Küs et Du val. Physiologie, p
226 LES LOIS de l’activité mentale
la modification de ces circonstances modifie aussi le résultat. Les daltoniens, comme on sait, ne peuvent distinguer nettement certaines couleurs, et confondent, par exemple, le vert et le rouge. M. Delbœuf a présenté de ce fait une explication particulière. En suppposant que la rétine comparée à une membrane montée naturellement à un certain ton, mais susceptible de se tendre ou de se détendre sous l’action des forces extérieures, soit spécialement adaptée à la lumière verte, la sensation du vert sera provoquée par la production du mouvement vibratoire qui caractérise la composition de la membrane sensible. Les rayons bleus et violets tendront à lui imprimer un mouvement plus rapide, et les rayons jaunes et rouges un mouvement plus lent. La rétine tend à se maintenir à l’état 0, et elle offrira une certaine résistance aux autres couleurs que le vert, résistance accrue par la présence des rayons verts dans les couleurs complexes. Les rayons rouges ne peuvent être reçus, à moins que des circonstances spéciales ne leur viennent en aide, et c’est ce que fera l’interposition d’une solution de fuchsine qui arrête les rayons verts , ou une projection de lumière pourpre qui renforce les rayons rouges. On voit la lutte et la sélection, et comment les circonstances extérieures peuvent faire triompher telle ou telle excitation, et au contraire empêcher telle autre d’aboutir à la sensation qu’elle tend à produire. Quelle que soit d’ailleurs la théorie adoptée pour rendre compte du daltonisme, le fait subsiste et l’interprétation au point de vue de la loi d’arrêt, paraît bien devoir être la même , c’est ce qui ressort, semble-t-il, des ingénieuses expériences de MM. Delbœuf et Spring. On peut produire des daltoniens artificiels en leur faisant regarder les objets à travers une solution de chlorure de nickel, une plaque taillée dans une tourmaline verte, ou un morceau de verre coloré au moyen du cuivre. La fuchsine rétablit la vue normale du
l’inhibition systématique — PERCEPTIONS 227
daltonien artificiel, et inversement le daltonien dont la vue est corrigée parla fuchsine redevient daltonien quand il recourt en outre au chlorure de nickel l,
Le phénomène de la vision des couleurs complémentaires, quelle que soit d’ailleurs la théorie qu’on croit devoir l’expliquer, qu’on l’attribue à une fatigue de la rétine ou à une fatigue des centres nerveux, reconnait une cause analogue. Il s’agit toujours d’un processus entravé ; à cause de la fatigue d’un organe, les causes qui tendent à produire une sensation ne peuvent aboutir après s’être manifestées cependant par certains phénomènes systématisés. Des faisceaux lumineux, réfléchis vers l’œil par une surface grise sont décomposés par les organes si ceux-ci sont fatigués par la vision antérieure trop prolongée du rouge, seuls les rayons autres que les rouges pourront déterminer une sensation.
Si nous considérons maintenant les perceptions, nous trouvons des faits analogues. Ce qui précède suffit pour faire comprendre combien le fait seul de l’apparition d'une perception implique de processus qui n’aboutissent pas. De toutes les excitations qui frappent à la fois nos sens, un faible nombre seulement arrive à déterminer la mise en activité d’une partie notable de l’esprit. Rappelons pour la vue, par exemple, que seuls les objets qui viennent se peindre sur la tache jaune, à cet endroit où la rétine s’amincit, et de tous les éléments qui la composent ne conserve guère que les cônes, sont nettement perçus et capables à un haut degré par conséquent de s’associer harmoniquement des images et des idées. Le reste passe inaperçu à ce point que la psychologie de cette vision secondaire n’est pas encore suffisamment explorée. Remarquons également que cette vision imparfaite est une excitation qui tend à déterminer la vision parfaite. Quand
L EeLoeuf et Spring. Le Daltonisme. Revue scientifique du 23 mars
LES LOIS DE L’ACTIVITÉ MENTALE
nous nous trouvons dans un milieu qui nous est inconnu, nous avons une tendance à tourner les yeux dans tous les sens, à regarder partout. Mais on ne peut regarder partout à la fois, ici encore de nombreuses excitations sont enrayées et ne peuvent déterminer le système psychique qu’elles appellent logiquement.
On sait aussi, et nous avons eu déjà à parler de ce fait, combien les sensations qui ne se rapportent pas aux objets de nos préoccupations passent facilement inaperçues si ces préoccupations sont vives. L’esprit fait un choix entre les sensations, et cette sélection implique l’avortement d’un grand nombre de germes. «La plupart des chercheurs scientifiques, ditM. Paul Bert, dans une notice sur Claude Bernard, sont des espèces de somnambules qui ne voient que ce qu’ils cherchent, que ce qui est sur la trace de leurs idées ; leur œil est fixé sur un point, et non seulement ils ne perçoivent pas ce qui passe à côté de ce point, mais même ce qui s’y présente sans avoir été prévu. Claude Bernard semblait, suivant l’expression d’un de ses élèves, avoir des yeux tout autour de la tête, et c’était avec stupéfaction qu’on le voyait, au cours d’une expérience, signaler des phénomènes évidents, mais que personne hormis lui n’avait aperçus. » Le cas de Claude Bernard, même abstraction faite de l'effet de contraste un peu cherché peut-être, est ainsi présenté comme une rareté, et en somme il ne fait pas exception à la loi générale, seulement le choix s’exerçait chez lui d’une manière plus large. Le cas d’Archimède, et les cas semblables où Inattention trop forte empêche l’esprit de s’adapter à certaines circonstances, de percevoir certaines impressions, et de laisser se dérouler les systèmes de phénomènes qu’elles tendent à éveiller, sont bien connus et faciles à interpréter. Remarquons seulement qu’ils ne sont que la forme extrême d’un fait continuel, car jamais l’esprit n’est absolument inactif, et, toujours par conséquent, la
l’inhibition systématique — PERCEPTIONS 229
perception des objets extérieurs est facilitée ou entravée dans une certaine mesure. Il est assez visible que c’est là ce qui se passe à chaque instant.
Des cas intéressants et instructifs et qui montrent bien le mécanisme de la sélection sont ceux où Le choix de l’esprit aboutit à une perception erronée , illusion ou hallucination, à cause du rejet de certaines excitations et de leur impuissance à éveiller le système d’images qui se coordonnerait avec elles. Je demande la permission de reproduire ici une observation que j’ai déjà citée dans un autre volume.
J’ai chez moi un petit harmonium. Unjour, je passais près de lui sans le regarder et en marchant assez vite. Aussitôt après l’avoir dépassé, j’eus une sorte d’impression visuelle assez vive, me représentant distinctement les touches blanches et noires de l’instrument. Etonné de voir l’harmonium ouvert à ce moment , je me retournai et m’aperçus qu’il était en fait complètement fermé. Une carte roulée, en fort papier blanc, que j’avais posée sur l’instrument était la cause de ma méprise.
Ce fait ne me paraît pouvoir être expliqué que de la manière suivante : la perception nouvelle qui tendait à s’établir était celle d’une surface blanche continue sur l’harmonium. Mais des perceptions visuelles précédentes et nombreuses m’avaient représenté l’harmonium offrant, quand il était ouvert , une surface blanche (les touches blanches), interrompues seulement par les petits intervalles existant entre les touches, et, en certains endroits déterminés, par les touches noires. La tendance à la nouvelle perception était en partie d’accord avec les traces laissées par elles , mais il y avait désharmonie complète sur quelques points. Ce nouvel état s’est présenté dans de mauvaises conditions, puisque je marchais vite et sans regarder l’harmonium. Ayant à lutter pour s’établir contre des habitudes prises par les organes qui servent à la
LES LOIS DE L’ACTIVITÉ MENTALE
perception visuelle, il a été rejeté en grande partie. Seulement , ce qui dans cette impression complexe pouvait exciter systématiquement les images habituelles a pu être admis par l’esprit , et a réveillé par association, grâce aussi peut-être à l’ébranlement provoqué par la partie rejetée de l'excitation , la représentation visuelle des touches noires , des petites fentes entre les touches , et des circonstances accessoires. Tout cela s’est effectué sans que j’en eusse conscience.
Il y a comme on voit deux parties à distinguer dans cette opération mentale : l’erreur est causée par le rejet d’une partie de l’excitation, et aussi par le réveil d’anciennes impressions. Nous nous sommes occupés dans le livre précédent de cette dernière partie du phénomène, c’est sur la première que nous devons cà présent porter notre attention, et nous manifesterons ainsi par notre état mental la loi même que nous étudions.
On retrouve encore cette inhibition bien marquée dans un lapsus visuel raconté par M. Egger. Ici encore le système sensible éveillé par certains éléments de l’excitation, de la sensation, rend impossible l’adoption d’autres éléments avec lesquels il ne peut s’associer harmoniquement et arrête le processus. « .Te me trouvais dit M. Egger sur une place de Bordeaux, quittant quelques amis, je fais une volte-face rapide durant laquelle mes yeux rencontrent une série d’affiches de toutes couleurs qui couvrent un mur. Le temps et ^attention m’ont également manqué pour en remarquer spécialement aucune ; mais, aussitôt le mouvement terminé, mon imagination me représente cette inscription en gros caractères : VELPEAU. C’est un état faible comme les visa intérieurs du souvenir. L’une des affiches portait l’inscription : Ville cle Pau. C’était la cause du lapsus. La préférence accordée au nom de Velpeau provenant de ce que « aucun mot, dit M. Egger, n’est plus proche du suscitant V. . , L PAU, que le
suscité. » Il y a eu lutte entre le système d’éléments éveillés par la perception complète et ceux des systèmes habituels d’idées, d’images qui ont été suscités par certaines parties de cette impression, le résultat a été l’arrêt des premiers processus et l’obstacle mis à leur force d’association. Remarquons d’ailleurs que dans les deux cas qui précèdent, les éléments de perception rejetés d’abord ont été reconnus par des expériences postérieures, et que, se représentant dans de nouvelles conditions, ils ont pu réussir où ils avaient échoué d’abord ; à leur tour les perceptions et les idées qu’ils ont éveillées ont empêché les illusions premières de déterminer dans l’esprit la coordination particulière qu’elles tendaient à y introduire, en définitive, elles n’ont pu me faire croire qu’un harmonium était ouvert, ni à M. Egger que le nom de Velpeau se trouvait sur l’affiche, et l’arrêt de ces processus déterminés par l’illusion a été amené par un mécanisme analogue à celui qui avait amené l’arrêt des premiers éléments fournis par les perceptions. Si les habitudes de l’imagination perceptive pouvaient se systématiser plus aisément avec les éléments de l’impression qui d’abord sont seuls parvenus à la conscience, les habitudes générales de l’intelligence, le raisonnement, ont eu de la peine à coordonner cette donnée imaginative avec les notions acquises déjà, et par une association bien simple, l’ensemble des idées qui ne pouvaient s’accorder avec la nouvelle impression arrivant à l’esprit , a déterminé les mouvements voulus pour opérer une vérification.
Les illusions ne peuvent guère s’établir dans l’esprit que par suite de l’arrêt qu’elles font subir aux processus perceptifs. Toute illusion implique des perceptions arrêtées — la sensation se produit probablement au moins dans bien des cas, mais elle n’éveille pas les images qui la changeraient en perception, elle passe inaperçue dans 1 organisme et disparaît sans avoir pu exercer son
LES LOIS DE L’ACTIVITÉ MENTALE
influence. En arrêtant volontairement certaines impressions, en donnant à l’esprit une orientation voulue, on peut se créer des illusions. En regardant couler sous un pont une rivière assez rapide, je pouvais me figurer à volonté que c’était le pont qui se déplaçait, et sentir l’impression du mouvement. Il y a bien certainement ici arrêt de quelques perceptions externes et internes. Les personnes qui dans un salon, peu après la mort du maréchal Ney, l’entendirent annoncer, alors que c’était simplement M. Maréchal Aîné qui arrivait, évidemment ne perçurent pas certaines parties des paroles prononcées.
De même pour les hallucinations, — une hallucination tient la place d’une perception, elle l’arrête, et l’empêche de se produire. Il n’y a peut-être pas de différence essentielle entre les hallucinations et les illusions. C’est du moins ce que les recherches de M. Binet paraissent établir 1 2 ; cependant, à notre point de vue, l’hallucination se distingue de l’illusion en ce que l’arrêt des perceptions qu’elle produit est plus considérable. L’halluciné qui croit voir une personne imaginaire assise sur un fauteuil ne voit généralement pas le fauteuil derrière la personne. M. Marillier i, qui a exposé avec netteté et précision des hallucinations observées sur lui-même , a constaté le fait. «Is.... s’écartait alors un peu de moi, elle se plaçait devant un fauteuil de ma chambre qu’elle me cachait, et sa tête me cachait aussi une partie d’une gravure pendue au-dessus du fauteuil : mon hallucination faisait donc écran comme un corps opaque. Je voyais à la fois le mur de ma chambre et la personne qui était placée devant, et il m’était impossible de saisir aucune différence de netteté ou d’intensité entre ces deux images ». Brierre de Bois-