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CHAPITRE PREMIER

Les hommes politiques ont toujours été très partagés sur l'utilité d'un Président de la République, et un de ceux qui devaient ie devenir en avait proposé la suppression. Les trois raisons les plus probantes que Ton donne pour le maintien de cette institution, qui semble relever d'un ordre anti-démocratique, sont : d'abord, qu'étant entourés de nations monarchiquement organisées, il est utile que nous soyons représentés par un chef d'État chaque fois que notre puissance souveraine doit se manifester; ensuite, que le Président de la République choisit ses ministres, ce qui suffit pour éviter de voir se former des

!3 issus d'un vote de la Chambre qui donuer des indications obscures ou s à l'esprit républicain; enfin, que le t de la République peut con^ituer un une sauvegarde dans un cas d'entraîné-" suffrage universel.

premier point : on doit se demander si ent de la République n'est pas une gène l'il n'est une utilité. Si on se place en exigences internationales, il est de droit

considérer le titre d'Empereur comme îr, le titre de Roi comme le second et t venir qu'à la suite le titre de Présirépublique. Sans doute, la France est ts nations auxquelles on doit les honyaux, honores régit; elle a passé avec e un arrangement stipulant l'alternat , Recueil des traités, I. 10), et l'article aité de Tilsitt, qui est de 1807, stipula

France et la Russie l'égalité parfaite cérémonial des chefs d'État comme des

ambassadeurs; mais si, par exemple, le Président de la République Française se trouvait dans l'obligation de se rencontrer personnellement soit avec l'Empereur d'Allemagne, sok avec celui de l'Autridie-Hongrie, il est fort probable que ces potentats soulèveraient plus d'une difficulté sur quelque prérogative de leurs bonneurs royaux, dé la préséance ou du pas, proto-

stasia. La France républicaine ne se permettrait

sans doute pas d'invoquer le règlement du Pape Jules II (an 1504, Gunther, I, 29 — ce règlement ne fait, mention ni de la Russie, ni de la Suède, ni du Danemark) qui a été pendant longtemps le décret de messidor des relations internationales ; elle ne pourrait encore que difficilement se référer au traité de Campo-Formio (an 1797,, art. 23) ou au traité confirmât if de Lunéville (an 1801^, art. 17); il y aurait donc, certainement, en cas de rencontre du chef de l'État français avec toutes ou avec certaines têtes couronnées, à rédiger une convention spéciale réglant le cérémonial.

mais rien ne prouve qu'on y aboutirait à l'honneur du Président de la République Française, et qu'il ne faudrait pas renoncer à s'entendre comme on^y renonça en 1814-1815, lorsque le Congrès de Vienne reconnut l'impossibilité oîi il se trouvait de régler le rang, ce qui était à cette époque incomparablement plus facile qu'aujourd'hui. Le Président de la République, pour être sûr de ne pas abaisser la France, et même pour ne pas risquer de faire discuter le rang qui lui est assigné ou les honneurs qu'on lui défère, ou pour éviter quelque froissement imprévu, semble donc condamné à ne point franchir les frontières de son pays.

On objectera peut-être que, parfois, le Président de^ la République reçoit la visite d'hôtes royaux. Cela est vrai ; mais c^est chez lui qu'a lieu la réception des têtes couronnées ; et recevoir l'héritier d'une couronne ou un roi voyageant la plupart du temps incognito (l'incognito s'obtient en prenant un titre inférieur à celui qu'on porte*,

ce qui signifie Fabaiidon momentané du rang qu'on a et des honneurs qui y afférent, Gunther, I, 277. Moser)^ n'est pas recevoir quelqu'un avec qui on a droit à l'égalité. Le prince de Galles, qui vient communément en France vivre de la vie de tous, n'agira plus si librement quand il sera roi de la Grande-Bretagne. On répondra à ces objections qu'on peut toujours avoir recours à des alternats ou à des expédients et on citera derechef le fameux exemple de 1659, lors de l'entrevue des rois de France et d'Espagne, dans l'île de la Conférence, sur la Bidassoa, oîi une ligne fut tirée au milieu de la salle ; mais cachâton à la population française une partie des négociations auxquelles une entrevue donnerait lieu, qu'elle en apprendrait toujours suffisamment pour en saisir le ridicule ; il y a des choses qui ne sont plus, en France, ni de notre époque, ni de notre régime ; le mieux semble donc que nous nous renfermions dans notre dignité, d'autant que ces entrevues, si elles pèsent très légè-

9 rapports internationaux, rise faire perdre au Président de la Qçaise le caractère déjà quelque lef démocratique d'un gouverne- Président de la République s'est a « l'Excellence », irait-il, dans i^ec un Empereur ou un Roi, le esté » et de « Sire », tandis qu'il eler comme un simple ministre ? Une nation est absolument libre lef du titre qui lui convient sans lur l'égalité de la puissance à la il se trouve vis-à-vis des autres er, Moser), mais le titre qu'on le l'Etat n'est indifférent ni en chefs d'Etat, ni dans l'usage et t dans ce monde diplomatique iment de mot, de légende et de lar le fait qu'on est Président de française on acquérait l'égalité

vis-à-vis des chefs des autres puissances dont jouit la Nation elle-même, pour lui donner un titre comportant cette égalité, il faudrait le traiter de « Mstjesté » ; ce serait le seul titre qui lui conviendrait ; mais ce titre appartient à un ordre monarchique que la République n'a pas pour but de restaurer ; ne pouvant remployer, il est surprenant qu'on se soit arrêté au terme d'Excellence, titre dont on ne se sert pas pour des personnes exerçant la souveraineté et qui rabaisse le Président de la République au rang d'un ministre ou d'un ambassadeur. Pour sortir de l'inconvénient qui nous poursuit, il faut ne point le créer, abandonner décidément les qualificatifs et ne pas permettre que l'on s'en serve plus en rédigeant des instruments diplomatiques que dans des allocutions, fussent-elles en latin, dans les cérémonies surannées de la remise de la barrette cardinalice. La forme républicaine entraîne nécessairement l'égalisation des appellations, et si

on ne dit pas : « Citoyen Président de la Répu-

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blique », ce qui donnerait à ce magistrat un caractère de grandeur populaire plus précieux que tous les autres, que les monarques les plus autoritaires, Louis XIV' lui-même, ne dédaignaient point d'entendre, si on ne dit pas « citoyen », il faut dire : « Monsieur le Président de la République », jamais : « Monsieur le Président » tout court, de manière que le titre ne puisse être confondu avec celui d'un président quelconque, par exemple un président de tribunal. Nous ferons remarquer, en plus, qu'il n'y a pas lieu de fournir à certains personnages le moyen de ne pas prononcer le mot de République et qu'il n'est permis à personne de faire de la République un gouvernement neutre ou hongre.

On comprend combien il est nécessaire pour un Président de la République de prendre un caractère démocratique et de se ranger du côté de ce qui est l'usage courant et populaire, puisqu'il ne peut plus employer le Dei gratia ou le rex chi'istianissimus^ qu'il n'est pas traité dé

« bon frère » ou de « cousin » parles chefs d'É* tat couronnés, qu'il ne se sert pas, dans ses rapports avec eux, de ces appellations, que les républiques ne reçoivent pas de ces distinctions de titres, et que dans les lettres qui leur sont adressées elles sont appelées simplement « vous ». Tout autre attitude du Président de la Republique se traduit par des humiliations gratuites ou par des moqueries latentes qui sont loin de contribuer à la considération du pays à la tète duquel on l'a placé.

Ces titres, ces pénétrations dans les choses d'ordre monarchique ne servent qu'à enlever à la présidence de la République le caractère de simplicité qui en fait la dignité et la grandeur ; et puis, lorsque, pat malheur, on oublie ses origines, on est amené fatalement à changer ses mœurs et on ne tarderait pas à voir se créer une espèce de cour que les antécédents du person-^ nel républicain qui pourrait la former n^appellent peut-être pas précisément à cette forme de

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ndanéité. Le- seul terme de « cour » suffit à olter les républicains siacëres. Une cour à ;re époque, si par malheur elle se formait, setplus ridicule, plus triviale que les cours de poléon I" et de Louis-Philippe", et son élroise, "quelle que soit l'affabilité des hôtes, n'y ait pas trouver la familiarité et la bonhomie - ! anciennes petites cours de la Confédération^^ manique : l'esprit de dénigrement systémaue de notre province y dominerait. Une cour la réunion de personnes constituant une te, et alors ces personnes admettent les quais et les défauts de cette caste et reçoivent iramment l'éducation adéquate àleur milieu; bien c'est le point de centralisation d'un cera nombre d'individus qui exploitent en com- .n, et proportionnellement à leurs mérites et El faveur du maître, une population dissémi- ! sur un territoire. Une république ne reconssant pas de -caste et s'étant établie contre les ]loiteurs ne peut donc avoir de cour ; elle ne

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peut fonder de nouveau* une caste ou une caste ne peut se fonder qu'en coupant du peuple ceux qui mèneraient une vie qui les éloignerait de leur origine et qui en 'arriveraient, par une * pente facile à la nature humaine, à se croire au-dessus des autres et à mépriser les contacts, môme les avertissements d'en bas, et il, n'y a rien de plus néfaste pour les idées républicaines et pour la vie d'un peuple.

Au surplus, et sans s'arrêter à ce qui pourrait davantage prêter à raillerie, un- Président de la République s'apercevrait vite que l'intro- *duction de l'étiquette des cours, que de se placer sur des nuages ou de se croire du sàngre azul^ a pour résultat de créer autour de lui l'isolement et de le livrer à une faible et décevante coterie, ce qui n'est pas non plus sans exercer toujours une action funeste sur la marche des affaires du pays et, en "conséquence, sur ses destinées.

Donc, si le Président de. la République ne

Dcut copier les mœurs monarchiques sans dela négation de la démocratie dont il émane , présente plus d'inconvénients que d'avanla première raison de sou existence :

! est bonne en face de nations monarchîînt organisées, ne doit pas être invoquée .

le deuxième point : si le Président choisit inistres, il faut qu'il soit responsable de itique de ceux-ci. Un Président de la " lique responsable est-il un bien ou un Vous examinerons cette question dans le rc suivant en nous occupant des secréd'État.

le troisième point : que le Président de lublique peut devenir une sauvegarde dans s d'entraînement du suffrage universel, nécessaire de savoir comment cette quese peut entendre. Veut-on dire que le lent de la République surïïrait pour arrêter mvement violent et quasi xmanime de la ition? Ni lui, ni d'autres n'auraient ce

pouvoir ; les plus grands despotes n'ont pas été une digue ; il serait emporté par le courant. Il s'agit donc du Parlement. Etant donné une Chambre hostile à la République, le Président peut la dissoudre, de nouvelles élections ont lieu dans les deux mois, c'est-à-dire dans un laps de temps trop court pour que le pays ait la faculté de se ressaisir ; c'est l'article 5 de la loi du 24 février 1875 et, jusque-là, tout est légal, normal. Mais après? Le Président peut-il dissoudre indéfiniment? Peut-il opposer un veto à la volonté du Parlement? Il sortirait de son rôle constitutionnel. Ferait-il un coup d'Etat contre un Parlement réactionnaire? Il faudrait que ce Président fût bien sûr de sa force et de son entourage, et, si on considère cette éventualité dangereuse même pour la liberté, un président du Conseil des ministres agirait avec une autorité suffisante. On l'a vu lorsque le gouvernement a eu à s'inquiéter de l'affaire du général Boulanger : on a pris pour exécuter ce

général, un premier ministre, Tirard^ qui avait ^ Ta volonté bien arrêtée d'en finir avec cet agent de la réaction ; Tirard "a agi, le ministère a assumé la responsabilité des mesures prises.

Un ministre a donc suffi à la besogne ; ce n'est , pas le Président de la République qui Ta exécutée, il lui a fallu un Cabinet décidé à passer sur cette grande et unique garantie des régimes républicains qui a nom : la loi ; le Président ne pouvait exécuter la besogne réservée aux ministres; puisque le Président de la République sensément est irresponsable, il ne peut assumer une responsabilité qui retomberait sur ses ministres ; ce n'est pas lui qui sauvegarde- la République menacée, c'est aux ministres que ce rôle appartient,- aux ministres qui sont, constitutionnellement responsables, m globo^ de la politique du gouvernement, et individuellement de leurs actes personnels. Ce raisonnement est donc contraire à la nécessité du Président de la République, et les faits viennent à l'appui du raisonnement.

Il pourrait arriver que le Président de la République sortît du rôle de neutralité que sa fonction lui impose. Nous entendons paf neutralité qu'il ne doit prendre position entre les fractions du parti républicain, ce qui n'est pas du tout la neutralité entre les républicains et les gens hostiles à la République; nous n'admettons pas qu'un Président de la République imite \m monarque qui est constamment préoccupé de maintenir l'équilibre entre les forces politiques différentes de sa monarchie parce qu'il a à défendre son hérédité, ou, si on le préfère, la perpétuité de sa domination; un Président de la République n'a pas cette préoccupation; il est élu par les républicains, il représente les républicains, il occupe sa haute magistrature' pour les républicains, contre les partisans d'un autre régime; contre ceux môme qui accepteraient la dénomination de République s'ils n'acceptent pas les conséquences laïques et sociales qui sont absolument corollaires de

la forme républicaine. Si donc un Président de la République sortait de cette neutralité nettement définie^ pour imposer à ses ministres, dans une limite que Ton peut tracer étroite, une politique à lui, sa magistrature se trouverait, constitutionnellement, faussée, puisqu'il mentirait à son origine, qu'il assumerait une responsabilité et qu'il ne doit pas en avoir. Il ne peut donc pas professer, théoriquement, de politique personnelle; mais, pratiquement, estil possible de lui demander de n'avoir pas de tendances propres, pas d'idées, pas un penchant pour telle ou telle mesure ou telle ou telle individualité? Peut-on en faire un être surhumain? Non, assurément. Il choisira pour former un ministère tel député avec lequel il sera en relations, tel autre qu'il aura déjà expérimenté au pouvoir; malgré lui, par le seul fait de sa prolongation dans la place élevée où l'ont porté les suffrages des représentants, il tournera dans un même cercle, et, fatalement, il se trouvera,

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sans en avoir conscience, un obstacle au progrès, sinon dans les conceptions intellectuelles, car celles-ci n'ont point de barrières, au moins dans les faits.

Le Président de la République appelle les ministres au pouvoir, il a le droit de leur demander leur démission ou de les remplacer, sa volonté peut donc toujours dominer celle des ministres ; aussi petitement qu'il convienne de s'en rendre compte, le Président de la République exerce le pouvoir personnel. Voilà un point de plus.

• Si nous examinons les prérogatives accordées au Président de la République par les lois constitutionnelles, les raisons du non-maintien de sa fonction nous apparaissent avec une irréfragabilité aussi grande que celles que nous venons d'exposer.

D'après la loi du 25 février 1875, il a l'initiative des lois, concurremment avec les membres des deux Chambres, mais, en réalité, il s'agit là

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initiative accordée aux ministres. Aucun des s du Président de la République n'a de ur que s'il porte le contreseing d'un secré- ! d'Etat à l'un dés départements ministériels : . donc que le Président de la République est, uelque sorte, une superfétation. Il dispose a force armée, mais c'est un ministre qui responsable de sou emploi à l'iotérieur et ; les Chambres qui décident de la paix et de jerre ; il nomme aux emplois civils et mili- !S, mais là encore il ne fait qu'approuver les lositions des ministres. Il a le droit de mes- (loi du 16 juillet 1875), ce qui est un droit âduel, mais il n'en use pas; Jules Grévy est servi, mais pour donner sa démission, es les autres prérbgatives du Président de ^publique sont des enregistrements, excepté oit qui lui est attribué de dissoudre la Gbamles'députés avant l'expiration de son mimdat, 'avis conforme du Sénat, prérogative dont iserait qu'en étant d'accord avec le Conseil.

des ministres. Que reste-t-il donc en propre au Président de la République ! La représentation et le droit de grâce. Ce n'est pas assez pour justifier sa fonction. En se plaçant en dehors des faits, au point de vue strictement légal, il est donc bien facile de réduire à néant le Président de la République.

Mais voyons, ne pourrait-on trouver dans l'état présent de nos mœurs une justification du maintien actuel de la Présidence de la République? Nous parlions plus haut des castes et nous disions que leur existence est incompatible avec la forme démocratique, mais il n'en est pas moins vrai que les castes essaient de se reformer, et que la terrible loi romaine qui défendait toute association de quelque nature qu'elle fûtétait plus républicaine que toutes nos lois. Ici, c'est la caste sacerdotale et les* congrégations entrant dans la lutte politique avec une violence qu'une république seule est assez débonnaire pour tolérer ; d'un côté, c'est la castQ militaire à

laquelle les congrégations religieuses fournissent chaque année juste la moitié de ses officiers qui devient plus accapareuse et plus dominante et que les législateurs actuels, peu soucieux ou plutôt peu instruits des grandes traditions parlementaires, n'osent même pas critiquer; de cet autre côté, c'est la caste, des ingénieurs, considérant comme fait pour eux le budget de l'État; là, c'est la caste des agents des Affaires étrangères qui se ferme à tous ceux qui ne doivent pas dénigrer au dehors le gouvernement républicain; en un mot, ce sont les corps organisés qui se consolident et se hiérarchisent, tous d'accord pour faire suinter au contribuable l'argent qu'il halète à gagner. Si on supprime le Président de la République, est-ce que ces corps constitués ne vont pas être plus forts ? Ne vont-ils pas rabaisser encore, dans leur inamovibilité administrative, les représentants très amovibles du pouvoir civil? Est-ce que le suffrage universel s'il n'a plus la ^présidence de la République ne

perd pas l'expression suprême de commandement qui lui appartient, l'expression civile devant laquelle s'abaisse la plume blanche d'un général et devant laquelle s'agenouille la pourpre des cardinaux? C'est là un grand argument en faveur du Président de la République, mais si, par aventure, il se trouvait un Président qui favorisât les castes, comme le Président est élu pour sept ans, comme les crises présidentielles sont les plus dangereuses pour le pays, ne vaudrait-il pas mieux un chef de pouvoir exécutit renversable par un vote?

Un président de Conseil des ministres, chef du pouvoir exécutif, plus logiquement serait investi des attributions du Président de la République que ne l'est ce dernier. Ce chef du pouvoir exécutif ne manquerait pas d'autorité, puisque l'autorité ne provient pas du titre, mais des attributions, et d'ailleurs ce n'est pas le principe d'autorité que les républicains ont à renforcer. On citera l'exemple de Thiers qui a procédé,

chef du pouvoir exécutif, à la plus formidable liquidation à laquelle un pays puisse être obligé, celle de la guerre de 1870, et qui, avec le même titre, a réprimé la terrible insurrection qu'il avait personnellement fait éclater (1 ) . Au surplus, dans les crises les plus intenses que traverse un gouvernement, en cas de vacance présidentielle, c'est encore les ministres qui détiennent la puissance executive (loi du 2S février 187S, art. 7). Rien ne peut mieux démontrer l'inutilité de la Présidence de la République, et il n'est pas indispensable de rappeler le fameux amendement Grévy, ni même le propos de ce citoyen disant que la manière dont il entendait l'exercice de la

(i) La responsabilité des événements de la Commune incombe surtout à Thiers et à Ernest Picard. Lés hommes politiques de l'Assemblée nationale se souviennent de cette séance où, dans un accès de colère contre la droite, Thiers s'écria : « Je pouvais éviter l'insurrection, j'ai voulu vous donner trente mille cadavres en garantie, et vous n'êtes pas encore satisfaits. »

présidence de la République était la justification de son amendement.

Et si, à bout d'arguments, on invoquait les fêtes que donne la Présidence de la République, ce qui passe pour faire marcher le commerce, il nous serait facile de répondre que c'est une question de répartition de crédits et que la plupart des ministres et les présidents des Chambres ont bien montré qu'ils pouvaient à eux seuls poursuivre la tradition des fêtes officielles.

Mais cette tradition, songe-t-on à ce qu'elle entraîne? Le député sans fortune individuelle est un bien pauvre homme, bien pauvre, et si on lui fait une obligation des fêtes officielles et des relations d'un monde spécial, mais où certaines personnes peuvent développer leur luxe, quelles ressources serait-il obligé de se créer pour ajouter à ses dépenses seulement les toilettes de sa femme? Y réfléchit-on, aux charges de la maison de province et de l'habitation à Paris, à la multiplicité des sociétés où il s'inscrit

et des souscriptions, aux électeurs qui s'assoient à sa table? A ces charges vous joignez celles d'un salon et de fêtes! Alors il faut que les députés appartiennent à une coterie politique ou à une bande qui, sans que le public s'en doute, les gratifie d'une place qui double ou triple les appointements du député, ou bien ils se mettront dans les affaires, et il en coûte gros, quelquefois. Faudra-t-il se plaindre si les progrès du socialisme se chargent de régler les fêtes et les réceptions à leur manière ?

Notre conclusion est-elle la suppression de la présidence de la République? Oui^ en principe; mais nous pensons que la République peut parfaitement exister avec un président, et que nous n'avons pas, en conséquence, à déclarer qu'il faut détruire ce que nous considérons cependant comme inutile. Si le président devenait nuisible à la République, s'il pactisait dans une limite plus ou moins grande avec les ennemis des républicains, c^est alors qu'il y aurait à en-

visager sa suppression. Nous dirons même que le plus grand avantage que nous verrions à ce qu'un chef de Cabinet eût la puissance executive serait qu'il changeât assez souvent pour ne pas nuire au progrès humain et ne pas se former de clientèle personnelle, et nous trouverions la fonction de président de la République plus inattaquable si celui qui en est investi n'était pas rééligible. La période présidentielle est longue : sept ans, c'est une génération. Pendant sept ans, on contracte des habitudes, on se forme des partisans, des courtisans, peut-être une coterie; on a, fût-ce dans la mesure la plus réduite, pesé sur les destinées du pays, nous disons les destinées, l'avenir ; on peut avoir retardé l'ascension d'un peuple, l'avoir déviée, l'avoir fait rétrograder, et c'est bien grave ; si le pays a cependant marché, et toujours la fraction la plus intelligente aura poussé en avant, les idées se sont développées dans u'n sens ou dans l'autre et il est possible que le président se trouve en dehors du

mouvement, qu'il n'y soit pas, ou qu'y ayant été, il n'y soit plus. Or, dans une république il ne faut pas d'incrustation.

Particulièrement en France où le peuple a besoin de briser avec les traditions monarchiques, c'est-à-dire oii il a les yeux constamment fixés sur des hommes et compte avec la volonté des hommes substituée à la rigidité des lois, c'est là où il faudrait des mandats définis et de courte durée, un président de la République, des ministres nommés pour un an, ne pouvant revenir qu'après une période assez longue, des ministres ayant pu marquer par leur intelligence et leur correction, mais sans avoir eu le temps de s'attacher des clients, car, en politique, les clients ne doivent appartenir qu'au régime^..-, et ne peuvent que prendre soin des intérêts du pays, jamais des leurs. Il ne serait pas mauvais de jeter un coup d'œil du côté de la Suisse.

Mais, tel que le Président de la République existe, il faut qu'il présente certaines conditions

et que, nous autres, les républicains, nous sentions que nous avons en lui un exemple et un appui ; il faut qu'il justifie sa fonction en dehors de ses attributions constitutionnelles, puisque ces attributions constitutionnelles, nous venons de le démontrer, ne sont pas de nature à justifier son existence. Le Président de la République est logé à « rÉlysée » et on ne pouvait choisir habitation particulière plus belle, mais TElysée est le séjour des héros et des gens vertueux, dans les Enfers, seulement après leur mort, et c'est sans doute pour cette cause que l'Elysée n'a pas toujours précisément abrité la vertu des vivants. L'Elysée Napoléon, l'Elysée- Impérial, est un titre qui ne rappelle aux républicains que, la violation des lois, les coups d'Etat> la déportation et l'exil, et il semble que ses pierres suent les vers dont Victor Hugo les a stigmatisées; on n'y donnera jamais un bal sans que revienne comme un écho sanglant : « Vers l'Elysée en

joie où sonne le tambour, tous se hâtent. »

On a heureusement enlevé en 1892 et les N recouverts déplâtre, et les armes impériales et jusqu'au nom néfaste de TElysée. On ne voit plus, quand on passe dans le faubourg Saint- Honoré que le palais du Président de la République. Quelques hommes, de ceux qui planent sur les choses d'ici-bas, pourront regarder comme une puérilité de s'occuper de ces misères si mesquines pour les grands esprits et, en effet, elles rentrent dans les choses enfantines, comme de promener en France le Président de la République pour faire crier : Vive la République ! car ce ne sont toujours là que des signes extérieurs de la puissance suprême. Il vaudrait mieux qu'il n'y eût personne dans le palais, qu'il n'y eût même pas de palais, mais puisqu'il abrite un hôte, nous auti*es, républicains de la veille et qui avons connu les dures épreuves, nous exigeons que la République s'affirme par tous les moyens, et du moment que Président de la République il y a, nous pensons qu'il est

bon que celui qui jouit de sa procérité visite les départements parce que nous espérons qu'il ne se laisse pas enfermer par la députation de ces départements, qu'il prend effectivement le contact des populations et qu'il n'oublie jamais de parler de la République à la face des réactionnaires; que s'il s'adresse à Tarmée où se font remarquer, malheureusement, les officiers jésuites, il ne lui arrivera jamais de séparer la France de la République. Il faut que la République soit toujours présente à tous les yeux; aussi, si ces voyages avaient pour but de chercher à rendre populaire un homme, ils constitueraient une manœuvre monarchique et on devrait les réprouver avec la dernière énergie.

Enfin, la République doit être, d'une manière absolue, le gouvernement honnête, et faire scrupuleusement respecter cette honnêteté porterait largement à accepter sans objection un président de la République. Il est complètement inutile de substituer les mots : « République Fran-

..f ac

çaise » à « Empire Français >> ou à « Royaume

de France », si la République doit être un régime aussi corrompu que l'Empire ou que la Royauté, si on entend par gouvernement une vaste* exploitation nationale. Nous" le répétons, si^quelque chose doit rendre la Présidence de la République aimée et honorée par tous, c'est que Ton trouve en elle le sentiment de la justice et la rigoureuse observation de Thonnête. Si la présence d'un premier magistrat de la Nation empêche les actes criminels de se commettre, car on raconte qu'il s'en commet, en France et dans les colonies, si on sait qu'il réprime le marchandage dans les affaires de l'Etat, si on le voit entouré de personnalités dont la vie commande la considération, nul ne songera à ne pas assurer la pérennité d'une telle présidence. Et quel rôle plus beau pour un chef d'Etat que de faire triompher l'honnête et le juste ! quelle mission que àe réparer autant qu'il est possible à sa puissance les erreurs de la politique et des

hommes ! Dans cette nation française que Ton déclare pourrie et qu'on traite comme . si elle Tétait en la purifiant davantage, rien n'est prisé autant que la droiture et n'est révéré à l'égal de la vertu. Pourquoi donc un président de la République ne créerait-il pas une atmosphère tamisée autour de lui? Est-ce que dans le Parlement, il manque de répîiblicains de bonne foi et de mœurs irréprochables? Ils y sont en majorité. Le Président de la République n'a qu'à marcher d'accord avec la population française pour inaugurer une ère de vérité. Pourquoi la franchise ne triompherait-elle, pas au grand jour, éclatante? Le gouvernement trompe les Chambres, les Chambres en se laissant tromper mentent au peuple, l'administration éteint partout la lumière. On ne trouverait donc que duplicité, que marchands ou que dupes, ou l'imbécillité? Mais qu'un président de la République prenne un jour en main l'honneur de la Nation tout entière et il peut tout éclàircir et faire une

réalité de la maison de verre que les vrais républicains ont toujours entrevue dans leur rêves. Sans doute, on choquera ainsi ces faiseurs politiques qui prétendent qu'il n'y a qu'une manière de gouverner, que cette manière demeure invariable, que l'étiquette soit monarchienne ou soit républicaine, qui estiment Machiavel {Le Prince) ou Gasp. de Real {Science dti gouvernement^ Paris, 1764), sans penser qu'un roi de Prusse a cru devoir! flétrir Machiavel et que Voltaire publiant V Anti-Machiavel écrivait que le poison étant publié, il fallait que l'antidote le fût aussi; la cacophonie d'ignorances des jeunes exploiteurs du nouveau régime est si assourdissante qu'on les entend crier qu'il faut se rapprocher de- Napoléon plutôt que de la Révolution, car ils pensent qu'il est nécessaire que la politique s'exploite et que les hommes politiques y alimentent aux sources leur fortune véreuse. Un président de la République peut apporter l'harmonie, le bon droit, l'équité à la

place de ces fantaisies gouvernementales et de ces appétits inassouvis, il peut étancher la soit d'une population altérée de probité et de justice et cette population a nom : la France. S'il le fait, c'est un être bienfaisant et utile et il peut demeurer, l'introuvable, le mythe; s'il ne le fait point, c'est un être malfaisant et nuisible et peut-être qu'alors on pensera à supprimer définitivement sa fonction, ce qui empêchera beaucoup d'honnêtes gens de se perdre dans des compromissions, des intrigues ou des opérations condamnables, uniquement parce [qu'ils sont hypnotisés par l'ambition d'arriver à la présidence de la République.

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