‹ L'activité mentale et les éléments de l'espritChapitre 57 sur 133 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

La loi d’inhibition systématique.

INTRODUCTION

La loi cl 'inhibition ou cl 'arrêt peut se formuler ainsi : Tout phénomène psychique tend à empêcher de se produire, h empêcher de se développer ou à faire disparaître les phénomènes psychiques qui ne peuvent s'unir à lui selon la loi de V association systématique, c’est-à-dire qui ne peuvent s ’unir avec lui pour une fin commune. Cette loi est, comme on voit, le complément de la précédente ; jointe à elle, elle exprime le résultat de cette lutte pour l’existence incessante et acharnée dont l’esprit est le théâtre, dont les systèmes psychiques sont les acteurs.

Soixante-dix fois par seconde environ, le cœur envoie au cerveau du sang oxygéné : le sang amené par les artères dans les milliers de capillaires de ses différentes parties, et en particulier dans les petits vaisseaux si abondants de la substance grise corticale, assure le fonctionnement vital des centres nerveux, continuellement les matériaux se brûlent, la substance s’use et se renouvelle. En même temps, les organes des sens, la peau, l’œil, l’oreille, les organes internes envoient au cerveau des excitations incessantes, continuellement un nombre incalculable se produit de ces phénomènes cérébraux qui constituent la vie physique ou qui la représentent , et continuellement aussi, chaque phénomène suscité tend

222 LES LOIS DE L’ACTIVITÉ MENTALE

à déterminer une longue série de phénomènes. Comme des graines dans un champ, comme des œufs de poisson dans la mer, mais en plus grande quantité et avec une fréquence incomparable, des germes de phénomènes psychiques, des embryons de tendances apparaissent et se développent ou meurent. Nous avons vu selon quelle loi ils se développaient, étudions à présent l’autre face du fait de la sélection, l’arrêt et la persistance latente ou la mort des tendances.

Les aliments introduits dans le système digestif subissent une série d’opérations qui les rendent assimilables, ils deviennent notre chair et notre sang et se transforment de diverses manières en s’incorporant au milieu qui les a reçus, — de môme, un homme qui entre dans une société, dans un corps social organisé, quel qu’il soit, doit diriger ses actes de telle sorte qu’ils concourent avec ceux de ses nouveaux collègues, de ses nouveaux concitoyens, vers une fin commune. Rien ne peut être reçu par un corps organisé, d’ordre biologique ou d'ordre sociologique, rien ne peut faire réellement partie d’un organisme qu’en prenant place dans le système déjà établi, sauf à modifier plus ou moins ce système. De même, aucun phénomène psychologique ne peut se produire s’il ne forme une combinaison coordonnée avec quelques-unes au moins des tendances existant avec lui dans l’esprit, aucun état de lâme ne peut durer, aucun processus psychique se développer si cette combinaison coordonnée n’embrasse un assez grand nombre d’éléments et ne peut s'accommoder à la vie de l’organisme.

Le fait est général, chaque nouveau fait qui se produit est modifié, rectifié, déformé, il est décomposé et souvent rejeté en partie, il n’en reste que ce qui peut s’harmoniser à l’état de l’esprit, le reste est rejeté définitivement ou conservé à l'état latent comme nous le verrons avec détails. Le grain jeté par le semeur ne germe pas toujours,

l’inhibition SYSTÉMATIQUE — INTRODUCTION 223

et ne produit pas toujours sa fleur et son fruit ; il faut qu’il soit de bonne qualité, qu’il tombe sur un sol favorable, qu’il soit suffisamment arrosé, sinon il se pourrit, il avorte, il produit une plante rabougrie et qui végète misérablement. En psychologie, le résultat dépend aussi de la nature du grain, mais le sol n’est, pas inerte, il est organisé déjà et aussi bien préparé à étouffer tel germe qu’à fournir à tel autre les éléments d’un développement magnifique. La lutte et la sélection sont incomparablement plus actives et plus compliquées.

Les physiologiste, M. Brown-Séquard en particulier, ont étudié dans ces dernières années, des faits qui se se rapprochent de ceux qui nous intéressent en ce moment. M. Brown-Séquard a donné le nom d’inhibition à cette action qu’exerce un phénomène nerveux pour empêcher la production d’un autre phénomène nerveux dont le siège peut être assez éloigné h Nous observerons en psychologie des faits analogues, sauf qu’ils paraissent avoir une signification différente que nous chercherons à dégager, sauf aussi qu’ils se présentent avec quelques autres caractères. Nous allons les passer en revue en les vérifiant successivement, comme nous avons fait à propos de notre précédente loi, pour chaque catégorie de faits psychiques, et je m’attacherai à mettre en lumière, d’abord l’inhibition des phénomènes, ses différents degrés et ses différents modes, l’arrêt des tendances, ensuite la persistance des forces inhibées.

1. Voyez Brown-Séquard. De l’inhibition et de la dynamogénie. Voyez aussi les travaux du même auteur dans les Comptes-Rendus de V Académie des sciences passim.

Page 1