SCENE II
CLAUDE
J'ai longtemps regardé l'eau qui fuyait, l'eau que rien n'arrête..et qui ne revient jamais en arrière.
CLAIRE
Et puis ?
CLAUDE
J'ai regardé tout : les arbres, l'herbe, la maison blanche, le vieux jardin. . . comme pour une dernière fois.
CLAIRE
Pour une dernière fois, Claude ?
CLAUDE
Hé bien > — Il m'a semblé que je n'avais jamais connu tout cela, comme si rien de ma vie n'y avait passé. (Silence.) Peutêtre que rien de ma vie n'3»demeure plus, en effet.
CLAIRE
Peux-tu parler ainsi de la vieille maison où tu as trouvé tant de bonheur >
CLAUDE
Le bonheur passé n'est plus du bonheur.
CLAIRE
On peut s'en souvenir.
Je dis ce que j'éprouve, simplement. Toutes nos pensées d'autrefois n'y changeraient rien : je ne vois plus les choses comme je les ai vues.
CLAIRE
C'est que ton âme n'est plus la même.
CLAUDE
Peut-être ! — Pourquoi me suis-je ainsi devenue étrangère > Est-ce que je le sais > {Elle se regarde dans la glace en arran-
géant ses roses. Une rose tombe.) Peut-on jamais savoir } Notre âme change à notre insu, malgré nous, avec notre sang, et nous lui appartenons.
Quelle est cette force profonde qui nous domine > Si souveraine en nous, que quand on la combat on se tue peu à peu ! . . . et qui nous fait mourir quand on a cru la vaincre }
Que savons-nous jamais de nous-mêmes ? — C'est peut-être en aimant Pierre que j'ai cessé d'être moi, la seule Claude réelle. C'est pendant mon amour que je fus étrangère. Pourtant j'étais heureuse !
Alors, pourquoi ne le suis-je plus }
CLAIRE lui met les mains aux épaules.
Il y a comme un adieu dans ta voix. Tu regardes le ciel avec un désir de départ. — Claude >
CLAUDE
Que veux-tu ?
CLAIRE
Tu vas donc nous quitter que tu regardes tout pour la dernière fois } {Claude se tait.) Claude ?. . . Claude ?. . .
CLAUDE ôte les mains de Claire.
Laisse-moi 1
CLAIRE, avec douleur.
Tu veux partir ! — Ah, dis-moi ? Dis-moi ?
CLAUDE
Est-ce que je sais > Peut-être !
CLAIRE
Ah!
CLAUDE
Peut-être que non aussi.