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LES LOIS DE L’ACTIVITÉ MENTALE

mçiuvemenl habituel, un tic, il se produit à la moindre excitation. 11 y a une habitude de l’esprit, une association systématique de certains éléments toujours prête à fonctionner, et qui tend à s’associer tous les nouveaux phénomènes qui se produisent , en choisissant en eux ce qui peut s’adapter à elle. La perception spécifique est une habitude du centre sensoriel , une théorie , une croyance enracinée, pourrait-on dire, si l’on ne craignait d’abuser de l’analogie, d’après laquelle le centre sensoriel interprète toutes les excitations qu’il reçoit, comprend tous les faits qui lui parviennent. Il a sa manière particulière de grouper les éléments psychiques derniers et cette manière est toujours la même. Et s’il est vrai que nos différentes sensations ne soient que que des arrangements différents d’un même élément dernier, le « choc nerveux » de M. Spencer, par exemple, on voit la part immense qui échoit ici à la systématisation acquise, et la finalité immanente des éléments. L’organisation est telle que le centre choisit l’excitation et en fait l’occasion d’une synthèse psychique déterminée — l’excitation ne peut pénétrer dans l’organisme qu’en s’associant à d’autres éléments psychiques qu'elle met en activité de manière à former un tout unifié.

Cette interprétation de l’excitation par les centres nerveux est peut-être plus frappante quand elle nous apparaît en dehors des faits où nous la trouvons d’habitude, par exemple, dans le cas bien connu de Gabriel Gallien. Gabriel Gallien était un berger du Languedoc qui, après avoir abusé de la masturbation, ne pouvant plus amener la jouissance vénérienne par ses moyens habituels, s’avisa pour y parvenir d’irriter l’urèthre avec une baguette de buis qu’il y introduisait. Au bout de plusieurs années, ce nouveau moyen devint inutile à son tour, il finit alors par s’armer d’un couteau et par s’inciser le gland ; « une pareille opération, loin de lui causer de la

l’association SYSTÉMATIQUE — PERCEPTIONS

douleur, lui procura une sensation agréable et produisit une abondante éjaculation spermatique » *. Nous assistons réellement ici, à la formation d’un sens, le sens génésique, à la naissance d’une forme définitive de systématisation psychique. Tl est probable que tous nos sens se sont ainsi formés peu à peu et sont en réalité des habitudes acquises, des croyances devenues organiques.

Ces deux influences, celle des habitudes acquises, celle de l’impression présente, se retrouvent dans les phénomènes d’ordre morbide, rêves, illusions, hallucinations, que nous avons, au reste, déjà abordés, et la force de l’association systématique est d’autant plus visible, peutêtre, que la lutte des phénomènes est plus vive. Les figures que l’on voit facilement dans les nuages ou dans les veines d’une plaque de marbre, les illusions causées par des formes d’arbres ou de linges étendus, sont des exemples de ses degrés les moins élevés. Ces faits nous montrent combien l’esprit tend à systématiser les données des sens et à leur donner, à défaut d’ordre réel, un ordre imaginaire dépendant des habitudes quelquefois insignifiantes de l’organe qui les reçoit. Il faut signaler dans le même ordre de faits, les illusions de l’ouïe ; j’ai eu autrefois et j’ai encore, mais à un degré moins élevé, une grande facilité pour entendre des airs, des sons d’instruments, en me tenant près d'une chute d’eau, ou bien en me trouvant en vagon, enfin en me tenant près d’une cause de bruit continu, assez fort et indifférencié. M. Pavlo (ski, poursuivi comme nihiliste et jeté en prison, éprouvait des hallucinations de l’ouïe dues au bruit de ses pantoufles. « Pendant le jour, dit-il, je courais de côté et d autre dans ma cellule, mes pantoufles criaient : ce

1. Dictionnaire des sciences médicales, vol. IV, p. 238. Le fait est

emprunté par Fournier au Traité des maladies des voies urinaires de Chappart.

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Omit, par une bizarrerie inexplicable, me rappelait les refrains de chansons obscènes que j’avais entendu vociférer par des ivrognes attardés dans la rue. Je m’efforce

de penser à autre chose En vain je tâche de faire

cesser ce dégoût que j’éprouve, je veux me persuader que

ces chants ne sont que grotesques, naïfs, peut-être

Mais tout à coup une voix de fausset aigüe et félée en même temps me les crie aux oreilles en accentuant avec ironie les passages les plus ignobles . . . , je jetais mes pantoufles avec fureur et me mettais à courir pieds nus sur les dalles froides du plancher. Ceci faisait passer les hallucinations de l’ouïe » 2.

De même que le raisonnement a pour but d’établir dans l’esprit un système d’idées ou de tendances, de même l’interprétation perceptive a pour but de nous donner un système de sensations, d’images et d’états plus faibles, aussi cohérent que possible. Cette interprétation perceptive est continuelle, elle est plus visible dans les états morbides ou semi-morbides parce qu’elle aboutit souvent à des résultats qui ne concordent pas avec la réalité et que l’on attribue le système produit à la force constructive de l’esprit, non à l’enseignement de l’expérience, comme si l’expérience pouvait servir à quelque chose et comme si elle pouvait seulement exister en dehors de la systématisation psychique. A propos de toute sensation il se fait ainsi dans l’esprit une sorte de raisonnement obscur et parfois de raisonnement inconscient. Dans les rêves, les sens sont généralement inactifs ou à peu près, l’association systématique, est très visible : dès qu’un des sens fait parvenir une impression à l’esprit, les images d’autres sens s’éveillent pour la compléter. Le Dr Gregory raconte que s’étant couché avec une bouillotte remplie

2. Pavlofski. Mémoires ctun nihiliste , publiés dans le volume de Tourguenef. Œuvres posthumes. Souvenirs d’enfance.

d’eau chaude à ses pieds , il rêva qu il marchait sur l’Etna et qu’il sentait la chaleur sous lui. Une autre lois il rêva qu’il passait un hiver à la haie d’Hudson et qu’ij souffrait beaucoup du froid. Il trouva qu’il avait, en dormant, rejeté ses couvertures. Peu de jours auparavant il avait lu un récit de l’état des colonies pendant l’hiver» U On voit ici comment des idées, récemment emmagasinées, étaient venues se joindre aux données d’un sens pour les compléter en se complétant elles-mêmes par l’adjonction d’images vives et de sensations réelles. On connaît également les faits relatés par M. Maury : Etant endormi, il se soumettait à diverses expériences, on lui chatouillait avec une plume les lèvres et l’extrémité du nez et il rêvait qu’on lui appliquait un masque de poix sur la figure et qu’en l'arrachant brusquement, on lui déchirait la peau des lèvres, du nez et du visage ; on faisait vibrer à quelque distance de son oreille une pincette sur laquelle on frottait des ciseaux d’acier et il entendait le bruit des cloches, ce bruit devenait le tocsin et il se croyait aux journées de juin 1848 1 2. Les faits de cette nature sont trop nombreux pour qu’il soit besoin d’insister. Certains cas font voir d’une façon toute particulière la force de l’association systématique en montrant une impression perçue seulement après que son adaptation a été préparée par les phénomènes qu’elle a suscités elle-même et qui sont perçus avant elle. C’est ce qui paraît avoir lieu dans certains faits, c’est ce qui a lieu certainement dans quelques autres. « Bonaparte dormait dans sa voiture lorsqu’elle faillit sauter par l’explosion de la machine infernale. Ce bruit épouvantable offrit à sa conception, dans

1. Abercrorabie. Inquiries concerning the intellecttial poivérs ,

2. Maury, Le sommeil et les rêves , p. 152. Voir aussi Delboeuf, Le sommeil et les rêves, Mandsley, Pathologie de l'esprit, etc,

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la durée presque inappréciable du réveil en sursaut, le passage du Tagliamontc, la canonnade de l’ennemi, les Autrichiens , le prince Charles , les Français pressés autour de leur général, et en s’éveillant il s’écria : « Mes amis, nous sommes minés » h Le fait suivant est bien plus significatif : « J’étais un peu indisposé, raconte M. Maury, et me trouvais couché dans ma chambre, ayant ma mère à mon chevet. Je rêve de la Terreur ; j’assiste à des scènes de massacre, je comparais devant le tribunal révolutionnaire, je vois Robespierre, Marat, Fouquier-Tinville, toutes les plus vilaines figures de cette époque terrible ; je discute avec eux ; enfin après bien des événements que je ne me rappelle qu’imparfaitement, je suis jugé, condamné à mort, conduit en charrette, au milieu d’un concours immense, sur la place de la Révolution ; je monte sur l’échafaud, l’exécuteur me lie sur la planche fatale, il la fait basculer, le couperet tombe ; je sens ma tête se séparer du tronc; je m’éveille en proie à la plus vive •angoisse, et je me sens sur le cou la flèche de mon lit qui s'ôtait subitement détachée, et était tombée sur mes vertèbres cervicales, à la façon d’une guillotine. Cela avait eu lieu à l’instant, ainsi que ma mère me le confirma, et cependant c’était cette sensation externe que j’avais prise, comme dans le cas cité plus haut, pour point de départ d’un rêve où tant de faits s’étaient succédé » 2. On a noté que des phénomènes analogues se produisaient à l’état normal : par exemple, le médecin qui fait une saignée peut voir le sang couler avant de voir la lancette pénétrer dans le bras du patient. De tels cas éclairent vivement le mécanisme de la perception; on comprend que les faits ne peuvent être perçus qu’en prenant place

LA. Garnier, Traité des facultés de l'àme, î, 4/(5j ?. MaUry, Le sommeil et les rêves , 139-140,

dans des systèmes d’éléments psychiques. Si un phénomène est attendu, c’est-à-dire si un système psychique auquel il s’adaptera est déjà en activité et n’attend que lui pour se compléter, la synthèse sera très rapide, sinon il sera obligé d’éveiller un système approprié, la perception sera retardée d’une manière sensible, — bien qu’il ne s’agisse que de fractions de seconde, — et les phénomènes suscités pourront être perçus avant le phénomène qui les produit si, logiquement , celui-ci ne doit venir qu’après eux, si le système est ainsi plus cohérent.

L’influence de l’activité de l’esprit, de la force de l'association systématique dans la genèse des représentations vives, est bien marquée encore dans le somnambulisme. On y voit un souvenir, une idée préconçue déformer la réalité pour la rendre susceptible de s’harmoniser avec elle. « Une malade, écrivent MM. Binet et Féré, dans une vision imaginaire, avait lutté corps à corps contre l’hallucination de l’un de nous et lui avait appliqué un violent coup de poing en pleine figure. Le lendemain matin, comme son prétendu adversaire entrait dans la salle, elle s’aperçut qu’il portait une ecchymose à la joue » h Même observation à faire à propos des hallucinations de la folie. « Les hallucinations, dit Esquirol, sont ordinairement relatives aux occupations de corps et d’esprit auxquelles se livrait l’halluciné, ou bien elles se lient à la nature de la cause qui a produit l’ébranlement du cerveau. Une femme a lu des histoires de sorcière, elle est préoccupée du sabbat où elle doit assister, elle s’y voit transportée, elle voit toutes les pratiques dont elle a fasciné son esprit » 1 2. On voit mieux dans ce fait l’influence d’un système prépondérant, fortement ancré dans l’esprit, c’està-dire associé solidement à des éléments organico-psychb* ques qui sont facilement mis en activité.

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