Regnard. Ouv. cité, p
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Tl n’est pas indispensable d’être fou ou idiot pour faire des calembours et associer les mots d’après des ressemblances superficielles. Alors, au lieu d’être une dissociation permanente des systèmes plus complexes, c’est une dissociation momentanée qui donne lieu au phénomène. Rien de plus naturel, quand on éprouve le besoin de se détendre l’esprit, que de rendre à eux-mêmes les éléments psychiques retenus dans des systèmes complexes dont la permanence n’est pas essentielle à la vie, et de leur laisser une liberté dont ils abusent quelquefois. Pour continuer la comparaison faite plus haut et qui peut se suivre assez avant, les ouvriers de la filature ne travaillent pas toujours, ils ont leurs moments de repos, leurs récréations et vivent alors spécialement pour eux-mêmes, ils s’emploient, au moins en général, à des systèmes moins complexes.
Ce même phénomène qui résulte de la disparition d’un système supérieur, peut résulter aussi de ce que ce système supérieur ne s’est pas encore constitué, en ce cas le calembour est involontaire, il est simplement une confusion. Un enfant entend lire lin passage d’un livre où il est dit que, chez certains animaux, par la couleur, les dimensions, la femelle diffère du mâle ; l’enfant, pour qui ces mots femelle, différer, mâle n’ont sans doute pas un sens bien net, et qui ne saisit pas l’ensemble de la pli rase, demande pourquoi il est question de faire du mal. Chacun, en remontant dans ses souvenirs d’enfance, trouvera sans doute des cas où une ressemblance de son lui a fait associer des idées passablement incohérentes, et il en observera facilement chez les enfants ou les illettrés qu’il aura l’occasion de voir.
Je me souviens, pour mon compte, que, étant tout enfant, je tâchais en vain de comprendre un vers de La Cigale et la Fourmi :
« Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’août, foi d’animal,
Intérêt et principal. »
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Le principal et l’intérêt m’étaient des choses absolument inconnues ; principal me faisait l’effet d’un adjectif se rapportant à animal, et j’ébauchais une vague synthèse en interprétant intérêt d’une manière analogue, comme équivalant un peu à intéressant, mais je sentais bien que tout cela n’était pas satisfaisant et les divers systèmes, les diverses significations que je pouvais attribuer aux divers mots, dans mon ignorance de celle qu’ils devaient avoir dans ce passage , restaient en moi à peu près isolées.
De même chez les peuples enfants, les éléments n’étant pas encore solidement associés les uns aux autres dans des systèmes cohérents engendrés et fortifiés par un longexercice de l’intelligence et de ses formes élevées, les éléments psychiques s’associent un peu à tort et à travers. Le mythe verbal, dont M. Max Muller a tiré parti comme on sait, est un phénomène analogue à ceux que nous étudions ici et où se manifestent très bien l’activité indépendante et les affinités des éléments psychiques. M. P. Regnaud a fait récemment une étude des jeux d'n mots védiques et son étude paraît psychologiquement très-juste.
Dans les langues modernes, dit-il, «le calembour est artificiel : c’est un effet voulu, personnel, sans attaches directes avec les lois qui président au développement du langage et qui, par cela même, reste isolé et infécond.
« Il n’en est pas de même des jeux de mots qui remplissent le Rig -Veda, et qui contribuent à en rendre l’interprétation si difficile. Ils sont naturels , et sortent des entrailles mêmes du langage, sans que la volonté de celui qui les produit y ait généralement la moindre part. Loin d’être complices des erreurs qui en résultent, leurs auteurs en sont dupes et se sont pris aux illusions dont ils étaient les agents inconscients. C’est qu’ici il s’agit moins d’homonymie réelle que des différentes significations qu’un même mot peut prendre en vertu de
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métaphores qui tiennent aux lois mêmes de la pensée à une certaine période de son développement. En vertu de ces lois, telle expression qui correspond primitivement à l’idée de briller, par exemple, passera souvent sans changer de forme, ou en n’en changeant que légèrement, soit à celle de brûler, être ardent (d'où être agité au physique et passionné, désirer au moral), soit à celle de voir, connaître, penser, soit à celle de brûler, souffrir. La confusion de ces différents sens n’ayant d’abord qu’un seul mot pour point de départ, l’influence des uns sur les autres, même après la séparation des formes verbales qui les ont tirés d’un sens primitif unique, l’adjonction à chacun d’eux d’épithètes qui ont passé par les mêmes phases significatives, sont autant de causes qui les ont entrecroisés, non pas de telle sorte qu’il y ait indétermination complète et que l’un se prenne pour l’autre, mais assez pourtant pour que l’un reflète l’autre et y fasse allusion.
« Ce n’est qu’un long usage de la parole qui a détendu ces attaches » h Enfin on peut rapprocher de ces faits jusqu’à un certain point le phénomène de la composition poétique — du moins chez certains poètes. — L’idée et la rime s'appellent réciproquement et souvent c’est la rime qui vient la première, les mots s’associent par leurs ressemblances, leur identité partielle de son et les idées viennent ensuite raccorder aussi bien que possible le nouveau mot aux vers déjà composés 1 2. Les lapsus linguæ et les lapsus calami
1 . P. Regnaud. Le caractère et l'origine des jeux de mots védiques . Revue de l’histoire des religions. Septembre-octobre 1887, p. 166-1G7.
2. Voyez Th. de Banville. Petit traité de poésie française , pages 54, Gl, 83. Il ne faudrait pas prendre trop au pied de la lettre la théorie de M. de Banville, mais elle correspond bien, au moins partiellement, à la réalité. Et nous avons ici une occasion de remarquer comment un même procédé général peut conduire selon la forme de ses applications particulières à des incohèrences ou A des beautés de premier ordre.
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se rapprochent des phénomènes précédents en ce qu ils sont des sortes de calembours involontaires, ils se produisent alors que l’association se relâche, lorsque les éléments psychiques ne sont pas assez strictement coordonnés, lorsqu’une partie de leur force associative peut se détourner du système principal et les coordonner avec d’autres éléments, de manière à faire apparaître quelquefois un nouveau système général, et à supprimer l’ancien. En même temps que la force de l’association, ces phénomènes nous montrent la force d’inhibition des éléments psychiques — ■ celui qui l’emporte enrayant le développement, ou supprimant l’existence de celui auquel il se substitue.
Sous l'influence de diverses circonstances, ces éléments peuvent quitter un système pour entrer dans un autre. Voici un lapsus assez compliqué où ce mode d’association est très visible. Je le cite parce qu’il est authentique et curieux, bien que la nature du lapsus paraisse le condamner cà paraître plutôt dans un journal amusant que dans une étude sérieuse.
Un jeune employé est chargé d’écrire une lettre à un percepteur pour l’inviter à faire « recouvrer les sommes dues » par certains contribuables. Autour de lui ses collègues tiennent des propos légers, si bien que, vaguement distrait par la conversation, et combinant les deux préoccupations, il se voit sur le point d’inviter le percepteur à faire « recouvrir les femmes nues, » il s’arrête heureusement après avoir écrit la moitié de la phrase. Qu’on remarque combien les deux phrases se ressemblent, elles ne diffèrent que par quatre lettres, une dans le premier mot, deux dans le troisième, une dans le quatrième ; d’autre part le sens est aussi différent que possible. Il est bien évident que les éléments psychiques du second système, de celui qui était mis en activité par les propos de
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l’entourage, se sont combinés avec ceux qui constituaient la représentation mentale des mots à écrire.
Les faits de ce genre jettent une vive lumière sur le mécanisme de l’esprit, on prend sur le fait, si je le puis dire, l’activité cellulaire de l’âme; chaque impression, chaque complexus tend à s’associer les autres éléments psychiques qui sont susceptibles de s’harmoniser avec lui, et il y parvient quand les systèmes supérieurs sont momentanément dissous ou relâchés. On voit combien l’interprétation générale de ces phénomènes s’accorde avec les vues ingénieuses de M. Binet, en particulier avec son interprétation de certaines associations psychiques au moyen de la loi de fusion l.
Dans les rêves nous voyons souvent certains éléments, certaines idées, envahir pour ainsi dire l’esprit en s’associant les phénomènes présents, en déterminant leur interprétation, en éliminant en revanche ce qui ne peut s’adapter à eux. Je vis en rêve une nuit un parent mort depuis peu ; j’étais dans un jardin avec un neveu de ce parent, venu depuis la mort de celui-ci, et dans mon rêve, au début, je me rendais parfaitement compte de ces circonstances. Je vis entrer dans le jardin un homme qui me parut habillé comme l’était mon parent (autant que je m’en souviens, pourtant, le costume qu’il portait n’avait jamais appartenu à ce dernier, mais dans mon rêve j’en jugeais autrement), sa tournure générale rappelait un peu celle du mort. Cependant me rappelant fort bien la situation, je ne crus pas avoir à faire à lui et je pensais qu’on avait donné à la personne qui entrait quelques-uns de ses vêtements. Une seconde après, l’identification entre le mort et la personne que je voyais était complète ; elle
1. Binet. Psychologie du raisonnement , p. 94-118. Voir aussi : Brochant. La loi de similarité dans l'associ ition des idées. Revue philosophique, 1880, t. I.
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était devenue tout à fait mon parent, j’entendais sa voix que je reconnus très bien et je n’avais pas le moindre doute, l’idée même de douter que mon parent frit devant moi ne se présentait pas à mon esprit, rien ne me suggérait la pensée de sa mort et j'avais totalement oublié mes premières réflexions. Ces deux états psychiques paraissaient s’être succédé sans transition. Une partie du premier avait été totalement évincée alors qu’une grande partie, le lieu de la scène, la présence du neveu, enfin la présence de la personne dont l’identité avait été différemment interprétée dans les deux cas, subsistait encore.
La meilleure condition pour voir se développer cette propriété d’association systématique est peut-être l’état de somnambulisme. Ici, en effet, toutes les associations supérieures si elles ne sont point rompues, sont au moins relâchées et n’existent plus qu’à l’état latent, l’esprit est relativement vide ; aussi une simple impression que l'on suscite éveille sans trouble et sans obstacle, au moins dans certains cas, et si l’on ne contrarie pas trop les associations anciennes et profondément enracinées, une série systématisée de phénomènes.
Nous avons des exemples frappants de ce fait dans les suggestions faites pendant l’état cataleptique étudié par l’école de la Salpêtrière. Par exemple, si, comme l’avait signalé Braid l, on dispose d’une certaine manière le bras d’une somnambule, les autres membres et la physionomie prennent une expression harmonique, si l’on approche les deux mains de la bouche, comme dans l’acte d’envoyer un baiser, le sourire apparaît sur les lèvres. MM. Charcot et Richer ont obtenu des résultats tout à fait analogues sur la physionomie 2. On suggère de même des actes, par
1. Braid, Neurypnologie, trad. franc, de M. Simon, p. 170 et suiv.