SCENE
PIERRE
Entendre cela de ta voix, Claude ! — Cela !
CLAUDE
Il faut cacher ma misère. Vois comme je suis pauvre pour toi. Tu demandes un désir que je ne peux pas retrouver.
Aurais-tu préféré que je fusse l'infidèle qui t'aurait donné son corps déjà lassé par un autre. (Pierre lève les mains.) On n'est pas cruel, vois-tu bien ; mais nos instincts dépassent nos forces.
Je ne peux plus t'aimer. Où prendras-tu le droit de me retenir en otage > Je dois partir, Pierre. — H faut que je parte.
PIERRE
As-tu cru vraiment que je te laisserais t'en aller ainsi, tu t'es donnée, Claude, je te garde.
CLAUDE, de très haut.
Nul n'appartient jamais à personne. — Nul n'est le maître de sa vie. — Nul ne peut engager sa vie.
Toute la volonté du monde ne ferait pas revivre un instant l'amour qui m'a quittée. Pierre, laisse-moi partir.
PIERRE
Je suis ton Maître.
CLAUDE
Alors, je deviens l'Ennemie.
PIERRE
Il n'y a pas pour moi de plus grande douleur que de te perdre.
CLAUDE
Tu m'as perdue !
PIERRE
Je défends qu'un autre te prenne.
3o l'adieu
CLAUDE
Peux-tu défendre que je me donne >
J'ai droit à la vie de qui tu aimeras.
CLAUDE
De qui me possède seulement !
PIERRE
Prends g-arde, Claude !
CLAUDE
Prends grarde, Pierre ! (Silence.)
Tu es faible puisque tu m'aimes. — J'ai prise sur toi par ta douleur. Asservis-moi, je t'imposerai les soupçons, les mensonges, l'espionnage. Je te ferai des nuits d'attente pires que mon absence. Tu connaîtras les lettres surprises, les fuites, la honte, les recherches.
Tant que tu souffriras, je serai la plus forte. Et je finirai bien par te lasser.
Je veux être libre !
Je te tuerai, Claude
PIERRE
CLAUDE
Eh bien, tue-moi!
Ils sont face à face, misérables, tendus. Très lou^ silence. Pierre se recule, brisé, jusqu'à la table.
PIERRE, à voix basse.
Qui es-tu devenue ?
Qui es-tu devenu, loi-mûme ?