INTRODUCTION
Pendant les dernières années de mes études certains cours de mes professeurs d'histoire ou de politique contemporaine se gravèrent davantage dans mon esprit et me firent longuement réfléchir.
Ïl s’agissait de l'expansion coloniale, de la conquête des pays encore peu connus, de la nécessité pour les nations européennes d’acquérir sans cesse de nouveaux territoires, soitpour y trouver un débouché au commerce grandissant de la métropole, soit pour y diriger, y endiguer le trop plein d’une population à l’étroit. L'accroissement rapide et régulier d’un peuple peut en effet devenir autant une cause de misère individuelle, qu’un danger pour les gouverne-
ments, en fournissant aux partis de désordre des re-
crues jeunes, hardies, sans retenue, désireuses de mieux vivre, ambitieuses d’un bien-être que réclament désormais toutes les classes de la société.
J'eus la bonne fortune d’avoir notamment parmi mes professeurs l’éminent historien Albert Sorel. Et j'entends encore résonner à mes oreilles cette phrase, la dernière qu’il prononça, celle qui termina son cours de toute une année, la dernière même de son professorat, car il devait mourir quelques jours après, profondément regretté de tous ses élèves.
« Messieurs,nous dit-il,souvenez-vous que l’homme de l’Europe est à Londres. »
En parlant ainsi, Albert Sorel n’entendait pas faire uniquement de la politique et nousindiquer ses préférences pour tel chef d’État au détriment de tel autre, nous montrer l'influence d’une intellectualité plus grande, d’une connaissance plus approfondie chez un seul homme des difficultés mondiales présentes,d’'une habileté plus adroite pour les résoudre. Non : Albert Sorel voulait par ces paroles faire pénétrer en nous cette croyance, sa conviction à lui, que l’influence mondiale de l’Angleterre provient surtout de son empire colonial, de la sagesse de son administration envers ses possessions innombrables, si différentes les unes des autres par les mœurs, le climat, la langue, les possibilités économiques ; du bon sens qui préside àleur organisation en leur laissant une liberté,
une autonomie qui jusqu'à présent ont puissam-
te ment servi la grandeur de l’Angleterre en aidant à la prospérité de ses tributaires.
IL est certain que les questions coloniales sont de plus en plus à l'ordre du jour et l’une des plus graves préoccupations qui s'imposent à l’attention des pays d'Europe est celle des colonies.
Dans tous les pays eneffet,que cesoit les plus puissants comme l’Angleterre,la France ou l’Allemagne, ou de plus faibles comme la Belgique ou la Hollande, le problème colonial s’impose avec une impérieuse exigence. Les frontières en Europe n'ont plus d’élasticité, ne peuvent varier que douloureusement, à la suite d’une guerrepresqueaussi désastreuse, aussi déplorable pour le vainqueur que pourle vaincu. Elles ont encore au contraire la possibilité de s'étendre en de nouveaux pays et sur d'immenses territoires.
Presque partout il est vrai,le partage est déjà fait; mais il ne suffit pas de posséder un bien, il faut le faire fructifier. Il faut extraire du sol la richesse souterraine de ces pays à peine explorés, il faut mettre en valeur des terres jamais cultivées, dont la fécondité sera en maints endroits d’autant plus grande que leur repos aura été plus long. Il faut amener peu à peu à la civilisation les indigènes, sans heurter de front leurs croyances, leurs habitudes, en tenant compte au contraire de leurs besoins, de leurs goûts, en répandant l'instruction élémentaire, en employant
à son tour la force de la persuasion et du temps, si
la force brutale fut le point de départ quelquefois nécessaire.
En France à l’heure actuelle la question coloniale est de tous côtés à l’ordre du jour. Si en Indo-Chine elle cause de l’appréhension, au Maroc elle permet l'espoir, à Madagascar elle autorise la sécurité, en Algérie et en Tunisie elle nous donne un légitime orgueil. Au Sénégal, au Dahomey, en Afrique équatoriale française, c’est le progrès qui s’avance à pas lents, mais certains et féconds.
Le domaine colonial de la France s’est considérablement accru depuis vingt ans. Après l’avoir taillé on veut le faire valoir. Des missions le parcourent en tous sens. On s'efforce de l’administrer le mieux possible. L’est-il d’une façon parfaite? Il serait audacieux de l’affirmer et téméraire de nier l’utilité de réformes possibles. Les critiques ne font pas défaut. Serait-il bien avantageux d'appliquer aux colonies françaises le système anglais? Je crois impossible de répondre à la question d’une façon formelle. Dans chaque système il y a du bon et du mauvais ; il s’agit de savoir distinguer et choisir en tenant compte des milieux différents et du caractère de chaque peuple colonisateur.
Pour cela il n’est pas inutile de connaître, à un moment où une refonte complète de notre ministère
des Colonies est à l’ordre du jour (1), sinon dans tous
1. Voir dans le très intéressant rapport de M, Messimy, député :
Cdathe sé
ses détails, au moins dans son ensemble, le fonctionnement du « Colonial Office », organe central de l’administration des colonies britanniques, afin de pouvoir y prendre ce qui pourrait peut-être s’adapter avantageusement à l’administration des colonies françaises.
Un besoin de nouveauté, d'observation plus approfondie, d’études comparées, m'a été enseigné au cours de mes études de droit. C’est lui qui me guidera dans cette recherche. — De quelle façon administrer notre domaine colonial? Pour essayer d’y répondre je suis allé prendre une leçon chez nos voisins.
Je me suis trouvé singulièrement aidé dans ce but par l’accomplissement d’une mission que M. le ministre des Affaires Étrangères voulut bien me faire l’honneur de me confier auprès du Colonial Office. Dans les quelques séjours que je fis à Londres, j'eus ainsi à ma disposition les rapports et les documents non publiés provenant soit des possessions anglaises, soit du ministère. La matière est extrèmement complexe. N'ayant jamais eu l'espérance de pouvoir l’étudier dans son intégralité, je n’ai pas la prétention de l’exposer en entier. Je me suis simple-
ment efforcé de tirer du fonctionnement d'ensemble
« Sur le budget général de l'exercice 1910 », Ministère des Colonies, « Budgets locaux », la deuxième partie qui traite de cette réorgani-
sation, p. 244 à 261.
SN du Colonial Office et rapports généraux des colonies avec la Métropole, un résumé, aussi exact que possible, afin de donner quelques indications, pouvant servir soit à des recherches générales plus lon- | gues, soit au contraire à l'étude approfondie detel 4
ou tel point déterminé.
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