ANATOMIE PATHOLOGIQUE
En lisant les observations que nous avons reproduites, on a pu remarquer que les longues descriptions histologiques que certaines contiennent se ressemblaient beaucoup entre elles; aussi nous 11e pensons pas qu’il soit très utile de nous étendre longuement sur l’anatomie des adénomes meibomiens. Dans certaines des observrtions où la tumeur évoluait depuis longtemps, certains détails sont, au premier abord, assez obscurs; cela tient à l’âge avancé des lésions. Mais dans le cas de MM. Cabannes et Lafon, où le début de la tumeur était récent, les faits sont beaucoup plus démonstratifs.
Pour donner plus de clarté à ce chapitre, nous rappellerons brièvement quelques-uns des caractères anatomiques des glandes de Meibomius normales. Sur une coupe sagittale de paupière supérieure, les glandes de Meibomius forment une bande longue de 1 millim. 8 environ ; la largeur maxima de cette bande est de 0 millim. 65 et sa largeur minima, au niveau du bord libre, est de 0 millim. 5. Ces glandes sont situées en plein tarse, c’est-à-dire dans un tissu fibreux lamellaire entrecoupé de cellules fusiformes rares. Que la face postérieure du tarse, l’assise glandulaire est très près de la conjonctive, à 0 millim. 08 ou 0 millim. 01 de l’épithélium conjonctival. En avant, la moitié inférieure de l'assise se trouve en contact immédiat avec les faisceaux de l’orbiculaire et même quelques culs-de-sac glandulaires se trouvent cernés par les fibres de ce muscle. La moitié supérieure, au contraire, se trouve éloignée des faisceaux de l’orbiculaire de 0 millim. 5.
Cette assise est formée par une série d’éléments glandulaires de dimensions variables, les plus petits mesurent 0 millim. 1 ; les plus grands ont un diamètre qui peut atteindre 0 millim. 6;
la moyenne varie entre 0 millim. 36 et 3 millim. 4. On compte, dans toute l’assise, une quinzaine d’éléments glandulaires; les uns apparaissent ovalaires, les autres polycycliques, les plus petits paraissent résulter de l’incidence des coupes. Ceux qui ont des contours polycycliques montrent 3 à 4 bourgeons sur une coupe.
Les cellules glandulaires sont superposables aux cellules des glandes sébacées; a la périphérie, ces cellules sont tassées, cubiques ou ovalaires; les noyaux sont compacts, riches en chromatine, quelques-uns en mouvement karyokynétiques , leur protoplasma est alvéolaire spongiocytique. Ces cellules mesurent 9 à 12 g de hauteur. A mesure que l'on se rapproche du centre de l’acinus, les cellules augmentent de volume, deviennent polyédriques par pression réciproque et donne à 1 élément glandulaire un aspect de mosaïque. Certaines de ces cellules centrales mesurent jusqu’à 70 g de diamètre; leur protoplasma devient plus spongieux et se colore moins bien, il en est de même du noyau; nous assistons en somme à la fonte graisseuse de ces éléments cellulaires.
Autour des éléments glandulaires existent des espaces très étroits ne mesurant pas plus de 3 à 6 g, limités d'une part par un tractus conjonctif plus ou moins épais, mesurant de 6 à 45 g d’épaisseur, et d’autre part par un très mince liseré conjonctif qui forme comme une basale, sur laquelle repose la couche périphérique des glandes. En certains points ces espaces deviennent virtuels ou même nuis. On ne voit pas de bordure endothéliale tout au moins continue; mais çà et là on trouve quelques cellules conjonctives accolées aux paroies; on trouve aussi quelques tines fibrilles conjonctives qui relient les deux parois. On ne trouve en général pas d’éléments anatomiques dans ces lacunes ; exceptionnellement, on y voit un lymphocyte (cette description a été faite d’après des coupes et des notes qu’ont gracieusement mis à notre disposition MM. Sabrazès et Ch. Lafon).
En résumé, les acini meibomiens sont essentiellement constitués par une assise périphérique de cellules génératrices reposant
sur une membrane basale, cette assise donne naissance à des cellules qui ne tardent pas à subir la dégénérescence graisseuse et qui forment alors la matière sébacée, excrétée au fur et à mesure de sa production.
Si, par suite d’une perturbation dans cette évolution physiologique, perturbation dont nous ignorons complètement les causes, l’activité génératrice des cellules périphériques augmente et si les cellules centrales tendent à subir la transformation sébacée, l’adénome est alors constitué. L’hyperplasie épithéliale a pour conséquence directe l’agrandissement des acini. Sous la poussée des cellules nouvelles, les acini refoulent les travées conjonctives qui les séparent normalement; celles-ci s’amincissent et finissent par devenir de délicates cloisons. Il se produit alors une coalescence des élémenls glandulaires, qui aboutit à la formation de grands lobules à contours polycycliques ou géographiques. A la périphérie, le tissu conjonctif repoussé s’organise en capsule fibreuse, qui isole le néoplasme.
Les cellules qui occupent le centre des acini conservent longtemps une vitalité anormale, au lieu de subir, rapidement la dégénérescence graisseuse. Les acini adénomateux ont alors les mêmes caractères que les acini meibomiens embryonnaires normaux. Dans les inflammations traumatiques des glandes de Meibomius, on observe de même un retour à l’état embrvon-
naire, comme l’a montré Podwyssotsky dans un travail intitulé Sur la régénération de l’ épithélium des glandes de Meibomius.
Cette vitalité des cellules se manifeste par la persistance de leurs caractères de jeunesse; au lieu d’évoluer dès leur formation vers le type sébacé adulte, c’est-à-dire au lieu de devenir grasses, polygonales et spongiocytiques, elles restent longtemps petites et cubiques; leur protoplasma est plus homogène et prend vivement les couleurs; leur noyau est fréquemment en karyokynèse. Au lieu d’une seule assise, la couche périphérique en compte plusieurs. Au centre des lobules, les cellules deviennent lentement adultes; cependant elles sont plus vivaces que les cellules des glandes normales; leur affinité pour les cou-
leurs est plus grande, leurs conlours restent plus nets et Ton voit parfois des noyaux en activité.
Quand les lobules ont atteint de grandes dimensions, les cellules centrales finissent par subir la dégénérescence graisseuse. Mais comme l’agrandissement des acini a eu pour conséquence l’oblitération des canaux excréteurs, il se forme de véritables kystes sébacés dont les parois sont tapissées par une couche plus ou moins épaisse de cellules encore vivantes. Dans les couches microscopiques traitées selon les procédés ordinaires (alcool, xylol, benzine, etc.), le contenu de ces kystes, qui est graisseux, est dissous par les liquides employés. Aussi les cavités kystiques apparaissent vides. Certains auteurs ont improprement donné à ces cavités le nom de lumière glandulaire. Ces kystes peuvent devenir très grands, comme dans le cas de Pause.
Le tissu conjonctif des travées interlobulaires a, lui aussi, des caractères plus jeunes que le tarse normal. La plupart des auteurs signalent son infîltra'ion par des cellules rondes. Dans le cas de MM. Cabannes et Ch. Lafon, il existait, en certains points, une réaction inflammatoire très accusée; cette particularité tient probablement à ce que la tumeur avait été incisée quelque temps avant son extirpation.
En se développant, la tumeur refoule au-devant d’elle les plans superficiels de la paupière. Quand elle a pris un grand développement, les fibres musculaires de l’orbiculaire sont dissociés et éparpillés autour de la capsule. Certains auteurs ont enlevé la peau qui recouvrait la tumeur; cette peau était amincie, mais à l’examen microscopique on constatait qu’elle avait gardé la structure normale. Au contraire, la conjonctive est le plus souvent hypertrophiée : son chorion s’infiltre de cellules rondes et son épithélium devient pavimenteux stratifié. Ce sont là les caractères de l’inflammation conjonctivale chronique.
En résumé, l’adénome meibomien présente tous les caractères distinctifs des adénomes en général : régularité des formations épithéliales, ressemblance intime avec la glande normale, pré-
sence d’une membrane partout continue sur laquelle repose l’assise épithéliale régénératrice, tendance à devenir le siège de formations kystiques et à s’isoler du tissu où il a pris naissance. Gomme le dit Leber, il s’agit d’une véritable hypertrophie glandulaire. Les adénomes meibomiens rentrent dans la catégorie des poly adénomes sébacés de Broca, c’est-à-dire que l’hypertrophie atteint simultanément un grand nombre de glandes à la fois.