SCÈNE II
CLAIRE
Que t'avons-nous fait, pour que tu nous abandonnes > — Lui surtout, qu'a-t-il fait }
CLAUDE, froidement.
Rien ! Je le sais. — Nos joies ou nos douleurs n'ont pas nécessairement un sens. La vie qui nous entraîne est irrésistible.
CLAIRE
Mais, notre cœur ? Notre cœur peut se fixer parce qu'on veut, et que cette puissance du vouloir est sans limite.
CLAUDE
Petite Claire ! {Elle lui pose la main sur le front.) Toute la volonté du monde n'empêcherait pas l'eau ni le temps de suivre leur cours. — J'obéis à ma vie, à toute ma vie. [Long silence.)
Pierre était ici, n'est-ce pas ? Pourquoi est-il parti quand je suis arrivée ?
Pierre n'était pas là.
CLAUDE
Tu mens !
CLAIRE
Comment peux-tu savoir?...
CLAUDE
A ta voix, à tes yeux, à tes mains ! . . . Il y a sur toi la preuve de sa présence. Tu as pleuré avec lui.
Est-ce que tu aimes Pierre > — Je n'ai pas une âme méchante, je t'assure. Je touche à une heure souveraine. Et tu dois, Claire, tu dois vraiment me répondre. — Est-ce que tu aimes Pierre?
CLAIRE, à Vécart.
Je ne l'ai pas aimé autrement que je ne le devais.
CLAUDE
II ne s'ag-it pas de cela, Claire. — Il n'y a pas de devoirs. Où nous en sommes, tous les trois, il ne peut rien rester d'obscur. II ne faut pas nous mentir. — Est-ce que tu aimes Pierre?
Long silence. Claude regarde Claire. Claire, assise auprès de la table, immobile, considère les roses posées devant elle. Claude poursuit plus bas.
Ton amour est secret encore. Mais il t'échappera bientôt, par un invincible vœu d'être connu... [Silence.) par un invincible vœu.
— Mon cœur s'est desséché pour Pierre. Ma vie s'est détournée de lui sans que je sache, sans que je comprenne. — Avec quelle espérance devais-tu voir s'épuiser mon amour?
Avec quelle douleur, parce que je vous aime tous les deux 1
CLAUDE
Mais tu l'aimes! — Maintenant comment pourrais-tu m'aimer davantage ? — Tu es toute pâle. Si je posais la main sur ton cœur, je serais effrayée de le sentir battre aussi impétueusement d'espoir. — Avec quelle joie devais-tu guetter l'épuisemtnt de mon cœur }
CLAIRE, droite.
Avec quelle douleur, parce que j'aime Pierre !
CLAUDE
Mais avoue donc ton âme et l'ardeur de ton sang ; ou connaisles mieux par moi-môme.
CLAIRE
Pierre n'a qu'un seul amour, Claude ! Aie pitié de lui ! Reprends-toi ! Rends-lui ta tendresse. Ne crois-tu pas qu'il peut mourir de l'avoir perdue >