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CHAPITRE V

La personnalité.

L’assuciation et l’arrêt sont les deux faces de la systématisation psychique. Nous les avons retrouvées dans tous les faits psychologiques que nous avons successivement passés en revue, et toujouis l’inhibition était déterminée par la forme même de l’association. Les choses ne changent pas quand nous passons des perceptions aux idées et aux raisonnements , et des opérations intellectuelles aux tendances. Il en est de même si nous passons des tendances aux actes volontaires qui sont un cas particulier du jeu des tendances, aux groupes de tendances qui constituent pour ainsi dire des fragments de personnalité, et à la personnalité elle-même. L’arrêt prend une forme particulière selon la nature de l’association qui le produit.

La manifestation successive de ces sous-personnalités que nous avons étudiées dans un chapitre précédent implique que, pour chaque groupe de tendances qui entre en activité et vient à son tour prendre la direction de l’organisme, il se produit un arrêt des tendances qui se manifestaient auparavant. Ce phénomène est absolument anologue à celui que nous avons analysé à propos de la volonté. L’orientation de l’esprit change, les anciens sentiments, les anciennes idées sont momentanément écartées et si elles persistent encore en certains cas, si elles se maintiennent dans l’esprit , elles n’ont plus aucune influence, elles ne déterminent plus les actes, elles sont mises en dehors des conditions de l’activité. Ce qui caractérise surtout l’inhibition dans la sous-personnalité, c’est qu’elle est composée d’une longue série d’inhitions systématisées. En effet, un des groupes principaux

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des tendances qui sont en nous, s’il vient à dominer pour un temps se manifeste par une longue série coordonnée de désirs, de sentiments divers, d’idées, de voûtions et d’actes, série interrompue par les alternances de domination d’autres groupes. Les systèmes de tendances par exemple qui, à côté de l’homme privé, du père de famille, constituent le magistrat, le professeur, le militaire, se manifestent en général à de certains intervalles et offrent alors une série coordonnée plus ou moins longue d’idées, de sentiments et d’actes qui ont tous ce caractère de converger vers des fins associées — les diverses idées, les divers sentiments qui passent par l’esprit d’un magistrat pendant la durée d’une audience (en négligeant les distractions possibles, qui constituent seulement une intermittence plus fréquente des sous-personnalités). Chacune de ces idées, chacun de ces sentiments détermine des inhibitions particulières, et ici ces inhibitions sont amenées non seulement par l’influence du phénomène mental actuel, mais encore par la nature même de la série entière qui donne à l’esprit une certaine orientation plus ou moins perçue par le sens interne. Un chasseur blesse une pièce de gibier, il la ramasse — en un autre temps, si le groupe de tendances enjeu était différent, si, par exemple, il avait trouvé un oiseau blessé de la même manière en se promenant dans la campagne, il aurait eu pitié de lui et aurait soit essayé de le guérir, soit tenté au moins de le mettre dans de bonnes conditions pour qu’il se guérit lui-même. A la chasse sa pitié peut s’éveiller aussi, car le plaisir de la chasse n’est pas absolument incompatible, même au point de vue de la logique , avec le désir de 11e pas voir souffrir, bien qu’il tende au moins à l’atténuer — mais sa pitié se manifestera autrement, sans doute il choisira la manière la moins douloureuse et la plus prompte pour achever sa victime. Un sentiment analogue, dans des circonstances qui diffèrent, c’est-à-dire associé à des groupes

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divers d’idées et de tendances, détermine des actes différents en harmonie avec l’un ou l’autre groupe. L’acte n’est pas en rapport systématique seulement avec le sentiment qui nous paraît être sa cause immédiate, mais aussi avec tout le système auquel se rattache ce sentiment ; toutes les autres manifestations actives qui pourraient être la conséquence de ce sentiment sont plus ou moins empêchées et elles le sont d’autant plus que le groupe de tendances est mieux organisé, que la sous-personnalité est plus cohérente : l’indignation de Brutus contre le complot de ses fils pouvait se traduire de bien des manières diverses, mais les devoirs du magistrat dictèrent la série d’idées et d’actes particuliers qui pouvaient se coordonner en même temps avec la personnalité en jeu, et Brutus fit périr ses enfants. De même, dans une composition musicale, un accord pourrait être suivi d’un certain nombre d’accords différents, mais la nature de l’accord futur est déterminé en quelque sorte par la série des accords qui ont précédé le dernier. Il se produit donc à chaque moment un groupe d'inhibitions en rapport à la fois avec la nature de l’état , idée , sentiment , qui domine au moment même où l’arrêt se produit et avec la nature des autres états qui sont associés avec lui. Nous avons donc, pendant tout le temps qu’un groupe de tendances associées règne dans l’esprit et détermine des séries et des simultanéités de sentiments, d’idées et d’images, une série concordante d’arrêts systématisés en rapport à la fois avec chaque terme et avec l’ensemble de la série d’états psychiques. Chaque fois que le groupe de tendances cède à un autre la direction de l’organisme, la forme des arrêts se transforme corrélativement et une nouvelle série se produit, chaque fois que la première forme d’association reparaît la première forme d’inhibition reparaît aussi. C’est ainsi que nous voyons les désirs et les répulsions de telle

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ou telle personne pour telle ou telle chose se manifester et disparaître corrélativement.

La persistance latente des tendances momentanément enrayées ne peut être l’objet d’aucun doute — nous les voyons reparaître quand la fatigue ou une raison quelconque tend à amener un changement de l’orientation de l’esprit. L’unité du moi n’est qu’apparente : toutes les tendances qui se manifestent clairement à la conscience tendent bien vers le même but, mais les tendances opposées n’ont pas tout à fait disparu et ne sont que momentanément paralysées il en subsiste au moins certains éléments.

On peut en multiplier les exemples : un soldat, est au fort d’une bataille, — je suppose que c’est un bon soldat — tout le groupe d’instincts qui peut le rendre propre à sa destination actuelle se réveillera à ce moment : patriotisme, instinct de destruction, haine de l’étranger, colère irréfléchie, amour de la gloire, instinct de l’obéissance aux chefs, imitation, adaptation inconsciente à une situation donnée, peut-être aussi un certain retour à des tendances ancestrales — les autres sentiments, les autres idées disparaissent. Mais à d’autres moments, à cause de la fatigue des instincts trop longtemps mis en activité, ou bien par suite d’un changement de circonstances, c’est en vain qu’on fera appel au dévouement et au courage qu’il a montrés précédemment et sur lesquels on aura cru pouvoir compter ; c’est le côté égoïste de l’individu qui se manifestera, la peur de la mort, ou les sentiments de

famille, ou la haine d’un chef et avec eux tout le cortège

de sentiments et d’idées qui peut leur venir en aide, la tendresse, la prudence, la crainte, le regret, la mélancolie, des idées sur l’égalité, sur la justice ou l’injustice appliquées d’une manière particulière, une peur irréfléchie, etc. On a mille occasions de voir que les tendances arrêtées n’ont pas disparu, souvent même l’arrêt ne leur nuit en

l'inhibition SYSTÉMATIQUE — PERSONNALITÉ 301 rien, et quelquefois il paraît leur permettre de se développer.

Si nous examinons à son tour la personnalité aussi parfaite que nous pouvons nous la représenter, nous trouvons qu’elle nous offre avec la forme la plus complète de l’association, la forme la plus complète aussi de l’inhibition systématique. De même que, par hypothèse, tous les états d’esprit, toutes les tendances convergent vers un même but ou vers un système de fins, de même, et par une conséquence nécessaire, rien ne se produit qui puisse tendre à des fins opposées. Cet état paraît d’ailleurs purement théorique, mais plus l’association systématique , telle que les faits nous la montrent, tend à s’en rapprocher, plus l’inhibition systématique tend à s’en rapprocher aussi. Lorsqu’on nous parle des faits exceptionnels qui constituent une personnalité éminente, lorsqu’on nous montre par exemple les heures employées au travail, et des années successives occupées par un labeur excessif vers un but important, des recherches ininterrompues, des méditations prolongées — nous entrevoyons tout ce que cela indique aussi d’habitudes rompues, de tendances arrêtées, de renonciations cà des plaisirs sains ou malsains, innocents ou coupables , quelquefois au bonheur de la vie, quelquefois à la vie elle-même. Généralement, dans nos conditions d’existence actuelle , la personnalité ne se forme pas sans se déformer — et l’inhibition si elle est moins systématique au point de vue de la coordination générale des fonctions organiques n’en est aussi que plus visible. La forme mentale qui tend à absorber pour son usage toutes les forces psychiques, ne peut que rarement s’associer à toutes les tendances utiles à la vie et au bon fonctionnement de l’esprit, — il en résulte que bien souvent le développement excessif d’une manière d’être qui constitue l’unité relative de la personnalité, telle que nous pouvons la constater dans

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la vie réelle, ne s’obtient que par l’arrêt trop prolongé de tendances dont le jeu sérail nécessaire à l'harmonie générale de l’esprit et du corps et cette unité forcée qui provient de la domination d’une seule passion plutôt que d’un concours de toutes les tendances , n’aboutit souvent qu’à un état plus ou moins morbide ou monstrueux au point de vue psychologique comme au point de vue social. Chez ceux même qui réussissent le mieux, toujours quelque partie souffre. Littré s’est fait une remarquable personnalité d’érudit à force de travail et d’application, il a laissé au moins une grande œuvre, et il a été un des hommes qui ont contribué pour une part notable à diriger le courant intellectuel de leur époque, mais il s’est ruiné la santé, et d’un organisme exceptionnellement vigoureux, il a fait, avant le temps, un corps usé, souffrant et maladif. Chez d’autres, ce sont les sentiments de famille qui pâtissent et qui pourtant se seraient développés volontiers, ou quelquefois une qualité de l’esprit qui s’atrophie, des goûts littéraires ou artistiques qui disparaissent, comme chez Darwin. Pour une personnalité à peu près harmonique comme Goethe, combien avons-nous eu de génies déformés ?

Si nous réfléchissons à l’évolution de l’individu à la formation même de cette unité psychologique qui est la personnalité même, nous sommes frappés de la somme incalculable d’arrêts qu’elle implique , de destructions qu’elle occasionne. Qu’on pense seulement au continuel changement d’idées, de penchants, de goûts, de tendances qui se produit depuis la naissance de l’enfant jusqu’au complet développement du moi on se rendra compte que, si la vie physiologique est caractérisée par la mort continuelle des éléments de l’organisme, la vie psychologique n’est pas moins caractérisée par l’arrêt, la désorganisation lente des phénomènes de l’esprit — nos manières de voir, de sentir, de jouir, de souffrir, de penser, de concevoir, de

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raisonner et d’agir changent continuellement et chaque changement est marqué aussi bien par la rupture d’anciennes associations que par l’établissement d’associations nouvelles. Toutes nos premières manières d’être sont successivement suspendues, les éléments psychiques, c’està-dire les formes élémentaires qui les constituaient et qui sont le mode d’arrangement des atomes de l’organisme persistant avec des modifications pendant le renouvellement de ces atomes, sont séparés les uns des autres, décomposés, arrangés de nouveau pour être séparés de nouveau, voir s’interrompre leurs nouvelles combinaisons et renoncer à la satisfaction de leurs affinités passagères — c'est là un travail continuel dans l’esprit qui se forme, (comme dans celui qui se dissout) et toute évolution suppose une dissolution préalable ou simultanée une nouvelle association imposée à des éléments psychiques suppose la rupture et l’arrêt des associations précédemment établies, les goûts de l’enfant disparaissent, se renouvellent, disparaissent encore, depuis la naissance jusqu’à la puberté de nouvelles tendances se montrent, les idées se forment peu à peu, continuellement de nouvelles connaissances rectifient les anciennes, et le travail se poursuit ainsi, et cette mort partielle de l’esprit se renouvelle perpétuellement jusqu’à ce qu’un équilibre toujours bien instable paraisse s’établir.

Et ici, nous sommes amenés à retrouver la persistance des anciennes tendances. On pourrait croire que les nouvelles associations les ont fait disparaître, mais il n’en est rien, et toujours les anciennes affinités subsistent, menaçant l’œuvre nouvelle. A la première occasion, un choc, une maladie, une émotion vive, un phénomène ou un autre, peut, en détruisant l’association supérieure, en faisant disparaître l’orientation de l’esprit, en dénouant le lien qui relie ensemble les éléments psychiques , rendre ces éléments à leurs affinités premières et faire

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reparaître les premières associations. Les malades atteints par exemple de paralysie générale, alors même qu’ils ont été de bons peintres, reviennent à la manière de dessiner de l’enfance et, comme les enfants ne tiennent compte ni de la perspective, ni des rapports de dimensions des diverses parties du dessin , notre personnalité est ainsi à la merci des forces brutales qui peuvent la faire revenir en arrière ou la faire disparaître d’une minute à l’autre — et la faiblesse relative de la coordination suprême nous est expliquée en grande partie par la force relative que conservent encore les systèmes arrêtés ; en même temps qu’elle nous est une occasion de la constater et de l’étudier. Il n’est pas douteux d’ailleurs, que cette force ne soit variable selon les individus. Chez les uns les tendances arrêtées se manifestent toujours à la conscience, et il faut un très petit changement pour qu’elles reprennent la direction de l’organisme ; chez d’autres, au contraire, elles sont refoulées et décomposées au point qu’elles paraissent avoir complètement disparu, et pourtant une désorganisation mentale peut les reproduire d’un moment à l’autre si elle se fait assez lentement pour laisser place à des manifestations psychiques.

Les faits anormaux et pathologiques nous montrent aussi la réalité et l’importance du phénomène de l’inhibition en nous faisant voir ce qui se produit quand cette inhibition cesse ou en nous montrant comment on peut aider à la rétablir et comment le jeu régulier et coordonné des tendances peut reformer la personnalité en inhibant l’activité désordonnée des éléments livrés à euxmèmes et contractant des associations incohérentes. Je ne crois pas devoir revenir ici longuement sur cette question qui a été implicitement traitée à propos des tendances. Indiquons seulement le nouveau point de vue et examinons le fait en général. Les cas de dédoublement, de dissolution de la personnalité, en même temps qu’ils nous

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marquent un trouble de l’association systématique, marquent également un trouble de l’action d’arrêt qui s’exerce trop ou ne s’exerce pas suffisamment et en tout cas s’exerce mal. Tel est, par exemple, le cas de l’homme, qui d’après Wigan, « avait le pouvoir de poser devant lui son double. Il riait très fort à ce double qui riait aussi. Ce fut longtemps pour lui un sujet d’amusement, mais dont le résultat final fut lamentable. Il se convainquit graduellement qu’il était hanté par lui-même (haunted by himself). Cet autre moi le chicanait, taquinait et mortifiait sans relâche. Pour mettre fin à cette triste existence, il régla ses affaires et ne voulant pas commencer une autre année, le 31 décembre à minuit, il se tira un coup de pistolet dans la bouche » h On voit se produire dans les cas pareils des séries de phénomènes cohérents en eux-mêmes, mais incohérents par rapport au moi qui marquent évidemment un trouble du pouvoir inhibiteur amenant un commencement de décoordination. Il parait y avoir , au contraire, surtout un arrêt excessif dans des cas comme celui de Félida X.... et de Louis V.... , où le malade, en passant d’un état à l’autre, oublie ce qui s’est passé pendant une longue période de son existence et présente plusieurs orientations différentes de l’esprit qui ne peuvent suffisamment s’associer entre elles, la présence de l’une étant une cause d’inhibition pour les phénomènes et les tendances qui caractérisent l’autre.

Il est intéressant de contrôler les inductions précédentes parce que dit Griesinger au sujet du moi, de ses troubles et de la manière dont on peut l’aider à se reconstituer. Griesinger, un des aliénistes qui ont vu le plus clair en psychologie, a traité plusieurs fois la question de la personnalité, il a signalé la pluralité des personnalités à l’état normal 1 2, il indique les troubles de la personnalité

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