‹ L'activité mentale et les éléments de l'espritChapitre 47 sur 133 · Esquirol, Maladies mentales. Tome II, p · texte numérisé non relu

Esquirol, Maladies mentales. Tome II, p

LES LOIS DE L’ACTIVITÉ MENTALE

Il y a là un manque d’équilibre ; un élément psychique domine, il n’est plus enrayé, il travaille pour lui seul, au grand dommage de l’ensemble de la personnalité avec lequel ses tendances personnelles ne concordent plus ; le moi n’agit plus, il reste impuissant et bientôt il se laisse gagner en partie. C’est, en effet, ce qui se produit lorsque le mode d’orientation de l’esprit change brusquement. Ici encore l’état morbide nous permet de mieux comprendre l’état normal. Tous ces états qui proviennent de la sensibilité interne, tous ces phénomènes cérébraux qui représentent dans l’esprit les tendances organiques, — celles qui constituent la vie du corps, — et aussi les représentations motrices, tous ces phénomènes qui accompagnent chacun de nos actes passent soudainement d’un système psychique à l’autre. La puissance de l’idée morbide est telle, en certains cas, qu’elle finit par se les associer, par les détacher des tendances supérieures auxquelles elles étaient auparavant liées. Les mouvements du cœur, la respiration, toutes les fonctions organiques en un mot, qui jusque là s’unissaient pour donner aux tendances supérieures et habituelles les conditions de leur existence, sont maintenant au service de l’idée morbide qui a envahi le moi et accapare momentanément toutes les forces de l’organisme qu’elle systématise à son profit, selon une forme nouvelle. Mais avant cela il se produit souvent un de ces phénomènes qui marquent si bien la vie individuelle des systèmes psychiques ; les tendances habituelles se sentant menacées, et prévoyant leur défaite, usent de l’empire qui leur reste encore pour mettre, au moyen de secours étrangers, l’idée morbide dans l’impossibilité de profiter de son triomphe momentané, et de se compléter par des actes. « Une dame, prise parfois d’impulsions homicides, demandait à être maintenue à l’aide d’une camisole de force, et annonçait ensuite le moment où tout danger était passé et où elle pouvait reprendre la liberté de ses

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mouvements. Un chimiste tourmenté de même par des désirs homicides, se faisait attacher les deux pouces avec un ruban et trouvait dans ce simple obstacle le moyen de résister à la tentation. Une domestique, d’une conduite irréprochable, supplie sa maîtresse de la laisser partir, parce que, en voyant un enfant qu’elle soigne, elle est dévorée du désir de l’éventrer. Une autre femme, d’une grande culture intellectuelle et pleine d’affection pour ses parents, « se met à les frapper malgré elle, et demande qu’on vienne à son aide en la fixant dans un fauteuil ». Un mélancolique, tourmenté d’idées de suicide, se leva la nuit, alla frapper à la porte de son frère et lui cria : « Venez vite, le suicide me poursuit, bientôt je ne résisterai plus » b

Dans l’exercice de l’attention les mêmes faits se produisent. Chacun sait qu’à de certains moments nous ne pouvons, malgré notre désir, prêter notre attention à une lecture. « Il m’arriva une fois, dit sainte Thérèse, que voulant lire la vie d’un saint pour voir si je pouvais trouver de la consolation dans ce qu’il avait souffert, j’en lus quatre ou cinq fois de suite quatre ou cinq lignes sans pouvoir jamais y rien comprendre, quoi qu’elles fussent en langue vulgaire, ce qui me fit jeter le livre ; et la même chose m’est arrivée diverses fois, mais je ne me souviens que de celle-là > 1 2. Inutile d’insister et de multiplier ici les faits, on en trouvera d’intéressants dans les ouvrages de M. Ribot sur les maladies de la volonté et sur l’attention. Ils n’offrent, à notre point de vue, aucune difficulté d’interprétation. L’affaiblissement ou la disparition du pouvoir personnel est toujours marqué par l’impossibilité d’une coordination totale, d’une systématisation qui fasse

1. Ribot. Les maladies de la volonté, p. 76-77. Voir tout le chapitré.

2. Sainte Thérèse. Autobiographie. Traduction Arnauld d’Andilly, p. 184,

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concourir vers un meme Lut l’état nouveau et une partie suffisante des tendances qui constituent la personnalité.

En résumé le pouvoir personnel nous paraît, lui aussi, être essentiellement un cas de l’association systématique : celui où les états nouveaux qui tendent à s’implanter dans l’organisme sont tâtés, éprouvés, par la plus grande partie de nos tendances diverses et par l’association de ces tendances, par ces systèmes de phénomènes dont la coordination supérieure constitue la personnalité et par la personnalité considérée comme un tout relativement unifié. Dans ce cas le sens du moi est produit par l’éveil faible de ces tendances coordonnées. L’épreuve et la décision, la délibération et la volonté, la réflexion et l’adoption d’une croyance constituent les deux modes du pouvoir personnel. Le premier consiste dans l’épreuve faite par les divers systèmes, dans les tentatives de coordination générale de l’esprit, englobant comme un de ses éléments le système nouveau, le second consiste dans le fait de l’établissement de cette coordination générale, qui se produit si souvent, à un moment donné et parfois après une longue hésitation, d’une manière brusque. L’esprit comme une solution saturée qui cristallise immédiatement lorsqu’on y introduit un petit cristal du sel dissous, huit par prendre une orientation déterminée par la nature du nouveau phénomène qui en fait partie intégrante et aussi par la nature des habitudes antérieurement acquises, ou bien par la nature des tendances qui ont déterminé le rejet du nouveau système. Toute nouvelle adaptation amène un certain changement, peut-être imperceptible, dans le moi, dont la majeure partie toutefois persiste longtemps. Il n’est pas inutile de remarquer que dans les complexus qui constituent la personnalité, un grand nombre, les facultés intellectuelles, par exemple, et les fonctions organiques

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peuvent s’associer également à des systèmes tout a fait différents. Si un homme, par exemple, après avoir été honnête, devient voleur et assassin, il n’y a pas de raison générale (bien que cela arrive parfois) pour que les fonctions organiques ne contribuent aussi bien à entretenir et à développer le nouveau caractère qu’elles servaient à entretenir et à développer l’ancien, et les opérations intellectuelles s’opèrent de la même manière. Je les comparerais volontiers à la masse d’indifférents politiques et de travailleurs qui, dans un pays, entretiennent la vie organique et payent l’impôt quelle que soit la forme du gouvernement, qui ne font pas d’opposition, que tous les partis sont certains d’avoir avec eux, s’ils sont au pouvoir, à condition de ne pas détruire complètement la vie sociale, et que chacun tâche de s’associer. De même qu’on fait intervenir la volonté du peuple dans des questions dont la plus grande partie de la nation ne s’est jamais occupée, de même que tout se fait « au nom du peuple », tout se fait au nom du moi, et c’est lui qui toujours est censé agir. En réalité le conflit ne s’élève souvent qu’entre quelques systèmes psychiques et le moi s’associe à celui qui a su le prendre, ou c’est du moins ce que fait une grande partie de la personnalité dans les cas ordinaires et principalement la personnalité organique. Les véritables cas de l’exercice du pouvoir personnel, ceux où un moi fortement constitué éprouve vigoureusement et rejette ou admet les états nouveaux que les circonstances suscitent sont plus rares qu’on ne pense — il était pourtant indispensable de les étudier.

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