‹ L'activité mentale et les éléments de l'espritChapitre 133 sur 133 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

Lois de l’esprit et lois du monde.

Il faut maintenant nous placer à un autre point de vue. Cette finalité immanente, cette systématisation qui est la loi de l’esprit existe-t-elle à quelque degré en dehors des êtres animés ? La finalité est-elle non-seulement une loi de l'esprit, mais encore une loi du monde ? Et en quel sens? Nous avons écarté déjà l’hypothèse d’après laquelle le monde serait arrangé pour l’homme, ou même arrangé par une conscience. Mais il s’agit de savoir simplement si, en dehors de l’honnne, nous trouvons une loi de finalité immanente analogue à celle que nous avons trouvée en lui.

Au-dessus de l’homme, d’abord, nous trouvons la société. Ici pas de difficulté, nous avons eu l’occasion de remarquer plusieurs fois que, si la finalité est une loi de l’esprit, elle est aussi une loi de l’organisation sociale, et que d’ailleurs elle soit aussi faible, aussi incomplète que ce qu’on voudra et bien inférieure à ce que l’a pensé une école d’économistes, toujours est-il qu’elle est la condition indispensable de l’existence même de la société. La société est pour le moment la forme la plus haute d’association systématique que nous puissions constater , et c'est dans les groupes sociaux les plus avancés en civilisation que cette forme d’association se manifeste dans sa plus grande complexité. Que cette forme soit d’ailleurs encore — comme la forme psychique, — bien imparfaite,

l’esprit

cela ne fait pas de doute et cette imperfection est due aux mêmes causes que l'imperfection psychique : l’activité relativement indépendante des éléments sociaux dont les désirs, les tendances ne sont pas toujours suffisamment inhibés par l’orientation sociale et qui, par conséquent, selon les mêmes lois d’association systématique et d’inhibition, tendent à occasionner des troubles sociaux (anarchie, lutte des partis, coalition des ouvriers contre les patrons, oppression des ouvriers par les patrons, grèves, action d’accaparer telle ou telle substance, fraudes diverses, etc.) qui sont tellement habituels, et en un sens, si nécessaires actuellement, qu’on finit presque par les considérer comme des éléments de la vie normale d’une société.

Au-dessus de la société, nous ne connaissons aucune organisation — on peut rêver une synthèse de sociétés, les Etats-Unis d’Europe, on peut aller plus loin et rêver l’association des esprits de diverses planètes, et une synthèse croissante, s’étendant à travers les mondes stellaires par l’invention de moyens de communications nouveaux, par la suggestion mentale à distance ou les pratiques du spiritisme, mais on jugera, je pense, qu’il est inutile de s’attarder pour le moment à ces considérations. Remarquons seulement que les religions offrent à leurs fidèles des associations systématiques supra-sociales, analogues à celles-là — mais, dans tous ces cas, il y a plutôt extension du type social qu’invention d’un type nouveau.

Au-dessous de l’homme, que nous avons suffisamment étudié pour n’avoir pas à y revenir, se trouvent les animaux — évidemment les conclusions générales de notre travail leur sont applicables aussi bien qu’à l’homme, la question de savoir si les animaux ont une âme 11e se pose môme pas à notre point de vue — il va de soi que tout organisme a une âme qui n’est que l’expression abstraite de ses rapports avec son milieu, de la coordination des

impressions qu’il reçoit et des actes par lesquels il réagit. Après les animaux, nous trouvons les plantes ; ici encore la finalité immanente n'est pas douteuse — et bien que les relations des plantes avec leur milieu soient en général bien simples, au moins relativement à ce que nous trouvons chez l’homme, il ne paraîtra pas excessif, je pense, d’employer le mot : esprit des plan: es, et dire que nous trouvons chez la plante l’objet d’une psychologie rudimentaire. J’ai eu, dans le cours de cette étude, l’occasion de lui faire quelques emprunts. Cependant il ne faudrait pas s’abuser sur les analogies — si les habitudes des plantes, si le mécanisme de la fécondation, de la direction centripète de la racine, de la direction centrifuge de la tige, de la disposition des feuilles, rappellent les instincts des animaux , il y a aussi entre ces phénomènes de grandes différences, et l’on est en droit, tout aussi bien, de n’appeler « esprit » que la coordination organique déterminée par l’intermédiaire d’un système nerveux — encore la question ne serait-elle pas tranchée bien nettement, car les commencements du système nerveux et môme du règne animal sont assez vaguement définis. Quoi qu’il en soit de cette question de dénomination, nos lois d’association systématique et d’inhibition se retrouvent dans la série, dans le complcxus des phénomènes qui constituent la vie des animaux inférieurs et la vie des des plantes et en se mettant en garde contre les abus, on peut très bien considérer la vie et l’esprit comme toujours associés et réellement inséparables.

Au-dessous des plantes, quelque chose montre encore, pour ainsi dire, des traces de vie et d’organisation, c’est le cristal. On a pu parler de la vie des minéraux, on est même allé jusqu’à exprimer cette proposition qui introduit dans le monde minéral l’association systématique, la sélection et l’inhibition : les gros cristaux mangent les petits. Mais faisons la part de la métaphore, ne parlons

l’esprit

plus ici de vie ni d’esprit, si l’on veut, il n'en reste pas moins que le cristal présente une certaine individualité, indiquée tout d’abord par la régularité de sa forme et confirmée par divers phénomènes. Il est impossible de ne pas voir une association systématique (en prenant le mot dans un sens très abstrait), dans le fait du cristal qui porté dans une dissolution du même corps ou d’un corps isomorphe, répare une perte de substance et continue à s’accroître. Un cristal d’alun ordinaire porté dans une dissolution saturée d’alun de chrome continue à s’accroître comme dans une dissolution d’alun ordinaire. Mais le fait même de la cristallisation par fusion, par sublimation, par refroidissement d’une dissolution, par évaporation indique suffisamment la tendance des molécules ou des atomes, à se réunir en systèmes définis. Le dimorphisme est quelque peu analogue aux variations de la personnalité. Certaines substances, lorsqu’on les place dans des conditions différentes cristallisent dans deux systèmes distincts. Le soufre donne par évaporation à froid des octaèdres réguliers à base rectangle, fondu à la chaleur, il donne, vers 111°, des prismes obliques. Il s’établit selon les circonstances des orientations différentes des tendances atomiques, comme des tendances psychiques.

Au-dessous du cristal, nous trouvons enfin deux autres systèmes : la molécule et l’atome. On a reproché à certains philosophes d’animer et de douer même de conscience, la nature inorganique ; de prêter une âme à un rocher, à la terre, à la mer. Il importe de bien préciser la question que je pose et la réponse qu’on croit pouvoir y faire. D’abord il me paraît sans grand intérêt de se demander si la conscience existe dans le règne minéral (ou même dans le régne végétal) ; la façon dont nous avons interprété le rôle psychique de la conscience nous dispense de nous occuper d’elle, et si notre interprétation nous indique une opinion probable sur ce point, c’est que

la conscience ne paraît exister nettement que chez les animaux supérieurs, et, en tout cas, pour les modes d’activité non complètement organisés encore pour ce que M. Caporali appelle «la nature qui se fait. » Mais nous pouvons rechercher s’il y a dans le règne minéral , dans la matière en général, quelque principe d’organisation. Or, cette organisation il ne faut évidemment pas la chercher dans des masses sans forme et sans cohérence (je ne dis pas sans cohésion) comme la mer, l’air, les couches géologiques, où les éléments ont été rassemblés à cause de l’analogie de leurs propriétés ou de leurs conditions d’existence. Si l’on verse de l’huile dans l’eau, l’huile reste toute à la surface ; l’eau reste toute au fond, il n’y a pas là une organisation à proprement parler. Les agglomérations de molécules chimiques sont surtout des agglomérations, non des systèmes ; s’il y a de l’organisation quelque part, ce n’est pas dans les ensembles, dans les masses qu’il faut la chercher, c’est dans les éléments; ce n’est pas dans les agrégations d’atomes ou de molécules (sauf lorsque ces agrégations forment des corps vivants et des cristaux , et dans quelques autres cas particuliers c’est dans les molécules mêmes et dans les atomes.

Ici , en revanche , la systématisation est manifeste, je ne demande pas qu’on emploie les mots de vie et d’esprit, mais il est impossible de méconnaître des ressemblances générales et de ne pas apercevoir ici des formes très différentes de celles que nous avons vues, moins complexes mais réelles de l’association systématique et de l’inhibition. Ce qui met une différence entre la psychologie et la chimie, ce ne sont pas les lois les plus abstraites, c’est la nature des éléments et de leurs combinaisons ; les éléments psychiques sont des synthèses de faits biologiques, les faits biologiques sont des synthèses de faits physico-chimiques, mais ces faits, considérés en euxmêmes et à part de l’organisme qui les combine d’une

l’esprit

certaine manière, sont des synthèses d’éléments plus simples, et les grandes lois qui régissent les synthèses supérieures, nous les retrouvons sous d’autres formes dans ces synthèses plus simples.

La molécule chimique est une sorte de société d’atomes. Leur association systématique est marquée par ce fait que des atomes, d’abord sans rapport entre eux, se groupent, s’unissent quand les circonstances sont favorables à la mise en jeu de leurs affinités, je dirais presque de leurs tendances ou de leurs désirs, et forment désormais un élément unique, qui a son existence indépendante et qui est susceptible d’entrer comme élément dans des combinaisons supérieures. La théorie atomique a donné des symboles pour exprimer cette sorte de société des atomes qui constitue une molécule plus ou moins complexe. Il est hors de doute que les considérations des chimistes sur l’atomicité, sur la valence des atomes, sur la nature monoatomique, biatomique, triatomique des corps simples, sur la substitution des atomes dans les molécules, sont des illustrations fort intéressantes à notre point de vue de la loi d’association systématique et de la loi d’inhibition, car, si nous voyons des affinités satisfaites, nous voyons aussi des affinités enrayées. Mais il faut prendre garde de trop abonder dans notre sens, nous savons à peu près ce qu’est un désir chez un être organisé, nous ignorons ce qu’est l’affinité chez l’atome et si le mot répond réellement à une manière d’être, si, par exemple, les diverses affinités d’un corps correspondent à des organisations différentes de sa structure intime. D’un autre côté, la théorie atomique n’est pas encore assez universellement acceptée pour que, n’ayant pas, d’ailleurs, le droit de prendre parti pour ou contre elle, nous ayons celui de nous appuyer sur elle et de la tenir pour vraie. Considéronsla comme probable ou comme possible, et tenons compte des renseignements qu’elle nous fournit, mais d’un autre

côté, reconnaissons que, si son interprétation d’un fait général, — l’association des atomes — si la manière relativement concrète dont elle tend à nous représenter les choses, peut être discutée, si les symboles mêmes, si le langage qu’elle a introduits dans la science chimique peuvent, au dire d’éminents adversaires, présenter quelques inconvénients — les faits généraux qu’elle a tâché d'interpréter ne paraissent ni contestés ni contestables, et que ces faits généraux qui se rencontrent dans les combinaisons des corps, nous suffisent parfaitement non pas pour dire quelle est l’organisation de la molécule chimique, ni comment cette organisation varie d’une molécule à l’autre, mais au moins pour affirmer qu’il y a une organisation moléculaire — et que cette organisation résulte de la synthèse, du consensus d’éléments plus simples : les atomes, dont l’existence, bien que conçue différemment, n’est niée par aucun chimiste , non pas en tant qu’il s’agirait de particules dernières absolument simples, de l’absolu en un mot, mais au moins en tant qu’ils sont les éléments des molécules.

Mais ces atomes eux-mêmes, si l’on n’en peut pas dire grand chose, au moins semble-t-il que ce qu’on en peut dire tend à établir qu’ils sont, eux aussi, des synthèses d’éléments plus simples. On connaît la théorie des atomestourbillons de Sir William Thomson. L’existence de l’atome serait encore ainsi une loi de systématisation. Pour donner une idée des atomes, tels que cette conception nous les donne, M. Tait avait réalisé une expérience intéressante, les anneaux tourbillons de fumée de tabac que certains fumeurs savent faire sortir de leur bouche, en donnent une idée approximative. « En lançant successivement, plusieurs anneaux au moyen delà boite de Tait, on peut voir ce qui se passe quand ils se heurtent , quand l’un d’eux en traverse un autre plus grand, etc.

l’esprit

» Si l'on suppose un fluide illimité, homogène, incompressible et exempt de frottement, ou démontre par l’analyse mathématique — que des filaments tourbillons sont nécessairement fermés, mais qu’ils peuvent présenter des rebroussements et des nœuds — qu’ils ne sauraient être engendrés que par une cause créatrice extérieure — qu’à moins d’une nouvelle intervention prenant sa force hors du système, ils sont insécables et indestructibles ; — qu’ils possèdent tous les caractères de l’individualité et conservent éternellement les qualités déterminées par l’impulsion qui leur donna naissance.

» Ces propriétés font de ces petits êtres autant de sources permanentes d'énergie et les rendent éminemment aptes à expliquer les apparences que nous appelons Matière et Mouvement. Jointe à la flexibilité, leur impénétrabilité n’est plus incompatible avec l’élasticité, ce qui est la pierre d’achoppement des autres hypothèses attribuant à l’atome une étendue finie ; ils exercent les uns sur les autres des actions ayant pour résultat apparent une attraction à distance, comme l’ont démontré Kirchoff et Boltzmann, leur forme annulaire s’accorde très bien avec la forme aplatie ou allongée que l’on est conduit à supposer à certaines catégories de molécules, etc. » l.

La molécule et l’atome paraissent donc bien présenter, à quelque degré dans leur contexture propre, cette loi de systématisation dont nous trouvons des exemples prodigieusement compliqués 2 dans les organismes supérieurs. Ce sont là les vraies individualités du monde inorganique

1. Jouffret. Introduction de la théorie de l'énergie , p. 179-180. — Voir aussi, pour les questions concernant la molécule et l’atome, les traités de chimie et de physique, et Wurtz, la Théorie atomique ; Berthelot, la Synthèse chimique , Tyndall, la Chaleur. Tait. Confèrences sur quelques-uns des progrès récents de la physique .

2. Les phénomènes vont évidemment en se compliquant en remontant la hiérarchie des sciences, de la mécanique à la sociologie — c’est ce

(à part certains systèmes astronomiques ou physiques). Toutefois si les concrets que forment les éléments molécule ou atome ne nous présentent en général que des rudiments négligeables de systématisation ; si la finalité, dans le monde inorganique bien plus encore que dans le monde de l’esprit, est une propriété des éléments, nous retrouvons une autre forme de tendance à la finalité dans l’ordre abstrait des phénomènes, dans les lois qui expriment leurs relations générales de succession et qui sont probablement — lorsqu’elles ne font intervenir aucune synthèse supérieure — l’expression des propriétés élémentaires de diverses formes de la matière dans diverses conditions. Les lois de la physique et de la chimie, ou du moins certaines d’entre elles, paraissent bien exprimer quelque systématisation. Au reste, je n’ai pas l’intention d’approfondir ici la question de la finalité dans le monde, et je me borne à signaler les faits qui me paraissent indiquer l’existence dans le monde de lois de coordination réellement analogues à un point de vue abstrait , à celles que nous a montré l’étude des systèmes psychiques. La conclusion générale à laquelle nous aboutissons est

caractère qui fait le fondement de la classification des sciences d’Auguste Comte — toutefois cette complication vraie en un sens — en ce sens que un phénomène de l’ordre supérieur comprend toute une complication de phénomènes de l’ordre inférieur , c’est-à-dire toute la complexité des autres phénomènes plus celle qui résulte des synthèses nouvelles, qui sont précisément le phénomène d’ordre supérieur — ne l’est peut-être pas autant si l’on prend la question autrement, et si, on considère seulement cette nouvelle complication. C’est, par exemple, une question de savoir si la complexité des phénomènes sociaux est aussi grande que celle des phénomènes psychologiques ou organiques, si l’on considère seulement comme complexité des phénomènes sociaux celle qui résulte des synthèses de phénomènes psychiques , abstraction faite, au point de vue sociologique, de la complexité d’éléments et de relations organiques, 'chimiques et mécaniques que supposent ces dernières. C’est, à ce point de vue que se plaçait, je pense, M. Tarde, pour déclarer la sociologie moins complexe que la psychologie.

l’esprit

celle-ci : il est vrai qu’il y a partout de la finalité dans le monde, mais cette finalité appartient aux éléments non à l’ensemble, l’atome est un système, la molécule est un système, mais les réunions de molécules et d’atomes sont souvent des agglomérations, non des systèmes, une pierre, un fragment de roche, sont une agglomération de molécules d’espèces diverses, mais ils ne forment pas un système organisé, vivant, dont toutes les parties tendent vers une même fin — si ceci arrive, c’est accidentellement, ou bien grâce à l’intervention d’un organisme qui par son activité propre les fait entrer dans des combinaisons dont il est le centre et l’organe essentiel.

Ainsi l’atome est le terme extrême auquel nous pouvons arriver d’un côté de l’analyse, et cet atome pur manifeste déjà par sa nature propre une systématisation particulière , et par ses affinités une tendance à entrer comme élément dans des synthèses diverses (molécules), soit avec des atomes semblables, soit surtout avec des atomes différents. Remarquons que combiné avec un atome semblable il produit un corps qui ne ressemble pas absolument au premier, ce qui implique bien la systématisation, non la juxtaposition. La molécule présente des tendances analogues qu’il n’est pas utile d’examiner ici en détail. Peut-être autrefois y a-t-il eu une tendance des molécules à se combiner en organismes très simples par générations spontanées, mais si logiquement l’hypothèse est difficile à éviter, les vérifications expérimentales n’ont jamais montré sa réalisation — et si cela ne prouve assurément pas qu’elle soit fausse, tout au moins cela maintient-il la question hors de la portée positive de la science et de la philosophie, jusqu’à ce qu’on ait trouvé de meilleures raisons, directes ou indirectes, de l’admettre comme vraie ou de la rejeter comme fausse.

Ap rès la molécule, en remontant, nous trouvons une sorte de bifurcation — d’un côté les éléments organiques

nous présentent des synthèses de molécules, mais d’un autre côté, les molécules et les atomes s’arrangent aussi en synthèses astronomiques 1, et les corps vivants qui, à d’autres points de vue, sont des synthèses, sont ici des éléments et n’agissent que par leur masse. Tous les organismes qui sont sur la terre seraient remplacés par un poids mort égal, le système solaire n’en serait pas modifié — nous sommes un élément de la terre au même titre que toute autre partie n’importe laquelle 2. Il n’y a pas à douter que la coordination ne soit un caractère des phénomènes astronomiques — le système solaire, les systèmes d’étoiles, etc., en sont des exemples aussi connus que peu discutables, si d’un autre côté le mouvement propre du soleil pouvait être rapporté à quelque autre ensemble céleste, si les étoiles de la voie lactée pouvaient être reconnues comme formant un ensemble qui tend à se conserver en vertu des forces combinées qui animent ses éléments, la systématisation serait plus complexe encore, mais ici le doute n’est pas dissipé.

Les organismes sont des combinaisons de molécules bien différentes, les différentes propriétés chimiques de l’atome y sont utilisées (et si elles se ramenaient toutes à des formes spéciales de la gravitation universelle, cela ne

1. On peut trouver encore des traces de coordinations dans certains phénomènes physiques, comme la circulation de l’eau par les fleuves et son retour par l’air, à l’état de vapeurs qui se condensent pour alimenter de nouveau les cours d’eau.

2. Si la complexité d’une science se mesurait à la complexité des faits qui en manifestent les lois, l’astronomie serait la plus complexe des sciences, puisque l’animal, l’homme et la société ne sont qu’une partie d’un des éléments du système solaire. Ceci est à rapprocher de ce qui a été dit dans une note précédente — mais ici la question n’offre pas de diificulté. L’astronomie n’implique évidemment pas la biologie, la psychologie et la sociologie ; les propriétés des corps organisés, en tant qu’organisés, ne jouent aucun rôle dans les phénomènes astronomiques, et l’interprétation n’est ni difficile ni douteuse.

l’esprit

dérangerait en rien nos conclusions), ensuite, par l’esprit, les différents éléments organiques, les différents organes sont coordonnés et harmonisés et, par la société enfin, les esprits se synthétisent et forment de nouveaux systèmes h

Par cette rapide revue des lois abstraites exprimant l’activité de l’esprit, exprimant également dans d’autres formes concrètes l’activité de tous les éléments de ce monde, nous pouvons remarquer une vérité que nous avons aperçue plusieurs fois. Les lois qui expriment les affinités, les désirs pour ainsi dire des éléments organiques sont fixes et immuables, le goût de l’acide sulfurique pour l’eau, de l’hydrogène et du sodium pour l’oxygène ne varie pas. O11 sait que l’hydrogène, à la température ordinaire, sera toujours dépossédé par le sodium qui décomposera Peau, formera de la soude et laissera partir l’hydrogène. Quand il s’agit, au contraire, des phénomènes de la vie, la précision est moindre, à tel point qu’on a pu croire longtemps les corps vivants soustraits au déterminisme universel ; quand il s’agit des phénomènes psychiques et sociaux, la régularité est moindre encore et l’apparence de caprice et d'indéterminisme plus frappante , et c’est ici que les adversaires de la causalité universelle sont encore les plus nombreux. On a expliqué ce fait par la complexité des phénomènes, la difficulté de tenir compte de l’entrecroisement de si nombreuses

1. Une remarque peut être intéressante à faire, c’est que le véritable hiatus dans la complication croissante des phénomènes, c’est le passage du monde inorganique au monde organique — les cristaux forment bien un groupe intermédiaire aux deux groupes principaux, mais à un certain point de vue seulement, et ne fournissent pas un passage. On va facilement de l’atome à la molécule , on va facilement aussi de l’organisme à l’esprit, de l’esprit à la société, mais le passage de la molécule à l’organisme ne peut guère être fait actuellement que par un postulat.

lois et notre ignorance forcée des causes, et cette raison existe en effet, et elle a eu son influence, mais il y en a une autre qui tient non pas tant à notre impuissance qu’à la nature même des phénomènes, c’est que les lois psychologiques et les lois sociologiques ne sont pas encore toutes formées, la régularité des phénomènes, à cause de leur complexité, n’est pas encore obtenue — nous assistons à la formation réelle de lois psychiques et de lois sociales.

Ce n’est pas a dire pour cela qu’il y ait rien d’indéterminé actuellement dans l’esprit ou dans la société. Mais un phénomène d’ordre psychique ou social est quelquefois déterminé par des influences hétérogènes à l’ordre auquel il appartient, les tendances psychiques et sociales se manifestent souvent d’une manière irrégulière, et la suite des phénomènes peut ne pas manifester une loi psychologique qu’elle aurait manifesté si les conditions avaient été plus favorables , qu’elle manifestera plus tard si ces conditions se présentent. Pour rendre ceci plus clair, prenons un exemple concret. C’est une loi psychologique, je suppose, que l’homme cherche son intérêt , cette loi a été adoptée par un assez grand nombre de psychologues , elle a été adoptée par de nombreux moralistes, elle a été adoptée par une école d’économie politique, qui, on peut bien le dire, avait singulièrement simplifié la psychologie sur ce point et sur d’autres. Eh bien, si nous examinons cette proposition nous la trouverons, en bien des cas, manifestement fausse, bien que, au fond, elle réponde à quelque chose de réel, et que, dans un monde idéal, elle dût être parfaitement exacte. Sans doute l’homme cherche son intérêt * quand il mange et boit modérément, mais il ne le cherche ni ne le trouve quand il abuse des liqueurs au point de se rendre alcoolique. Ce n’est plus ici l’homme qui cherche son intérêt , c’est une tendance qui se manifeste

l’esprit

aveuglément, c'est un système psychique qui veut se compléter, un goût qui tâche de se satisfaire, et je veux bien qu’en un sens ce goût, cette tendance cherche son intérêt, comme nous avons vu — mais l’homme, lui, ne le cherche pas, il cherche, comme on dit très exactement, à satisfaire son goût, encore ce goût quelquefois lui répugne, lui déplait, il n’en est pas moins obligé de le satisfaire, alors même qu’il n’y trouve aucun plaisir si la tendance est devenue assez forte , si l’organisation de phénomènes qui composent ce système psychique a atteint un certain degré. Si nous supposons, au contraire, un homme bien équilibré, ses désirs auront pour but, et la satisfaction de ses désirs aura pour résultat, la conservation de l’organisme ou son développement — l’homme recherchera réellement son intérêt. Supposons que l’état général de l’humanité devienne semblable à celui de cet homme et la recherche de l’intérêt sera réellement une loi psychologique. C’est encore presque une loi de psychologie concrète que l’homme aime ses enfants, mais nous connaissons des exceptions , la tendance naturelle peut ne pas exister, ou être enrayée par d’autres ; les lois psychologiques et sociales de cette nature sont des lois naturelles non encore formées. Elles correspondent à un état de l’esprit idéalisé que l’on suppose réel. Et, souvent , elles prennent la forme d’une loi morale , d’un commandement impératif. En effet, les lois morales, les lois impératives, en général, sont des ébauches de lois naturelles, des lois naturelles en voie de formation.

Si l’atome a été le résultat d’une longue évolution, cette évolution paraît terminée à présent ; s’il est vrai, par exemple, que les différents corps simples soient en réalité complexes et qu’ils aient été formés peu à peu, par tâtonnements, par des combinaisons d’une matière plus élémentaire, il n’y paraît plus ; les atomes de fer ou de chlore semblent avoir une individualité tout à fait

formée et les différences d’un atome à l’autre, s’il en existe, ce qui est vraisemblable, nous sont inaccessibles. Nous n’apercevons pas de différence entre l’affinité de divers atomes d’oxygène pour l’hydrogène ou le soufre. De même, une molécule d’eau est toujours composée dans des proportions identiques d’oxygène et d’hydrogène. Dans les êtres vivants, au contraire, les variations commencent, l’organisation n’est pas encore achevée, les systèmes qui constituent ces êtres ne sont pas régulièrement arrangés, ils entrent encore en conflit. Sans doute, ils pourraient être parfaits, — en tant que nous pouvons concevoir leur perfection, — sans être semblables, sans former même des groupes composés d’individualités aussi identiques entre elles que paraissent l’être les atomes et les molécules — car les fonctions de .chaque élément dans le tout pourraient être différentes — mais cette action des éléments serait régulière et conforme à des lois précises qui ne se manifestent pas encore dans toute leur rigueur. Si l’homme était plus avancé en perfection, il n’hésiterait pas entre son devoir et son plaisir — et d’ailleurs, l’un ne serait pas distinct de l’autre.

L’homme est parvenu à un point de son évolution où l’organisation est encore imparfaite, mais où un état idéal de l’organisation s’impose à l’esprit et donne lieu à une tendance réfléchie et consciente. Les lois impératives, les lois morales, les lois civiles marquent ainsi la tendance de l’homme vers un état plus ou moins élevé, elles indiquent en même temps que cette tendance n’est pas arrivée à un haut degré d’organisation. Solon, dit-on, ne voulut pas prévoir le parricide dans ses lois, ne pouvant admettre qu’un tel crime fut possible — il supposait donc à tort l’existence d’une loi psychologique qui était simplement ébauchée, et qui, si elle avait réellement existé cà l’état de perfection qu’il lui attribuait, aurait, en effet rendu inutile toute loi écrite. Si la loi défend, par exemple de prendre

l’esprit

le bien d’autrui, c’est que l’homme est souvent tenté de le prendre, mais c’est aussi qu’il sait résister à la tentation, au moins en certains cas; la loi morale et la loi sociale indiquent la formation d’une tendance, d’une habitude morale encore imparfaite, et qui n’existe pas en tant que loi naturelle absolue, mais qui serait une loi naturelle dans une société bien organisée, avec des hommes naturellement moraux, aussi bien que les lois des proportions définies et des proportions multiples. Mais la loi morale et la loi sociale ne sont pas seulement la constatation d’un fait ; par les ordres qu’elles donnent, par les peines qu’elles infligent, elles aident à la formation de la loi naturelle dont elles indiquent révolution.

Nous avons déjà vu que la loi de finalité ou de systématisation appliquée à l’ensemble de l’individu ou à l'ensemble de la société, était soumise à des restrictions nombreuses. Les luttes des éléments psychiques ou des élément sociaux font de la finalité générale de l’organisme et du corps social une tendance plutôt qu’une réalité. La réalité de cette finalité serait le règne de la loi morale, et la loi morale serait alors une loi naturelle, qui, au lieu de parler au mode impératif, serait simplement exprimée au mode indicatif. Mais l’existence seule de la loi morale — si imparfaitement qu’on la conçoive, est la preuve que la finalité, la systématisation générale de l’organisme et de la société est réelle bien que loin d’être parfaite, et c’est ce que nous avons tâché d’établir en ce qui concerne la psychologie.

Sans insister sur ces questions que je me propose d’examiner dans un autre travail h je résume ce qui nous

1. Je les ai abordées, mais bien imparfaitement et bien incomplètement dans quelques articles publiés par la Revue philosophique. — L’ obligation morale au point de vue intellectuel , L'attente et le devoir. — Les conditions du bonheur et l’évolution humaine, — Le devoir et la science morale.

importe ici au point de vue de la comparaison à faire entre les lois de l’esprit et les lois du monde : les lois synthétiques de l’esprit sont imparfaites, non pas seulement parce que la complexité des phénomènes nous empêche de les saisir, mais encore et surtout, parce qu'elles sont elles-mêmes imparfaites à cause de l’état de transition dans lequel se trouvent en général tous les esprits que nous pouvons connaître, et particulièrement l’esprit de l’homme qui est une synthèse beaucoup plus vaste mais, au point de vue de l’harmonie interne, beaucoup plus imparfaite que l’esprit des animaux en général et spécialement des animaux inférieurs. Si donc, tous les phénomènes psychiques de l’homme sont bien soumis à la loi générale du déterminisme, ce déterminisme aussi absolu sans doute, n’a pas les allures régulières qu’il a, par exemple, dans la plupart des phénomènes de la vie de nutrition et qu’il prend encore plus dans les phénomènes chimiques. Ici il n’y a pas — au moins à notre connaissance — de troubles internes ; on n’a pas constaté que , tant qu’une molécule chimique se maintient, les atomes qui la constituent, puissent avoir des désirs non harmoniques qui, par leurs luttes, troubleraient l’organisation moléculaire — dans l’homme au contraire, sans que la personne disparaisse, le désordre interne peut être assez considérable , et l’anarchie des éléments psychiques , entraîner des troubles considérables de l’activité, des irrégularités et des désordres Autrement dit, le déterminisme dans l’ordre chimique est en général celui des lois de la chimie ; dans les sociétés, au lieu d’être toujours d'ordre social, il peut être d’ordre psychologique, comme lorsque la volonté d’un élément, d’une personne, vient déterminer une perturbation dans les relations sociales, dans l’esprit au lieu de résulter seulement du jeu des lois de la psychologie synthétique, il peut résulter de l’activité incoordonnôe de divers éléments psychiques, il peut

l’esprit

même être purement organique et physico-chimique — lorsque, par exemple, une série de faits psychiques incohérents, est déterminée par une compression du cerveau ou une lésion de cet organe.

Il ne faudrait pas toutefois s’exagérer cette différence : pent-être existe-t-il dans les molécules mêmes des irrégularités que nos moyens d’observation ne nous permettent pas de constater. Il est à remarquer que l’instinct des animaux, faute d’avoir été assez minutieusement observé, a longtemps passé pour immuable — c’était un lien commun jadis d’opposer la perfection de l’instinct à la perfectibilité de l’intelligence, et si cette manière de voir était presque exacte, il s’ensuit forcément qu’elle ne l’était pas tout-à-fait. On a vu que l’instinct' pouvait se modifier, et cette constatation est venue à l’appui des théories par lesquelles on a supposé que l’instinct s’était formé peu à peu et qu’il ne différait pas essentiellement des ébauches d’instincts que nous trouvons chez l’homme (à côté d’instincts véritables) et qui sont des formes de l’intelligence, du sentiment et de la volonté. Si l’on trouvait de même quelque variation dans les lois chimiques, on pourrait en tirer des conséquences intéressantes. Mais nous n’en avons pas besoin pour défendre les idées exposées ici. Les lois chimiques n’ont pas toujours existé dans notre monde qui paraît avoir été autrefois porté à une température à laquelle aucune combinaison ne pouvait s’effectuer. Elles existaient si l’on veut virtuellement à l’état pour ainsi dire de lois morales que les atomes se seraient formulées s’ils en avaient eu les moyens. De même aujourd’hui d’innombrables lois sociologiques et psychologiques existent virtuellement et se manifesteront dès que les circonstances le permettront, si elles le permettent jamais, dès que l’homme sera arrivé, s’il y arrive, à l’état de perfectionnement voulu. Que maintenant l’état chimique actuel se soit produit sans tâtonnement, au lieu que

les phénomènes complexes de la psychologie et de la sociologie ne peuvent se coordonner régulièrement qu’en cherchant péniblement leur voie, si je puis dire, et par de longues hésitations, des raccords successifs et des tâtonnements nombreux — ou que l’évolution chimique ait été analogue à l’évolution vitale, physique et sociale, il nous importe peu en somme. Notre but était de comparer les lois synthétiques de la psychologie avec celles du monde général, et il me semble que, des considérations qui précèdent, il ressort avec une conception particulière des lois de la synthèse psychique et sociale, une idée des lois naturelles qui diffère en quelques points de celle qui est aujourd’hui généralement acceptée h

L’étude des lois de l’esprit et leur comparaison avec les lois de l’univers nous montrent donc certaines analogies

1. Il est une dernière façon de considérer les lois de l’esprit que nous devons indiquer aussi : c’est le point de vue de la logique générale. Traiter la question en détail serait entrer dans la philosophie générale plus que je ne puis le faire ici, et d’ailleurs j’en ai déjà dit quelques mots dans un chapitre précédent, je me bornerai à indiquer ce qui paraît se rapporter le plus à notre sujet.

Pour nous, les lois sont des éléments réels des phénomènes, non pas des éléments concrets, mais des éléments très réels, la forme des phénomènes, l’ordre selon lequel les éléments quelconques des phénomènes se groupent et se succèdent. Pour le criticisme, les lois psychologiques sont des catégories, des formes imposées à J’esprit et par l’esprit, sans lesquelles nul fait, nulle expérience n’est possible. Sans doute lorsque des phénomènes s’arrangent ou se suivent d’après une certaine loi, cette loi est un élément essentiel des phénomènes — le phénomène n’existerait pas sans elle, pas plus qu’elle n’existerait sans le fait. Au point de vue delà logique et de l’expérience, la conclusion est, à certains égards inattaquable, les faits ne subsistent que par les lois (non point bien entendu par les formules que nous en donnons) et les lois ne se réalisent que par les faits. Nous nous sommes déjà expliqués sur ce point.

Où la situation du criticisme paraît moins bonne, c’est lorsqu’il se

l’esprit

que nous avons pris soin de ne pas exagérer, et aussi de grandes différences parmi lesquelles les plus importantes sont d’ailleurs si évidentes que j’ai eu à peine besoin de les indiquer. D’un côté, outre la finalité que le monde reçoit de l’homme et qui est relative à l’homme, il semble bien qu’il y ait aussi une sorte de finalité immanente non pas dans le monde, considéré dans son ensemble, mais dans les éléments qui le composent et dans quelques-uns

représente ces lois comme des types immuables et sans lesquelles aucune expérience, aucun fait n’aurait jamais été possible, lorsqu’il affirme que vouloir expliquer par l’expérience la formation de certaines de ces lois, c’est vouloir rendre raison par l’expérience de ce qui est la condition même de l’expérience.

Il se cache souvent certaines équivoques dans les théories particulières émises à ce sujet; on a dit par exemple qu'il était vain de chercher l’origine de l’idée du temps, le temps étant la forme même de l’esprit, sans laquelle l’esprit n’existerait pas, et que l’on est obligé de postuler alors même que l'on croit devoir en expliquer la genèse. Mais si cela tend à prouver que le temps est la forme même de l’esprit, c’est-à-dire, je pense, que tous les états psychiques ont, pour notre expérience soigneusement appliquée, une certaine durée, cela ne prouve pas que la considération de cet élément abstrait des phénomènes psychiques : la durée, n’ait pu varier en précision et que l’on ne puisse étudier la formation de l’idée du temps, c’est-à-dire l’idée d’un élément des phénomènes psychiques abstrait par l’esprit même, à un moment de son fonctionnement et considérée à part, et même l’appréciation de cet élément dans les divers concrets où il figure. A mesure que l’homme prend pour objet d’étude son propre esprit, il est tout naturel que les formes essentielles de cet esprit deviennent pour lui un objet de considération, un sujet d’études et donnent lieu à des systèmes d’idées et d’appréciations de plus en plus nettes, précises et cohérentes. De même pour l’espace et pour tout le reste.

En somme, il ne semble pas que la conception criticiste des lois de l’esprit doive nous faire modifier ce qui a été déjà dit précédemment, surtout en tant que nous restons dans le domaine de la psychologie et de la philosophie objectives (le seul domaine peut-être qu’on puisse non seulement explorer mais aussi imaginer). Quant à la théorie de la connaissance, nous n’avons pas à la discuter ici. Je dirai seulement que ce nouveau point de vue ne me paraît nullement devoir modifier les résultats que nous avons obtenus d’autre part.

des modes de groupement de ces éléments, les systèmes stellaires, les organismes, les sociétés. D’un autre côté, nous avons vu que la loi de finalité était à certains égards moins imparfaite dans les molécules que dans les éléments organiques, dans les éléments organiques que dans les éléments psychiques, dans les éléments psychiques que dans l’esprit, dans les esprits inférieurs que dans les esprits supérieurs. A mesure que les phénomènes se compliquent et que les synthèses deviennent plus vastes, elles deviennent aussi plus difficiles , et elles ne sont pas encore arrivées, en supposant qu’elles doivent jamais y arriver, à un état aussi voisin de la perfection harmonique résultant d’un consensus d’éléments parfaitement harmonisés.

Ici encore les rêves peuvent se donner carrière, on peut entrevoir, dans un avenir très vague, la venue du « règne des fins » , l’homme entièrement systématisé, la société parfaitement organisée, les relations entre êtres animés triomphant des obtacles que l’espace leur oppose et le monde intérieur lui-même harmonisé par l’esprit sorti de son sein, par l’activité systématique de ceux de ses éléments qui ont pu réussir à former les combinaisons les plus élevées. Je n’insiste pas, — ce sont là des rêves, et les plus agréables sont en général ceux que chacun fait pour lui-même. — Mais il est intéressant de constater cette sorte de long effort de la matière partant on ne sait de quel état et arrivant à l’atome d’abord, puis à la molécule, à l’organisation des systèmes stellaires, et sur un ou plusieurs des éléments de ces systèmes, aux combinaisons organiques, à l’organisation, à l’esprit, à l’état social. Si nous allons des phénomènes les moins complexes aux phénomènes les plus complexes, nous trouvons une systématisation croissante caractérisée par le nombre de plus en plus considérable des éléments directement unis dans le système, par le nombre de plus en plus considérable

l’esprit

des éléments extérieurs aux systèmes et qui cependant sont réunis en lui et par lui. pour lui permettre d’exercer et d’étendre encore son activité , et par la complication croissante des relations secondaires qui unissent les divers éléments du système en des groupes synthétisés eux-mêmes, enfin par l’élimination de plus en plus complète de tout ce qui entrave l’activité systématique, par la pureté plus grande du caractère harmonique de cette activité. Si nous allons des phénomènes les plus complexes aux moins complexes, nous observons une dégradation corrélative, mais si loin que nous puissions aller dans l’étude des éléments, nous trouvons toujours cette activité systématisée dont nous avons reconnu dans l’esprit humain une forme supérieure , et il est permis de croire que c’est parce que la finalité se manifeste dans les éléments qu’elle se manifeste — pour d’autres raisons aussi — dans les composés.

Ces questions philosophiques ne doivent pas nous faire perdre de vue le but essentiel de cet ouvrage. Il ne s’agit pas tant de comparer l’esprit au monde que de voir ce qu’il en est lui-même, et si l’étude sommaire des lois générales de l’univers peut nous aider en cela, ce n’est cependant qu’un complément de notre étude, une interprétation générale de nos résultats qu’elle peut nous fournir.

L’esprit en lui-même nous est apparu comme étant essentiellement une activité synthétique. Nous en avons d’abord étudié les éléments, nous avons dû reconnaître qu’ils avaient une activité propre, et relativement indépendante, un peu comme celle des hommes, des familles, des partis qui composent une société et qui sont mieux unifiés qu’elles. Etudiant ensuite les lois de l’activité mentale, nous avons reconnu que la loi principale était une loi de finalité, la loi d’association systématique que nous avons étudiée successivement dans la perception, les idées, les sentiments, la volonté, la personnalité, loi complétée par la loi d’inhibition systématisée qui est, pour ainsi dire, son complément, et qui par sa combinaison avec la première , et dans certaines circonstances que j’ai tâché de préciser, donnait lieu à des formes particulières de phénomènes exprimées par la loi du contraste et aussi par les lois moins importantes d’association par ressemblance et d’association par contiguïté. Reprenant la question à un point de vue synthétique, nous avons étudié le jeu des lois dans les phénomènes concrets, en prenant comme sujet d’étude d’abord une tendance, l’amour, puis un élément important de

CONCLUSION

notre vie psychique, le langage, et enfin le développement d’une personnalité réelle. Ensuite, résumant à la fois l’étude des éléments de l’esprit et l’étude des lois de l’activité mentale qui en expriment le groupement, nous avons trouvé dans l’esprit un une synthèse — imparfaite pour tous les esprits que nous pouvons connaître — d’éléments psychiques et en dernière analyse d’éléments organiques coordonnés de manière àcc que leur ensemble puisse entrer comme élément dans une synthèse sociale. Les éléments psychiques eux-mêmes nous ont semblé être fortement influencés par la société, et aussi par le monde extérieur sur lequel l’esprit réagit de son côté, et l’esprit nous a paru à la fois, en même temps qu’une synthèse organique et un élément social, une synthèse de produits sociaux et une synthèse d’impressions extérieures établissant entre les phénomènes du monde extérieur une systématisation idéale ou réelle dont il est le centre, introduisant dans ce monde une finalité qui n’est pas une illusion, mais qui est tout entière en lui, et, lui supprimé, n’existe plus. Enfin, la comparaison des lois de l’esprit et du monde nous a permis de reconnaître au-dessus et au-dessous de l’esprit une série d’activités synthétiques commençant à la société et finissant à l’atome, activités d’autant moins unifiées qu’elles sont plus complexes et dont les lois, dans les domaines les plus élevés, sont encore en voie de formation. Toutefois nous avons tâché, au cours de ce travail, de déterminer quelle était la forme particulière des lois générales qui constituent l’esprit et les diverses catégories de phénomènes psychiques. C’est ainsi que nous avons trouvé que des éléments différents et des groupements divers produisaient les divers phénomènes de l’esprit : perceptions, idées, jugements, raisonnements, sentiments, tendances , volonté , sous-personnalités — nous avons essayé pour chaque groupe de déterminer la nature des éléments et celle de la loi qui les unissait. Quand à

CONCLUSION

l’esprit même, à la personnalité, nous avons reconnu en elle un élément social, — la loi qui en unit les éléments, les coordonne de manière aies rendre aptes à prendre une place déterminée dans le consensus social, et le caractère nous a paru se réduire à des associations systématiques et à des formes de ces associations systématiques auxquelles la société donnait un sens et un emploi. Synthèse des phénomènes organiques et des phénomènes psychiques qui sont de véritables produits sociaux, élément du système social, principe de finalité dans le monde, voilà les trois principaux caractères de l’esprit.

Page 1