CHAPITRE III
IMicuoiuènes affectifs et tendances.
J’ai essayé d’établir ailleurs que les phénomènes affectifs conscients, dont la condition primordiale est une impulsion, une tendance, impliquaient également un certain arrêt de cette tendance, il faut qu’une impulsion rencontre quelque opposition pour que son fonctionnement donne lieu fà des phénomènes affectifs : émotions, plaisirs, douleurs, etc. Je ne reviens pas sur cette démonstration ; nous avons d’ailleurs à nous placer ici à un point de vue quelque peu différent, et nous étudierons simultanément les phénomènes affectifs et les tendances poulies raisons que j’ai indiquées dans un chapitre précédent. Le jeu des tendances est l’objet principal de notre étude, et spécialement l’action inhibitrice qu’elles exercent les unes sur les autres, ou qu’elles exercent avec réciprocité sur les autres phénomènes psychiques en général, les phénomènes subjectifs n’étant à considérer que comme signes des tendances qui les produisent.
Tout fait psychique, avons-nous dit, tend à empêcher de se produire, à empêcher de se développer, ou à faire disparaître les autres phénomènes psychiques qui ne peuvent s’harmoniser avec lui pour une fin commune. Etudions sous ces trois aspects le jeu des tendances.
Qu’une nouvelle tendance ne puisse réussir à s’organiser dans l’esprit si elle contrarie les habitudes antécédentes, c’est un fait d’expérience commune. Une préoccupation très forte sera souvent suffisante pour préserver
une personne de prendre certaines habitudes malgré les occasions et les exemples. Un amour profond est généralement considéré comme d’une heureuse influence sur les mœurs d’un jeune homme, et les parents le favorisent quelquefois ; à notre point de vue, ils tâchent de déterminer une orientation fixe des éléments psychiques qui arrête les associations que ces éléments pourraient contracter — et qu’ils désirent arrêter. S’ils ne réussissent pas toujours complètement, ils n’en ont pas moins créé une influence qui exerce une action d’arrêt réelle quoique insuffisante. Quelquefois nous tâchons de nous créer à nous-mêmes des habitudes d’esprit ou de corps qui nous empêchent de prendre tel ou tel goût. On cesse de fréquenter telle ou telle personne, telle ou telle société pour ne pas se créer de tendances à la paresse, à la dissipation, au jeu, à la débauche. L’idée des tendances qu’on veut éviter suffît à déterminer l’arrêt des tendances existant déjà et que l’on considère comme une cause possible des premières. Il faut ranger dans cette catégorie tous les cas où des hommes, à cause de leurs dispositions innées ou acquises , manifestent toujours une aversion pour les plaisirs que l’exemple ou les conseils tendent à leur faire partager. Ces faits sont fréquents. Quelques cas où l’action inhibitrice trop forte aboutit à des erreurs mettent davantage son influence en lumière. « Que de fois, dit M. Luys, ne nous arrive-t-il pas à nous autres médecins d’entendre chaque fois que nous abordons un de nos clients fiévreux, alité, et que nous lui adressons les mots d’usage : « Comment allez-vous? » nous répondre invariablement « très bien » tout d’abord, pour se reprendre immédiatement, et commencer le récit de ses souffrances » h L’organisation acquise a arrêté ici la tendance
1. Luys. Etudes de physiologie et de pathologie cérébrales. Des actions réflexes du cerveau, p. 134.
262 LES LOIS DE L’ACTIVITÉ MENTALE
des idées dominantes à s’associer avec les images auditives ou motrices et les éléments moteurs du langage articulé. C’est un réflexe psychique, pour employer l’expression de M. Richet déterminé par l’excitation du nerf acoustique et mettant en activité probablement les centres de l’audition, peut-être le centre dont la lésion entraîne la surdité verbale ( première circonvolution temporale gauche ) et le centre moteur ( pied de la troisième frontale gauche ) pour aboutir à l’excitation des muscles de l’appareil vocal — qui arrête la tendance de certains éléments psychiques à déterminer l’éveil d’autres phénomènes psychiques dans quelques-unes des mêmes régions. Ce n’est qu’après que la tendance habituelle a été satisfaite que l’autre peut s’établir. L’influence inhibitrice de la tendance habituelle se manifeste souvent chez les enfants qui ont toujours à acquérir quelque nouvelle tendance, comme elle se manifeste aussi dans le fonctionnement des éléments sociaux. Ainsi un enfant qui s’est habitué à se traîner alors que ses jambes n'étaient pas assez fortes pour le porter, est fort enclin à continuer à se traîner au lieu de marcher alors que ses jambes se sont fortifiées, bien que ses parents essayent de lui faire comprendre que la marche du bipède est seule digne d’un homme. En sociologie des faits semblables sont bien connus. Un progrès accompli empêche d’en réaliser un autre plus considérable. Ainsi tous les systèmes perfectionnés de pavage, d’éclairage, de locomotion, etc., se heurtent à des habitudes prises, à des organisations anciennes qui ne se peuvent défaire facilement. Si l’on n’avait pas autrefois fait un certain progrès il serait à présent plus facile de faire un progrès plus grand. M. Spencer a multiplié les exemples de ces inhibitions sociales h Si je les indique ici, c’est que. outre que la