CHAPITRE V
L a personnalité.
Comme les sensations et les perceptions sont des systèmes d’éléments plus simples, comme les idées sont des systèmes d’éléments empruntés à de nombreuses perceptions, les tendances sont des associations coordonnées d’idées, de perceptions réelles ou possibles d’images motrices, d’éléments réels et s’associent à leur tour à des systèmes de plus en plus vastes. Chaque trait de caractère résulte de la coordination selon un certain mode d’un certain nombre de tendances. L’avarice, par exemple, est une systématisation dans un sens très déterminé de ces tendances qui font travailler pour gagner de l’argent, qui empêchent d’acheter certains objets à cause delà dépense qui en résulte, qui détournent de la charité, etc. Il y a là un nombre immense d’idées, de perceptions, de mouvements, d’images, de sentiments, de tendances qui convergent tous vers un même but : l’acquisition continuelle et l’accumulation des richesses. Mais ces tendances générales, ces traits de caractère, s’associent à leur tour pour former des groupes psychiques plus important s dont la réunion plus ou moins unifiée au point de vue de la fin et associée aux tendances de la vie organique qui ont un rôle des plus importants, est la personnalité même.
Tous les phénomènes sont ainsi des éléments de la personnalité, nous les avons étudiés déjà, venons maintenant aux formes les plus hautes de leurs synthèses. Nous avons d’abord à considérer les traits de caractère. Ce qu’on
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appelle chez une personne qualités ou défauts, ce sont quelques formes principales que prennent chez elles la coordination des tendances secondaires, ainsi que je l’ai indiqué. En tout cas, je crois que c’est dans la psychologie même, non dans l’étude des tempéraments, que les éléments de la science des caractères doivent être cherchés, bien que l’étude des tempéraments puisse donner des renseignements très utiles. Analysez tous ces mots qui servent à indiquer une qualité ou un défaut : bon, honnête, pervers, rusé, fin, grossier, méchant, délicat, prodigue, avare, généreux, vaniteux, humble, etc, vous verrez, si je ne me trompe, que dans chaque cas, ce mot indique une forme particulière de l’activité mentale , une fin commune atteinte ou du moins visée par de nombreux éléments psychiques coordonnés, à moins qu’il n’indique simplement l’absence d’une fin commune particulière. C’est ici que l’on peut trouver exacte la théorie du fait dominateur de M. Taine, qui, d’une manière générale, s’applique à une humanité abstraite, idéale, plutôt qu’à l’homme illogique et mal fini que la réalité nous montre, mais aussi peutêtre aune humanité un peu trop simplifiée. Chez l’homme vaniteux, les idées, les actes, les paroles convergent vers ce but donnera soi-même et aux autres une haute idée de l’importance de sa personne à propos de choses parfaitement insignifiantes ; chez l’homme fin, les sens et l’intelligence, les facultés en général, sont toujours prêts à apercevoir les moindres nuances, les plus petites particularités des choses, à les combiner, à s’en servir soit pour émettre des idées ingénieuses ou des remarques piquantes, soit pour en tirer parti au point de vue pratique, pour agir d’une manière déterminée sur une personne, etc. L’écueil de ce genre est que les nuances empêchent parfois de voir les couleurs. Il n’est pas besoin de faire remarquer que l’intelligence, la combinaison des idées a ses types, comme le caractère, qui s’applique plus
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particulièrement à la combinaison des sentiments et des actes. Dire qu'un esprit est vif, lent, profond, superficiel cela indique une manière d’être générale des combinaisons intellectuelles quïl produira et le désigne comme apteà prendre telle ou telle place dans le consensus social. A côté des qualités qui sont simplement une forme de la combinaison, une manière d’être d’un esprit donnant toujours des produits plus ou moins semblables, il y a des qualités qui tiennent aux éléments même qui sont coordonnés, ainsi un esprit peut se plaire à combiner des images visuelles, et c’est un des dons du peintre, ou des images sonores, et c’est une qualité du musicien, ou des idées abstraites. Chacun a ses images particulières et la distinction des types moteur, auditif, visuel, indifférent, est bien établie, de même chacun a ses idées, plus ou moins mêlées d’images sensibles ou d’éléments moteurs, et pour chacun de nous, certaines idées sont plus facilement que d’autres combinées par l’esprit : l’un a plus de goût pour les mathématiques, un autre pour les sciences biologiques, un autre pour la philosophie, etc. De même encore pour le caractère : il y a des personnes portées surtout vers les plaisirs des sens , d’autres vers les plaisirs de l’intelligence , d’autres vers l’exercice de la volonté, sous différentes formes: activité motrice : voyageurs, activité sociale : hommes d’état, ambitieux, etc. Enfin, la fonction sociale que tout le monde exerce et que l’on choisit quelquefois d’après ses aptitudes propres, est encore souvent une forme du caractère, ou elle le devient avec l’âge. Je n’hésite pas à croire qu’il peut y avoir beaucoup de vrai dans une théorie des types professionnels, d’une manière générale chacun est plus apte à certains emplois qu’à d’autres, et certaines vocations, celle de militaire, de prêtre, sont souvent très marquées au point que l’activité déterminée vers laquelle un individu se sent porté est quelquefois la seule dans laquelle il puisse tenir convenablement sa place. Mais
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l’activité sociale d’une personne n’est pas seulement l’exercice de son métier, presque tout ce que nous faisons a une portée sociale, et c’est ici que se montre le rôle de l’association systématique pour les cas cités précédemment et où elle n’était pas suffisamment évidente. Être gai, être entreprenant, etc., c’est plutôt un résultat qu’une fin au point de vue de la psychologie, mais c’est un élément de coordination sociale. En raison de ses qualités et de ses défauts, l’individu est propre à rendre tel ou tel service à la société. Il est des circonstances où trop de finesse nuit, il y a des fonctions qui ne peuvent être remplies que par des personnes douées de peu de délicatesse physique et malheureusement pour notre société certains de ses éléments utiles ne peuvent accomplir leur fonction qu’à la faveur d’un manque de délicatesse morale, portant au moins sur quelques points. Les traits de caractère qui paraîtraient sans signification au point de vue de la psychologie, en prennent une si l’on considère la coordination des éléments sociaux.
On sait la force de systématisation que possèdent les traits de caractère et comment ils tendent à se subordonner le plus grand nombre possible d’éléments psychiques. Chacun connaît des vocations qui se sont fait jour au travers d’obstacles très graves, et il arrive parfois que le système de tendances qui domine ainsi l’organisme et tend à plier toutes les circonstances de manière à ce qu’elles puissent s’harmoniser avec la tendance maîtresse , ne correspond pas à une faculté de premier ordre. Des facultés moyennes, au point de vue scientifique ou artistique, peuvent arriver à se subordonner l’organisme entier malgré des obstacles qui auraient pu paraître insurmontables. Le peintre Ducornet, qui ne paraît pas avoir eu précisément du génie, arriva à être un artiste distingué, étant « privé des bras par vice de conformation et n’ayant pour soutenir son corps que des jambes exiguës,
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sans autre mouvement articulaire apparent qu’au bassin et au pied où l’on ne compte que quatre orteils. » Quelques détails sur sa manière de travailler donneront une idée frappante de la force d’association systématique que peut avoir un trait de caractère , et prouvent combien les organes peuvent , sous l’influence d’une organisation cérébrale particulière, s’adapter aux fonctions auxquelles ils semblaient répugner le plus. « Ducornet marche-t-il sur ses pieds ou sur ses mains ? peut-on se demander après l’avoir vu travailler, assis sur un tabouret, tenant sa palette d’un pied et dirigeant de l’autre une brosse habile. Devant lui s’élève la toile à couvrir ; elle se meut au gré du peintre immobilisé par l’emploi de ses extrémités uniques, destinées à lui servir, néanmoins, aux doubles fonctions qui, chez l’homme normal, sont réparties entre les membres supérieurs et inférieurs. Le doute augmente encore quand Ducornet veut tracer ou peindre de larges parties, alors il saisit avec la bouche son crayon ou son pinceau, et promène hardiment l’iin ou l’autre dans une grande surface. Ce mode plus expéditif lui permet ainsi de s’éloigner ou de se rapprocher immédiatement de son travail, à l’aide de ce qui remplissait auparavant dans sa personne l’office de bras et de mains. » Mais la force du système psychique ne s’exerce pas uniquement sur le cerveau et sur le reste de l’organisme, elle modifie le milieu qui s’adapte à son tour. Ducornet avait évidemment des appareils particuliers pour peindre , puisqu’on nous dit que sa toile s’éloignait et se rapprochait à volonté, on nous apprend de plus que son père le transportait sur ses épaules pour qu’il ne se fatiguât pas les pieds ; & c’est lui qui monte Ducornet sur son échafaudage, l’en descend, l’habille, en un mot le complète » 1.
4. Dictionnaire de la conversation. Article Ducornet, par J -B. Delestre*
Chacun de nous a d’ailleurs, comme Ducornet, bien que généralement à d’autres égards, besoin d’être complété, et il n’y a pas de doute que chaque système dominant chez un individu ne modifie non seulement la personnalité de cet individu, mais aussi celle des autres personnes qui ont quelques rapports avec lui, et aussi indirectement, et dans une mesure variable, le milieu matériel. C’est ainsi que les coordinations familiales et sociales se forment et s’établissent, que les arts et les métiers se créent et se développent et c’est aussi une des raisons qui font varier la géographie.
La part que prend à la vie de l’esprit l’organisme proprement dit, l’état des organes autres que le cerveau considéré dans sa fonctionpsychique, est un point intéressant mais assez obscur. On ne peut douter que son influence ne soit considérable sur la formation de la personnalité. M. Ribot l’a mise en lumière récemment 1, et ses conclusions sur ce point ne paraissent pas avoir été sérieusement combattues. J’ai dû en dire quelques mots dans le chapitre précédent, à propos du pouvoir personnel, je dois en parler encore ici au point de vue de l’association systématique en général.
Comme le cerveau, l’esprit, s’adaptent à l’organisme, l’organisme s’adapte au cerveau. Cette adaptation est générale, le cerveau et l’organisme, le cœur, les poumons, etc., sont parties d’un même système. Si l’on admet que le sens du corps et l’état des organes fasse la base de la personnalité, — et par sens du corps il faut entendre toutes les impressions conscientes ou non qui viennent des organes et influent sur l’orientation de l’esprit, — on admettra aussi que, à chaque moment, l’état des organes