CHAPITRE IV
Couclusiou.
L’étude de l’esprit et de ses éléments nous a donc conduits à cette conclusion que la loi d’association systématique est la loi essentielle de la psychologie. Tout phénomène psychique qui se produit est le résultat d’une association systématique d’éléments plus simples et il tend à susciter l’apparition d’autres éléments qui puissent s’associer systématiquement avec lui et concourir à une fin commune. A tous les degrés de la hiérarchie psychologique, depuis la sensation jusqu’à la personnalité, nous retrouvons ces deux lois, et nous avons tâché d’en préciser les formes diverses. Remarquons que la première énonce un fait donné, la seconde une tendance, c’est-à-dire un fait encore, mais un fait qui n’est qu’une condition essentielle, la condition principale, du fait considéré. J’entends que un fait psychique est toujours une synthèse systématique d’éléments plus simples, mais que, en certains cas, sa force coordinatrice peut être enrayée et ne se manifestera pas. Par exemple, la sensation de faim tend à déterminer une série d’actes qui aboutiront à l’introduction de la nourriture dans l’organisme, mais cette tendance peut être arrêtée, inhibée par d’autres et ne pas aboutir ; le fait de la faim n’est pas moins une condition essentielle de l’éveil systématique d’un certain nombre de faits psychiques. La tendance existe alors même qu’elle est enrayée, et la loi psychologique est la même que l’éveil des phénomènes se produise ou non, comme la loi physique est la même pour le ballon qui s’élève et pour la pierre qui tombe.
Ce que nous en avons dit, en parlant de la vie des éléments psychiques suffit à montrer le mécanisme de l’association systématique et nous dispense d’une longue analyse. Dans les associations suscitées par un fait psychique quelconque, dans les séries de faits qui s’appellent et s’enchaînent nous trouvons toujours un même procédé. L’état primitif renferme des éléments qui à leur tour en appellent d’autres auxquels ils sont étroitement associés, de sorte que l’état primitif et l’état qui lui succède sont ainsi réunis par les éléments communs qu’ils possèdent et qui sont systématiquement associés d’un côté avec les autres éléments du premier état, de l’autre avec les autres éléments du second. Ce qu’il y a de remarquable dans les formes élevées de l’association systématique, c’est que le premier et le second état forment un tout coordonné, et non plus, comme dans certains cas d’activité indépendante des éléments, un mélange hétérogène. C’est que, ici, les éléments n’agissent que dans le sens du système dont ils font partie, ils sont étroitement reliés aux autres éléments de ce système, et seules celles de leurs affinités qui peuvent s’harmoniser avec la tendance dominante en activité se manifestent en suscitant de nouveaux éléments. L’association systématique est donc complétée ici par des phénomènes d’inhibition que nous allons étudier en détail.
Quant au mode général d’association par un intermédiaire qui tient à la fois aux deux états successifs b nous le retrouverons partout, il se manifeste dans toutes les formes d’association, dans l’association par contraste, dans 1 association par ressemblance et contiguïté, comme dans 1 association systématique et dans un cas comme
1. C 6st ]o mode d association qui a été étudie, surtout pour quelques cas particuliers, par M. Brochard. La loi de similarité. Revue philosophique, et M. Binet. Psychologie du raisonnement .
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dans l’autre c’est toujours les affinités des éléments et leur pouvoir de systématisation que nous trouvons comme condition essentielle du phénomène.
Déplus, pour bien comprendre la loi d’association systématique telle que nous la constatons dans l’humanité, nous devons tenir compte de la nature imparfaite de l’homme, c’est-à-dire de la non-existence en général de l’unité de la personne. Nous avons vu ainsi que si la finalité pouvait être considérée comme une loi absolue de l’esprit humain, c’était à la condition de la considérer dans les éléments, non dans l’ensemble et quelquefois dans les éléments des éléments b La personnalité est un fait comme les autres, qui lorsqu’il se produit implique une association sytématique parfaite de ses éléments, mais l’unité de l’homme est bien incomplète, et cette loi d’unité supérieure qui serait la personnalité n’existe pas toujours , les éléments de la personnalité existent sans la loi générale qui les réunit, et chacun se fait centre et travaille pour lui. Mais les groupes de tendances, les tendances elles-mêmes, et les éléments des tendances peuvent aussi disparaître momentanément en tant que formes particulières de la loi d’association, et alors les éléments sont livrés pour ainsi dire à eux-mêmes et manifestent des énergies qui ne sont plus en harmonie avec celles des autres éléments. Si le lien qui maintient des ouvriers travaillant à une même entreprise vient à se rompre, si la société fait faillite, si l’entreprise est reconnue impraticable, si comme le tunel sous-marin qui devait réunir la France à l’Angleterre elle ne peut être autorisée, les ouvriers se remettent à chercher de l’ouvrage ailleurs, quelques-uns travaillent individuellement, d’autres cherchent du travail dans d’autres grandes entreprises. De
1. Encore est-il possible que, si bas que l’on descende, la systématisation reste toujours quelque peu imparfaite.
l’association SYSTÉMATIQUE — PERSONNALITÉ 219
même quand' une coordination psychique disparaît, les éléments qui la composaient cherchent fortune ailleurs, chacun selon ses aptitudes et ses goûts. Une idée comme celle des corrélations organiques qui pouvait être autrefois une des causes de la croyance à l’existence des créations spéciales, peut, si cette ancienne croyance se dissout, devenir grâce à de nouvelles associations (par exemple de nouvelles explications, de nouveaux rapprochements avec des faits découverts depuis ou autrement considérés ) un élément de croyance à la théorie de l’évolution. Un système psychique s’est détruit, ses éléments sont allés ailleurs, se sont réunis à d’autres systèmes. Et cette décomposition psychique peut aller très loin, nous avons eu occasion de voir que des tendances très peu complexes, que des éléments psychiques relativement assez simples pouvaient en certains cas reconquérir une indépendance relative, mais partielle et précaire, car l’indépendance trop grande des éléments de l’esprit finit par amener la disparition de l’organisme et par suite des éléments psychiques eux-mêmes.
Quand l’esprit s’organise au contraire, les synthèses deviennent de plus en plus vastes et la systématisation plus parfaite, depuis les actes à demi-incohérents du petit enfant qui tâtonne pour prendre le sein, chez qui l’esprit est encore confus, mal coordonné et ne présente pas même des éléments bien précis, jusqu’aux hautes spéculations scientifiques de Newton, jusqu’au génie militaire de Napoléon, jusqu’à ces hautes manifestations qui marquent le degré le plus élevé de coordination du plus grand nombre d’éléments qu’ait pu embrasser jusqu’ici l’esprit de l’homme, la gradation se fait insensiblement, marquée toujours par la détermination plus précise des éléments, c’est-à-dire par le caractère de moins en moins imparfait de leur unité, c’est-à-dire encore par la systématisation de plus en plus grande des éléments d’ordre
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inférieur qu’ils renferment et par la systématisation de plus en plus grande aussi des systèmes supérieurs qu’ils forment et des synthèses de ces systèmes supérieurs. Le développement des organes et du cerveau , l’expérience de la vie, les circonstances, sont les facteurs essentiels qui fournissent la matière de ces processus évolutifs.
Mais si la systématisation croissante en est la forme essentielle, si l’association systématique est ce qu’il y a de plus important dans l’esprit, ce sans quoi l’esprit ne serait pas l’esprit, il existe en psychologie des lois moins importantes, mais très générales aussi qui nous aident à comprendre les phénomènes. Nous avons vu que les phénomènes réunis pour constituer un fait supérieur (des idées par exemple qui prennent part à une croyance) si ce fait supérieur vient à disparaître, reprennent pour ainsi dire possession d’eux-mêmes et tendent à provoquer d’autres associations. Un mot, je suppose le mot arbre éveille certaines idées dans un traité de botanique, il en éveille d’autres dans l’expression arbre généalogique. 11 y a donc une partie de sa force associative qui passe parfois à l’état latent ; quand un élément est employé dans un système, il ne manifeste pas normalement les affinités qui pourraient le faire entrer dans un autre système. Ces affinités persistent-elles ? Elles sont donc arrêtées, inhibées, il y a là un fait général, une loi que nous devons examiner. A côté de la loi d’éveil des phénomènes, il y a la loi d’arrêt des phénomènes. Chaque fois que nous suscitons des faits psychiques nous en empêchons d’autres de se produire, chaque fois que nous développons une tendance, nous nuisons à l’existence ou au développement d’un certain nombre d’autres et à la manifestation d’un nombre encore plus grand. Il convient à présent de formuler et d’étudier ce nouveau fait général qui constitue une partie importante du fonctionnement de l’esprit, cette nouvelle loi qui complète la première.