES CONCRÈTES

plus par la sourde fatalité d’imprégnation, mais par la volonté, l’amour.

« Jusque là le travail les séparait, et la femme avait ses heures ; aujourd'hui toute heure est à elle, le jour, la nuit. En toute chose, il la sent utile et charmante ; il ne peut plus s’en passer: c’est le jeune compagnon chéri, en qui il trouve le sérieux, le plaisir, tout ce qu’il veut, qui se transforme pour lui. C’est Viola, c’est Rosalinde, un doux ami le matin, femme au soir, ange à toute heure.

«Obéissante, elle a pourtant, au besoin, l’initiative: elle sait vouloir, agir. Et quand l’homme, soit en affaires soit en idées, faiblit, hésite, dans les nuits troubles surtout, où son âme agitée cherche, ne trouve, et semble ensorcelée, elle est là, elle sourit. Le mauvais enchantement disparait ; il en rit lui-même. Un baiser lui rend les ailes.

«N’avons-nous pas obtenu ici ce que nous cherchions, l’échange absolu de l’être ? L’amour n’a-t-il pas l’infini ? Que la faible femme ait reçu, pris si bien l’âme de l’homme, qu’elle puisse, au besoin, la lui rendre, et que, dans la défaillance du génie viril, elle lui donne ce qu’elle n’a pas, l’étincelle génératrice, ne semble-t-il pas que ce soit le miracle de l’unité ?

» Non, celle-ci peut encore se resserrer d’un degré : c’est quand tous deux se rencontrent dans une idée de bonté, s’attendrissent dans la surprise d’avoir tellement le même cœur, quand l’amour et la pitié mêlés coulent en douces larmes, c’est le moment de fusion, où l’amour triomphe invincible, où l’àme renouvelle les sens, où, souvent plus vif qu’au jeune âge, revient l’aiguillon du désir.

» La bonté ! oh ! quelle grande chose ! Tout le reste est secondaire : grâce, esprit, raison, tout cela ne vaut que par elle. Même seule, elle est toute puissante. Il n’est pas rare qu’on désire une femme parce qu’elle est bonne,

SYNTHÈSES PARTIELLES — l’AMOUR 475

et sans aucune autre raison. Profonde harmonie de notre être ! Il va, par les sens aux choses de coeur, il tend, par l’union physique, à atteindre, à posséder la suavité morale qui est là. On y sent Dieu. C’est pourquoi on veut s’unir » h

Comparez cet amour dans ses formes supérieures à celui des contes de La Fontaine et des petites histoires de la Vie parisienne. Abstraitement, la tendance essentielle — qui est elle-même une association systématique — est partout la même, voyez comme le sentiment qui en résulte varie avec les nouveaux éléments qui s’y associent, la domination de l’un ou l’autre d’entre eux (tendances intellectuelles, sensualité, amour-propre, etc.) et les inhibitions qui en résultent. Il n’est pas douteux que les lois que nous avons étudiées ne se manifestent ici, et, avec le jeu des éléments psychiques et des circonstances qui les favorisent ou les entravent, elles expliquent tout. J’ai dû me borner à indiquer en gros, sauf pour un ou deux cas, l’interprétation, mais elle est facile à trouver pour le reste, et ne paraît pas douteuse.

Il est difficile de ne pas dire quelques mots de la pathologie de l’amour; elle nous montre des faits très intéressants, et nous fait mieux comprendre le mécanisme de l’état normal, en nous montrant ce qu’il devient quand certains éléments y manquent et qu’ils sont remplacés par d’autres au détriment de l’harmonie générale de l’esprit. Toutes les déviations, toutes les anomalies, toutes les perversions de l’instinct sexuel sont encore en soi des formes d’associations systématiques — nous voyons , soit dans ce que M. Binet a appelé le fétichisme dans l’amour 2, une importance excessive donnée à un élément secondaire, qui devient, en quelque sorte le centre du

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