‹ L'activité mentale et les éléments de l'espritChapitre 8 sur 133 · Ch. Richet. L'homme et l’intelligence, p. J · texte numérisé non relu

Ch. Richet. L'homme et l’intelligence, p. J

LA VIE DES ÉLÉMENTS PSYCHIQUES

les sens. Si je lui dis qu’il y a un mouton devant elle, elle le voit, mais aussitôt, sans que j’ajoute rien, elle l’entend héler et imite son cri, puis elle le caresse et sent sa toison sous sa main I». Ici encore la systématisation spontanée des éléments psychiques produit des effets que la volonté ne peut produire.

11 faut noter aussi dans cet ordre de faits les impulsions morbides. Marc raconte dans son ouvrage sur la folie, que passant un jour sur le Pont-au-Change et y voyant assis sur le parapet un garçon maçon qui se dandinait en prenant son déjeuner, il fut saisi du désir de lui faire perdre l’équilibre et de le précipiter dans la rivière : « Cette idée, ajoute-t-il, ne fut qu’un éclair; mais elle m’inspira une horreur telle, que je traversai rapidement le pavé pour m'élancer rapidement sur le trottoir opposé, et m’éloigner ainsi avec promptitude de l’objet qui avait •fait naître en moi cette horrible velléité. » T aima, à qui Marc rapporte le fait, lui dit avoir éprouvé la même propension dans des circonstances à peu près semblables. Marc rapporte encore, d’après Pariset, qu’un littérateur connu, s’étant trouvé un jour en face d’un des plus beaux tableaux de Gérard, fut pris de l’envie de crever la toile d’un coup de pied ; ce désir s’évanouit bientôt, mais il fut assez vif pour lui faire tourner le dos au tableau 2. Nous voyons ici naître un système très cohérent en lui-même, mais très mal coordonné avec l'organisation générale de la personne chez qui il s’éveille, suscité par une perception dans des conditions psychiques qu’il est souvent difficile de préciser. Ce système ne peut toutefois se

1. P. Janet. Les phases intermédiaires de l'hypnotisme. Revue scientifique, 1886, 1er semestre, p. 581.

2. Marc. De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico -judiciaires, tome II, p. 479. Voy. encore Esquirol. Monomanie homicide au tome II de ses Maladies mentales ; Maudsley, Le crime et la folie ; Ribot, Maladies de la volonté .

LEUR. ACTIVITÉ INDÉPENDANTE

compléter par un acte à cause des associations coordonnées qui se réveillent et luttent contre lui, mais dans d’autres cas, où les associations supérieures ont moins de force, le système nouveau est difficilement réprime malgré les désiis et la volonté générale du patient, le système nouveau se suffit, pour ainsi dire. Des malades sont obligés de se faire attacher, quelquefois, il est vrai, avec un lien aussi fragile que possible ; d’autres, enfin, finissent par céder à leur impulsion, qui alors envahit progressivement l’esprit et paralyse momentanément les tendances supérieures. On en trouvera des exemples dans les aliénistes qui ont traité la question, Marc, Esquirol, Maudslev ; voici encore des faits qui montrent la même activité indépendante d’un système psychique. Marc a vu, dans une maison de santé de Paris, une demoiselle dont les discours et les actes étaient raisonnables, mais qui s’occupait à découper en petits morceaux ses vêtements et ses hardes. Interrogée sur la cause de cette manière d'agir, elle répond : « Je ne puis m’en empêcher, c’est, plus fort que moi » L M. Bail dit avoir vu, dans le service de M. le Dr Mesnet, un alcoolique héréditaire chez qui les hallucinations étaient exclusivement auditives... il appréciait parfaitement le nature de ces fausses perceptions et ne croyait point à leur réalité ; « elles exerçaient cependant un empire irrésistible sur lui. Lorsque au milieu de la rue il s’entendait appeler par son nom, il se retournait presque toujours ; lorsque les voix lui intimaient un commandement il obéissait presque invariablement. Un jour, passant sur les quais, il entend une voix qui lui commandait de jeter dans la Seine les deux pièces de cinq francs qu’il avait dans sa poche ; il obéit machinalement, et, à peine l’avait-il fait, qu’il aurait voulu se jeter

1. Marc. De la folie , I, p. 88. Voir d’autres observations, même page et pages- suivantes.

LA VIE DES ÉLÉMENTS PSYCHIQUES

lui -même à l’eau ; car, disait-il, nous n’avions pas en ce moment vingt francs à la maison h » Brierre de Boismont, dans un travail sur la monomanie, dit que, souvent, des personnes sont venues le consulter, en lui disant : Depuis un an, deux ans et plus, nous sommes tourmentés par le souvenir de la mort de notre père qui s’est tué à cette époque. Nous avons d’abord résisté, mais à mesure que le moment fatal approche, notre résistance diminue, et nous craignons bien de nous tuer quand il sera arrivé. « Ce déplorable résultat, ajoute l’auteur, n’a été que trop souvent constaté » On peut observer, chez les hystériques, une sorte d’émiettement, de dispersion de la volonté, une incohérence complète dans les actes et les paroles ; chaque système suscité par une impression agit seul, et aboutit à l’acte sans contrôle de systèmes supérieurs. Une jeune fille profite de l’éloignement de ses parents, sort seule, rencontre un ouvrier, se laisse accoster et conduire dans un hôtel, y passe quelques jours, puis rentre dans sa famille, raconte en éclatant de rire ce qui lui est arrivé et ne demande pas même à épouser l’homme qui a abusé d’elle 1 2 3. Tl n’v a pas de cohérence dans les actes 4. De même il y a des systèmes d’idées séparés dans la folie et des systèmes psychiques encore plus émiettés dans la démence, la paralysie générale, etc.

Tl ne faut pas croire, au reste, que l’activité relativement indépendante de systèmes psychiques plus ou moins complexes se remarque seulement dans la folie et les étals analogues. Nous pouvons l’apercevoir à chaque instant de notre vie mentale et de la vie mentale des personnes que nous connaissons. La façon dont les idées nous arrivent ,

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