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Esquirol. Des maladies mentales. T. il, p

L’iNHIRITION SYSTÉMATIQUE — RAISONNEMENT 255

sont rejetés ensuite et disparaissent presque complètement sinon tout à fait ; ils ne déterminent dans l’esprit aucune coordination de quelque importance. Par exemple, il est bien sûr que les critiques que nous avons citées de la sélection naturelle de Darwin impliquent ce fait que les arguments de Darwin n’ont pas été compris, que les mots imprimés ont à peine éveillé une perception visuelle, que cette perception. visuelle n’a pu déterminer la coordination d’éléments intellectuels qu’elle tendait à réveiller ou que, en tout cas ces éléments intellectuels n’ont puavoir sur l’activité générale de l’esprit l’influence qu’ils auraient dû avoir. Ils tendaient à arrêter les autres systèmes, ceux qui se sont formés conformément aux habitudes de l’esprit, et ils ont été arrêtés par eux.

Si l’on se rappelle l’analyse du raisonnement telle qu’elle a été faite dans la partie précédente de cette étude, on reconnaîtra facilement que - l’inhibition en est une condition nécessaire. Les idées et les jugements qui s’enchaînent, se coordonnent pour aboutir à un nouveau jugement exprimé ou qui pourrait l’être, impliquent chacun individuellement une certaine quantité d’actions d’arrêt, mais la série entière, considérée en elle-même, en implique également. L’esprit qui est occupé à raisonner ne pense généralement pas à autre chose qu’à l’objet de son raisonnement ; toutes ses autres tendances intellectuelles sont à quelque degré enrayées, l’attention spontanée qui seule nous intéresse pour le moment est une cause très forte d’arrêt pour un grand nombre de phénomènes et de tendances. Un raisonnement absorbe les forces psychiques, et, comme le jugement, il tend à enrayer tout raisonnement contraire qui tendrait à se produire.

A propos des phénomènes intellectuels, comme à propos des perceptions, nous pouvons remarquer la persistance des tendances associatives arrêtées dès que l’association supérieure qui unit des éléments dans un système en

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inhibant certaines de leurs tendances associatives vient à se rompre , les forces arrêtées se manifestent et des associations incohérentes se produisent. Lorsque nous changeons d’opinion sur un sujet, nous voyons un nouveau classement des phénomènes s’opérer d’après leurs affinités arrêtées jusqu’ici, et qui entrent en jeu. Pour prendre un exemple que j’ai déjà donné, on est quelquefois embarrassé d’expliquer quelques actes de certaines personnes d’après l’idée qu’on se fait de leur caractère, et alors, on néglige ces actes, on les oublie, ou bien encore on n’en tire aucune conséquence, mais les idées de ces actes, telles qu’elles se forment en nous n’en ont pas moins leur force propre, et cette force se manifestera si le système inhibiteur vient à disparaître ; on voit immédiatement alors ces idées déterminer une systématisation d’éléments ; les actes auparavant oubliés ou négligés, sont reconnus, classés, interprétés. De même quand une nouvelle théorie finit par se faire jour et s’établir, on s’aperçoit qu’elle explique une quantité de faits qui ne pouvaient s’expliquer par la théorie qui régnait jusqu’alors, et qu’on négligeait ou qu’on incorporait dans des systèmes peu complexes. C’est ainsi que le darwinisme a donné une signification à certains faits, comme les organes rudimentaires, le développement de l'embryon, dont la représentation dans l’esprit ne pouvait guère auparavant déterminer des systématisations psychiques importantes , et se raccordait tant bien que mal à certaines conceptions métaphysiques ou religieuses.

Le langage dont les modalités diverses, les combinaisons, les variations nous donnent des exemples très nets de toutes les formes de l’activité intellectuelle peut nous servir à établir plus clairement encore, l’importance des lois psychologiques que nous étudions. Le changement du sens des mots est un exemple de sélection systématique sans cesse continuée. On peut considérer d’abord

les variations individuelles, car il arrive que les mots dont nous nous servons prennent jusqu’à un certain point la marque de notre personnalité. En même temps qu’ils représentent des idées qu’ils ne représentent pas dans le langage courant, officiel, ils cessent d’en représenter qui leur sont généralement attachées. Souvent ce changement de sens se fait peu à peu dans l’esprit, quand nous nous sommes servis plusieurs fois d’un même mot, nous prenons l’habitude de l’employer de préférence dans certaines conditions et dans certaines circonstances, il contracte de nouvelles associations, et inversement d’autres associations se rompent, et c’est ainsi par une série d’associations systématiques et d’inhibitions systématisées qu’il arrive à son sens le plus précis et le plus net, mais pas toujours le plus facile à comprendre pour les personnes dont l’esprit n'a pas fonctionné dans le même sens. Nous remarquons des changements de cette nature dans la vie intellectuelle de chacun de nous. Mais ils sont dûs le plus souvent, à des causes sociales, et il ne faut pas oublier, en les citant, qu’ils ne valent en psychologie que par les opérations intellectuelles, individuelles qu’ils représentent, dans le détail desquelles il est impossible d’entrer, et qui d’ailleurs ne présentent aucune difficulté pour se rattacher à notre loi d’inhibition. C’est ainsi que vezzozo vicieux, devient un synonyme de charmant, cadran qui indique à l’origine quelque chose de carré s’est étroitement associé à l’idée d’un cercle et a naturellement rompu ses anciennes attaches1. De même, vertueux se prend facilement en mauvaise part aujourd’hui, et des expressions qui furent à la mode au dernier siècle chez nous sont devenus difficiles à employer. Qui oserait célébrer comme le faisait Diderot le plaisir que doit éprouver une

1. Voyez Darmesteter. La vie des mots étudiée dans leuv siynifi cation.

femme à serrer dans ses bras un homme vertueux et sensible 1 ? M. Brunetière a indiqué quelque part la transformation curieuse du sens de séduire (seducere) et des idées et des sentiments qu’il éveille. Un point qui nous intéresse ici au point de vue du mécanisme de la sélection et de l’arrêt , c’est que la similitude des sens ne paraît créer aucun désavantage pour les mots. Cela indique la perfection avec laquelle l’arrêt systématique s’accomplit. Si la ressemblance des sons amenait la confusion des sens, il n’y a pas de doute que l’activité de l’esprit, ne tendit généralement à éliminer des éléments nuisibles à la coordination, mais un son dans la phrase où il est enclavé n’éveille que les idées qu’il doit logiquement éveiller, les autres associations qu’il pourrait amener ne se produisent pas 2 3, il y a arrêt d’une partie de son activité virtuelle. M. Gaston Paris indique cette loi du langage en ternies qui impliquent bien l’application à ce cas particulier de la loi que nous étudions. « Les motsuerre, vers, ver, vert, sont parfaitement homophones : si l’un d’eux périt, ce ne sera pas probablement à cause de l’existence des autres, l’homophonie ne peut, me semble-t-il, faire renoncer à un mot que quand elle frappe deux mots quelque peu voisins de sens, et peut amener de l’équivoque 3 ; ainsi il est possible que l’ancien français ver de verrem ait cessé d’exister à cause de la confusion quelquefois possible avec ver de vermen. »

En résumé, tous les éléments de l’activité intellectuelle examinés les uns après les autres nous ont paru fournir des cas d’arrêt extrêmement nombreux sans lesquels ils ne pourraient ni exister ni se développer, ni même se maintenir dans l’esprit. L’activité intellectuelle peut être

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