REFLEXIONS D UN SIMPLE CITOYEN
de synonymes malveillants que deux pages ne suffiraient pas h les énumérer.
Pour épanouir les rates, après boire, Tadministration reste un sujet de conversation qui le dispute aux femmes. Son nom seul fait jaillir et s'épancher la verve des convives : chacun sort une histoire ; snobs et commerçants, prolétaires et bourgeois, danseuses et psychologues s'accordent sur ce chapitre. Les journaux ouvrent d'acerbes rubriques. Les réclamalions plouvent: les signatures couvrent les pétitions; les plus grands écrivains s'ingénient à sécréter l'amertume de leur temps. De Rabelais à son petit-neveu Courteline^ que de satires cruelles! Pauvre administration, te voici mal en point!
Cependant chacun de ces censeurs ne cesse de profiter des efforts qu'il raille. Pour qu'il puisse vivre, s'enricliir, courir à ses plaisirs, les fonctionnaires ont travaillé sans joie et sans récompense. singulière revanche ! Plus on les vilipende, plus on a recours à eux; ce sont les administrés qui de propos délibéré étendent chaque jour l'empire de l'administration. Entre deux quolibets, le peuple se rue vers les bureaux, et, malgré les objurgations des économistes, ce dont il se plaint par-dessus tout, c'est que l'administration ne lui vienne pas en aide en toute circonstance»
Cet uni versel mouvement emporte toutes les nations, les libérales comme les autoritaires. Jadis on n'eût pas manqué de dire qu'il prouvait l'abâtardissement de respLîCc humaine; aujourd'hui on le représente comme l'indice* de la civilisation : chaque âge a ses tliéoriciens. Qu'importe : il est, il s'impose aux esprits les plus indolents ou les plus prévenus ; nous n'ouvrons plus une revue, un journal sans avoir les yeux tirés par quelque titre où les mots État et fonc-
tionnaires sont amalgamés de toutes les façons. Et nous lisons Tarticle car nous sentons bien que cette question des fonctionnaires est maintenant la grande, la première, la seule peut-être, que toute notre vie publique et privée en dépend, que chacun de nous doit savoir ce qu'ils font, pourquoi ils le font, comment ils le font. Mais sommes-nous beaucoup plus avancés lorsque nous avons lu l'article?
Aux premières lignes l'obscurité se fait dans notre esprit. L'État, les fonctionnaires, que signifient ces mots ? Nous les répétons machinalement sans savoir à quelle réalité ils correspondent. L'Etat, ce mot fatidique, dont les histoires ont longtemps attribué à Louis XIV une définition si naïvement personnelle, je Tànonne depuis mon enfance administrative. Chaque jour, depuis vingt-cinq ans, je le répète, je l'écris plusieurs fois. Que veut-il dire? Le dictionnaire de l'Académie française ne lui reconnaît pas moins de sept sens : une situation, un registre, une manière d'être, une liste, une profession, l'administration d'un pays, un peuple en corps de nation. Je ne vois clairement qu'une chose, c'est que je n'emploie généralement le mot État dans aucun des sens que lui attribue le dictionnaire de la langue que je parle. Je l'emploie dans un huitième, ou dans un neuvième, ou dans un dixième sens, dans lequel je mets pêle-mêle tout ce que je n'ai pu approfondir des rapports nécessaires de la société et de l'individu. Moi et les autres. Car les meilleurs auteurs ne sont pas plus précis que moi sur ce point. Ils ont pourtant cherché à définir le sens mystérieux : chacun s'y essaye et sans se décourager multiplie les définitions. Dans les éditions successives d'un même traité, un professeur de droit justement admiré définissait TEtat :