‹ L'activité mentale et les éléments de l'espritChapitre 4 sur 133 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'adiiitc indépendante «les éléments psychiques.

On a dit que l’activité de l’homme pouvait se résumer par ces deux formules : chercher son intérêt, éviter ce qui y est contraire. Cela n’est pas absolument exact, mais une formule de ce genre serait beaucoup plus juste appliquée aux éléments qui composent l’esprit qu’appliquée à l’esprit lui-même.

La loi d’association systématique, dont nous étudierons plus loin le fonctionnement, s’énonce ainsi : un fait psychique tend à s’associer et à susciter les éléments qui peuvent s’unir avec lui pour une fin commune ; la loi d’inhibition systématisée s’énonce ainsi : un fait psychique tend à empêcher de se produire, à empêcher de se développer ou à faire disparaître les éléments qui ne sont pas susceptibles de s’unir à lui pour une fin commune. Ces deux lois paraissent résulter des propriétés mêmes des éléments de l’esprit ; nous allons voir en clïet comment ces éléments sont susceptibles d’agir d’une manière relativement indépendante, comment les opérations de l’esprit résultent de la mise en jeu de leurs affinités positives et négatives, de leurs désirs et de leurs répulsions, et comment l’esprit lui-même, s’il existait à l’état parfait, à l’état de personnalité parfaitement coordonnée et unifiée, pourrait être considéré , en quelque sorte, comme le plus complexe des éléments, celui qui synthétiserait tous les autres.

La tendance à l’association systématique et à l’inhibition systématisée est une propriété des éléments psychiques : telle est lanouvelle loi par laquelle on peut compléter les deux autres , par rapport au but que nous poursuivons à présent, j’entends par là que dès qu’un élément

LA VIE DES ÉLÉMENTS PSYCHIQUES

psychique existe, il tend parle seul fait de son existence, à en susciter certains autres, à en inhiber d’autres aussi. Ce n’est pas l’ensemble de l’esprit, s’il n'est pas lui-même bien coordonné, qui détermine .l’apparition ou l’arrêt des phénomènes, ce sont les éléments. C’est-à-dire que c’est ce qui est déjà systématisé dans l’esprit qui tend à acquérir une systématisation plus complète. Si c’est une sensation, elle tendra à éveiller des idées, à susciter des actes particuliers, précis, appropriés, si c’est une tendance générale, une habitude intellectuelle, une organisation mentale préétablie, elle tendra à faire interpréter de telle ou telle manière les sensations qui. arrivent à l’esprit. Chaque élément, c’est-à-dire chaque système agit pour soi, de là provient un mode de fonctionnement de l’esprit qui peut aller en certains cas jusqu’au dédoublement de la personnalité, quand des systèmes différents, non harmoniques

coexistent en nous ; chacun travaille pour lui-même et tend à s’assimiler de nouveaux éléments psychiques. Comme tout élément psychique est systématique, c’està-dire composé d’éléments qui convergent vers un même résultat, comme lorsque la finalité n’existe pas dans l’ensemble d’un organisme psychique ou d’une suite d’actes, ou d’un raisonnement, ou d’une passion (et en ce cas ces faits ne sont pas réellement des éléments psychiques, mais des combinaisons imparfaites d’éléments — ou si l’on veut des éléments imparfaits et qui, à ce titre, ne manifestent qu’imparfaitement le mode d’activité essentiel aux éléments psychiques), elle existe dans les éléments, cette tendance des éléments à l’association systématique s’exerçant sans contrôle supérieur suffisant, sans direction générale efficace, arrive à produire de nombreux désaccords dans le total des éléments psychiques. On aurait quelque chose d’analogue dans un orchestre oii des musiciens joueraient, aussi justement qu’on voudra , differents airs dans des tons différents.

LEUR ACTIVITÉ INDÉPENDANTE 1 ■’

La vie organique nous offre un certain nombre de systèmes, d’actions coordonnées relativement indépendants, par exemple, les battements du cœur produits par les ganglions nerveux qui se trouvent dans les parois de cet organe. Le cœur arraché de la poitrine peut continuel a battre — un fait analogue a été observé chez l'homme même : une heure après la mort, on a vu le cœur d un supplicié présenter encore des contractions rhythmiques. De même pour la respiration. On sait que le centre principal de la respiration se trouve dans la moelle allongée, dans le bec du calamus scripiorius ; ce centre ne paraît pas fonctionner par voie réflexe, tout en subissant d ailleurs par voie réflexe certaines influencés, il agit automatiquement selon la nature du sang qui l’irrigue, selon que ce sang est plus ou moins riche en oxygène ou chargé d’acide carbonique ; or, « on peut, dit M. Richet, supprimer l’encéphale, couper la moelle au-dessus du bulbe, sectionner les deux pneumo-gastriques, autrement dit supprimer toutes les voies centripètes sans empêcher le système incitateur d’avoir lieu. »

Dans la vie psychologique proprement dite , nous trouvons des faits absolument analogues — on pourrait étudier successivement à ce point de vue toutes les formes de la vie mentale, depuis les sensations jusqu’au raisonnement, jusqu’à la volonté, toutefois, je me contenterai. pour le moment, de prendre quelques exemples qui me paraissent devoir donner une idée générale, nette et précise de la nature et du jeu des éléments psychiques, et d’étudier la question à un point de vue général, nous aurons ensuite à reprendre et à examiner séparément, à propos des lois de l’activité mentale, les diverses classes de phénomènes psychiques, et nous trouverons alors l’occasion de compléter par des détails nos idées générales sur l’activité indépendante des éléments de l’esprit.

Lorsque dans une société, une association se dissout,

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c’est une loi, une forme de finalité qui se rompt, et les éléments, les hommes qui composaient l’association sont rendus à la vie individuelle, ils entrent alors dans de nouvelles formes d’activité sociale. Si, par exemple, une filature se ferme, les ouvriers et les ouvrières qui y travaillaient et qui étaient réunis par une association systématique, se mettent à travailler chacun de son côté, soit séparément, soit dans de nouvelles associations, ou quelques-uns, d’ailleurs, peuvent se rencontrer, et avoir entre eux soit les mêmes rapports qu’auparavant, soit des rapports différents, — il en est de même des éléments psychiques, quand, pour une cause ou pour une autre, le lien qui les rattachait vient à se rompre, ils entrent dans de nouvelles associations, ou bien ils travaillent chacun pour soi, au risque de ne produire que de l’incohérence. Cette activité isolée des éléments, nous la trouvons sous une forme frappante dans les maladies mentales.

Le calembour est une forme de ce désordre ; en l’analysant on voit qu’il consiste essentiellement en ce qu’un son employé comme élément dans un complexus particulier (son, idées et images systématisées constituant la signification du son), qui fait lui-même partie d’un système plus complexe, la phrase, se sépare, au moins partiellement, de ces deux systèmes et s’associe à d’autres systèmes d’idées et d’images. L’association due à la ressemblance de certaines parties des mots, l’association par la rime, par exemple, est un fait essentiellement analogue, ici c’est un son qui, associé systématiquement à d’autres sons, s’allie en même temps à des sons différents pour former simultanément, ou avec des intermittences rapides, des systèmes qui ne s’allient pas entre eux; dans cette dernière classe on peut ranger la plupart des lapsus linrjuæ et des lapsus calami.

Les exemples abondent. On peut citer d’abord le cas des mots qui se suivent sans présenter aucun sens

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et qui sont appelés l’un à la suite de l’autre par la ressemblance, l’identité d’une partie de leur son. Un bel exemple de ce phénomène est fourni par la malade dont Trousseau a rapporté l’observation, et qui a écrit plus de cinq cents pages de mots qui s’attiraient l’un l’autre par l’assonnance, quelquefois aussi par le sens, mais toujours avec une incohérence manifeste : « chat, chapeau, peau, manchon, main, manches, robes, jupon, pompon, rose, bouquet, bouquetière, cimetière, bière, etc...» h

A un degré plus élevé, nous trouvons le calembour volontaire ou à demi-volontaire. M. Regnard a cité plusieurs pièces de vers écrites par des fous, où se trouve à un haut degré ce mode d’association systématique élémentaire ; quelquefois on y voit aussi un reste de coordination supérieure intellectuelle, certaines suites de mots ont un sens, comme dans la pièce suivante ou l’incohérence ne manque pas absolument :

J'aime le feu de la Fougère Ne durant pas, mais pétillant ;

La fumée est âcre de goût.

Mais des cendre de : là Fou j'erre On peut tirer en s’amusant Deux sous d’un sel qui lave tout,

De soude, un sel qui lave tout 1 2 3.

D’autres fois, le sens disparaît à peu près complètement ainsi que dans ces vers, cités encore par M. Regnard, et composés par un délirant vaniteux, malade depuis vingtcinq ans :

Magnan ! à mon souhait, médecin Magnanime Adore de mon sort la force qui... t’anime.

Admirant son beau crâne autre renard de Phèdre,

Nargue Legrand du Saullé et sois un Grand du Cèdre 3.

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