Taine. Les philosophes classiques au XTX* siècle
état passé qui entre à son tour en contact avec certaines idées. Ici j’ai tâché de l’analyser, c’est-à-dire que les éléments du sens du moi se sont associés en moi avec des idées particulières et des mots par lesquels j’ai essayé d’exprimer sa nature, l’opération s’étant faite selon un mode particulier d’association systématique , celui qui préside à toutes les manifestations graphiques de la pensée. Le phénomène n’aurait pas été différent au fond, si j’avais exprimé mes idées par la parole, mais la forme et les éléments du système auraient changé. Le phénomène aurait encore été essentiellement le même au point de vue de la psychologie générale, tout en différant par des points importants si j’avais eu à considérer le moi à un autre point de vue, à rechercher, par exemple, son importance au point de vue de la formation de tel ou tel sentiment.
Ce qui précède nous permet de voir les rapports de la volonté et de l’automatisme à un point de vue plus général. Nous voyons que le progrès, en psychologie, comme en économie politique, par exemple, s’accomplit parfois selon une sorte de spirale qui nous ramène à un point voisin du point d’où nous étions partis, quoique supérieur. L’automatisme et l’indépendance des éléments psychiques se retrouvent au commencement et à la fin d’une évolution mentale, mais avec des différences importantes. Au début l’enfant a de la peine à coordonner pour écrire les mouvements de ses doigts, ces mouvements se produisent à tort et à travers, automatiquement ; la volonté n’a pas sur eux l’empire qu’il faudrait, ces éléments psychiques ont une existence trop indépendante et 11e sont pas soumis au pouvoir personnel. A cette période d’anarchie succède une période d’organisation, peu à peu le pouvoir de la volonté devient efficace, l’intervention continue du moi, c’est-à-dire, des tendances fondamentales,
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des désirs permanents, régularise l’activité, coordonne les éléments, puis, à mesure que l’organisation devient plus parfaite, les éléments psychiques ont une tendance à reprendre une certaine indépendance, à revenir, sinon à l’anarchie, du moins à la liberté. On écrit alors sans qu’un acte de volonté intervienne, sans que des tendances complexes soient éveillées, les éléments psychiques, intellectuels et moteurs, qui déterminent l’acte de l’écriture sont suffisamment coordonnés, sont associés assez fortement entre eux pour n’avoir plus besoin de la contrainte, de l’influence exercée sur eux par la personnalité générale. De même des travailleurs unis pour la première fois dans une œuvre commune tâtonnent, se trompent, ne savent pas se reconnaître, mais une fois qu’un supérieur les aura placés, installés, aura montré à chacun la tâche qu’il avait à faire, ils pourront apprendre à se passer de lui et finiront peut-être par exécuter leur travail sans ses instructions d’abord, sans son intervention directe, et • plus tard sans sa surveillance. Ici, le supérieur est un homme comme les autres, mais il représente la coordination déjà établie dans la société. Dans l’esprit, ce qui dirige, ce sont des faits psychologiques qui eux, ont acquis déjà une coordination suffisante et qui tendent à l’imposer aux éléments restés encore en dehors de la synthèse psychique qui est le moi. Anarchie, despotisme et liberté dans un fonctionnement harmonique, paraissent être les trois ternies de l’évolution normale d’un fait psychologique et social. Tl importe de remarquer les différences essentielles du premier et du dernier état, le premier étant l’incohérence même, le dernier la liberté du bien.
L’attention volontaire, la délibération, la volonté, la conscience réfléchie, sont des formes diverses du « pouvoir personnel », il faut indiquer brièvement en quoi elles
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consistent et comment elles peuvent entrer dans l’analyse générale et dans la définition que nous venons de donner. Dans la délibération et la volonté c’est spécialement l’idée d’un acte qui entre en rapport avec les diverses tendances ou avec les phénomènes qui les représentent ; dans la conscience réfléchie c’est un phénomène psychique, quel qu’il soit; dans l’attention, c’est un phénomène quelconque. A ce point de vue, tous les actes du pouvoir volontaire seraient des formes de l’attention, mais on pourrait dire aussi bien que l’attention volontaire et la conscience réfléchie sont des cas particuliers de la volonté, d’autant que l’attention et la réflexion psychiques impliquent à divers égards des éléments moteurs. Ceci n’est guère qu’une question de définition, cependant le premier ordre indiqué a l’avantage de se prêter à une classification plus large en permettant ensuite de rapprocher l’attention volontaire de l'attention spontanée h Nous n’avons guère jusqu’ici considéré dans le pouvoir personnel que la réflexion, mais il y a quelque chose de plus à examiner, c’est la décision, c’est le moment où la croyance se fixe, où la volonté se décide. Pendant quelque temps les diverses tendances dont l’activité s’est manifestée ont essayé le nouvel état qui tend à s’imposer, mais l’activité est restée assez faible, au moment de la décision,
1 . L’attention spontanée se distingue de l’attention volontaire en ce qu’elle n’implique pas que la coordination de la personnalité ait pris part au phénomène de l’attention. Par exemple, nous pouvons être captivés quelques minutes par un spectacle qui, si nous réfléchissions, ne nous arrêterait pas. Réciproquement il faut quelquefois l’intervention, l’éveil systématique d’un nombre important de tendances pour nous rendre attentifs à un fait qui autrement passerait inaperçu ou nous rebuterait. L’attention volontaire est aussi une application indirecte de l'attention spontanée : la tendance capable de s'associer systématiquement le phénomène, objet de l’attention, ou sa représentation étant éveillée secondairement. Voyez à ce sujet Ribot, Psychologie de l'Attention.
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brusquement, une orientation nouvelle s’établit clans l’esinat, une coordination particulière apparaît, les tendances dont l’intervention n’est plus utile ou qui ne pourraient s’accorder avec le nouvel état, retournent à l’état latent. Je suis quelque temps indécis entre sortir ou bien restera travailler, j’hésite, les divers avantages de l’un ou de l’autre parti se présentent à mon esprit, des tendances diverses s’éveillent en moi et essayent de s’harmoniser avec la représentation de l’un et de l’autre système d’actes à accomplir. Il s’établit une sorte de lutte plus ou moins vive, puis tout d’un coup, et bien souvent sans que la conscience du fait soit très nette , on se trouve avoir fait son choix, un des termes de l’alternative s’est imposé à l’esprit ou a été accepté par lui, une des tendances ou un système de tendances a vaincu, aussitôt les autres tendances disparaissent ou retournent au second plan, et les éléments psychiques en activité se trouvent tous associés selon le mode voulu pour l’exécution de l’acte décidé. A l’essai, à l’éveil partiel de tout un groupe de tendances, a succédé
la coordination selon un certain mode, de tous les phéno-
mènes actuels, ou de presque tous. Si j’ai décidé de sortir, tous mes actes se dirigent vers cet acte, je me lève, je prends mon chapeau, etc. ; si je reste, — à part peut-être quelques regrets, protestation des tendances évincées, — toutes mes pensées viennent converger vers le travail que j’ai à faire, je prends ma plume, je consulte des livres, j’écris. Dans les deux cas, après un tâtonnement, après que les diverses tendances qui constituent le moi se sont manifestées assez pour permettre un choix qui convienne à la personnalité, l’orientation se forme d’une manière brusque, en général, et les phénomènes psychiques se trouvent associés dans un système déterminé.
Nous retrouvons ici le jeu des éléments psychiques, mais nous trouvons aussi le fonctionnement général de la personnalité. Chaque tendance, chaque désir, chaque
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croyance, a lutté, a combattu pour elle-même, seulement le moi, l’ensemble des tendances déjà organisées, est intervenu, et un équilibre s’est établi, la force de l’un des éléments qui luttaient, s’est mieux accordée que la force de l’autre avec notre organisation mentale et l'orientation de l’esprit s’est établie par la mise en activité de tendances, d’idées, de sentiments, convergeant tous vers le même but. Mais le phénomène ne prend son aspect propre que par la subordination caractéristique des tendances opposées, par leur inhibition que nous étudierons plus loin. Remarquons seulement que la décision dans la volonté est marquée par l’association de certains sentiments, de certaines idées , de certains désirs avec les éléments moteurs qui doivent servir à leur réalisation, le reste de l’esprit étant, dans son ensemble, favorable à cette association.
Ici, comme dans les chapitres précédents, les phénomènes où le pouvoir personnel a disparu sur un point ou sur quelques points ou sur tous les points, et ceux où il s’est amoindri, nous montreront peut-être mieux sa nature propre par la comparaison qu’ils imposent avec les faits de l’état normal. Je citerai d’abord, comme transition entre l’état normal et l’état morbide, bien qu’appartenant encore à l’état normal, les faits où nous voyons un mot, un geste, un acte, échapper, pour ainsi dire, à une personne, par inattention. On dit quelquefois sans mauvaise intention un mot capable de fâcher son interlocuteur, c’est qu’on n’a pas suffisamment mis en rapport l’idée de ce mot avec les tendances actuelles du moi avant de le prononcer.
L’habitude nous montre en beaucoup de cas l’affaiblissement du pouvoir personnel. On sait que quand nous avons accompli souvent le même acte, surtout dans des
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circonstances diverses, la tendance qui lui correspond tend à s’organiser et à se mettre en activité en échappant plus ou moins au contrôle des autres tendances. Les exemples de ces faits sont nombreux. Un ivrogne d’habitude a beaucoup de peine à s’empêcher de boire, un joueur à s’empêcher de jouer. Ils ont beau se faire des serments sincères, une fois que la tendance dominante est éveillée par la vue de la bouteille, par la vue des cartes, de l’or et du tapis vert, la coordination, dans le sens habituel, s’accomplit presque fatalement. La délibération se produit bien encore, mais faiblement, le sens du moi s’éveille, diverses tendances entrent en jeu, mais l’arrêt ne se produit pas ou ne se produit que faiblement, le moi assiste impuissant au triomphe d’une des tendances qui le constituent, sans que les autres tendances puissent enrayer le mouvement : les roues de l’engrenage ne mordent plus. La liberté est redevenue de la licence et le contrôle du moi s’est trop affaibli pour y remédier.
A l’état morbide on trouve fréquemment cette impuissance du pouvoir personnel. M. Luvs cite quelques fragments d’une lettre d’un jeune homme qui, occupé pendant plusieurs jours de suite à faire des calculs d'intérêt composé, en garda une grande tension d’esprit et dut continuer malgré lui son travail intellectuel. « Ayant besoin , du plus grand calme et du repos auquel je 11e pouvais atteindre, je me mis, sans la moindre volonté de ma part, à compter, à refaire exactement les mêmes problèmes qu’au bureau » L On trouve des phénomènes complètement analogues dans la folie impulsive. Le sens du moi se manifeste, les principales tendances de la personnalité sont bien éveillées, mais elles restent impuissantes, une idée qui ne peut s’accorder avec elles tend à déterminer et détermine parfois des actes entièrement