Les prisonniers de guerre
De ceux-ci, les uns ne firent que traverser la Côte-d'Or ou n'y séjournèrent que peu de temps. Russes et Autrichiens appartiennent à cette catégorie. Les maires prient le préfet d'éviter à leur commune les fortes dépenses qu’occasionnent leur nourriture et leur logement et aux gardes nationales le surcroit de fatigues que provoque la garde et l’escorte de ces convois. À Dijon la municipalité se préoceupe d’obtenir le prêt de couvertures pour ces « braves et infortunés guerriers. dans des églises très vastes, sur la paille, sans chaussures et presque nus » ; elle demande aux citoyens de fournir le nombre de gardes nationaux nécessaires à la surveillance de ces casernes improvisées. L’un et l’autre appels ne produisent aucun résultat appréciable. Préfet, maire et général divisionnaire s'inquiètent également des dangers d’épidémies que suscite la présence des prisonniers; ils organisent un hôpital en dehors de la ville et visitent les malades ; on sait avec quel généreux dévouement Ranfer de Bretenières et Lecoulteux s’acquittèrent de cette partie de leurs tâches militaires (3). C'est encore au préfet qu’incombe le soin de signaler les éva-
(1) Cireulaire du Min. de la Guerre 30 vendémiaire an XIT; arrêtés préfectoraux 7 floréal an XII, 22 janvier 1807, 20 septembre 1809; sous-préfet de Beaune au préfet 2 brumaire an XJII; Leschevin au même, 20 septembre 1809 (R/2, #).
(2) Le préfet surveille le commerce des armes de guerre, particulièrement en 1807 : il fait rechercher par la gendarmerie les fusils abandonnés par les troupes de passage (19 août 1808) (R/2, 3).
(3) Maire de Selongey au préfet 16 brumaire an XIV; sous-préfet de Semur au même 15 novembre 4806 (R/I, 4). Affiche municipale 25 frimairo an XIV: maire de Dijon au préfet 26 novembre 1806 (R/1, 4). Général Sionville au préfet 20 frimaire an XIV (R/4, 9). Commissaire-ordonnateur au préfet 6 novembre 1806 (R/1, #).
sions, de veiller au maintien du bon ordre dans les dépôts et d'éviter la diffusion des nouvelles fâcheuses (1).
La persistance de la guerre entre Napoléon, l'Angleterre et l'Espagne rendit durable le séjour en Côte-d'Or des prisonniers anglais et espagnols. Les premiers furent peu nombreux; on les plaça à Auxonne(2). Des seconds, les officiers qui constituèrent un effectif assez considérable (3) furent installés à Dijon. Ils y vécurent de la modeste solde que leur allouait le gouvernement impérial et des leçons d'espagnol qu’ils donnèrent aux jeunes dijonnais. Dijon reçut encore un certain nombre d'Espagnols, arrêtés comme otages ou comme adversaires de la domination du roi Joseph ; ils sont placés sous la surveillance du préfet qui apostille leurs demandes de déplacement où d'avances sur le produit de leurs biens séquestrés. Tous ces prisonniers fort tranquilles entretinrent d’excellentes relations avec les habitants: quelques-uns furent même admis dans la société des hauts fonctionnaires et du préfet (4).
Les soldats durent accepter du travail ehez les cultivateurs ou les entrepreneurs de travaux publies. L'idée d'utiliser ainsi les prisonniers s’était déjà manifestée au cours des guerres
contre la Russie, l'Autriche et la Prusse. Plusieurs décrets . ROC û . CIC FER . » nt impériaux et des circulaires ministérielles avaient développé
ce procédé dont Napoléon se promettait le double avantage de diminuer les charges de son trésor et de parer aux conséquences économiques de la raréfaction de la main-d'œuvre paysanne produite par les conscriptions. Les populations accueillirent avec empressement cette mesure; maïs les prisonniers se
(1) Min. Justice au préfet 10 frimaire an XII; 2e arr, de Police au même, 30 septembre 1806 ; 22 juin 1809 (Arch. dép. M/6, 94).
(2) Ils méritèrent leur mise en liberté en concourant à l'extinction d'un important incendie (Journal 17 juin 1810).
(3) Au 1er juin 1811 on en compte 911 dont 4 généraux de division, 10 de brigade, 27 colonels (Arch. Nat. F/7, 3312).
(4) Correspondance de Napoléon, XX, 17502, 22 février 1811: de Mendoza à l'empereur 30 mars 1811 (F/7, 3312). Cf. M/6, 94 nombreuses lettres de la dame de Mos. Annonces espagnoles : Journal 11 juin 1809. On signale seulement quelques rixes provoquées par des Espagnols en bonne fortune occasionnelle (Journal 48 août 1811); une commission militaire est spécialement chargée de la répression des délits commis par les prisonniers.
refusèrent en général à accepter l'ouvrage offert; ils ne veulent pas, en particulier, participer aux travaux d'un canal dans le Nord car ils préfèrent ne pas quitter cet heureux département où le vin ne coûte que deux sous la bouteille (1).
Napoléon se décida en 1809 à rendre le travail obligatoire pour les prisonniers et imposa aux paysans l'obligation de leur en fournir. Le ministre de l'Intérieur prescrit aux préfets de faire exécuter la volonté impériale : « Occupez-vous des moyens nécessaires pour les répartir promptement entre les communes. L'autorité locale les logera d’office chez les partieuliers aisés qui pourront leur donner du travailet ne pourront se refuser à les recevoir. » Lecoulteux avait jusqu'alors évité les mesures de rigueur ; il obéit. Il décida de placer les prisonniers de préférence dans les communes dont les chemins avaient besoin de réfection. En l’annonçant au sous-préfet de Châtillon il ajoute: « Vous préviendrezces prisonniers que ceux d'entre eux qui ne voudraient pas travailler etqui quitteraient la maison des particuliers chez lesquels ils seront placés ne pourront être reçus dans un dépôt, qu'ils ne recevront du gouvernement ni solde ni nourriture. » Paysans et prisonniers évitèrent de se soumettre à ces ordres dont la différence réciproque de langage, la méfiance des uns, la paresse et le dénuement « absolu de vêtements, de linge et de chaussures » des autres n'étaient point faits pour hâter l'exécution, au témoignage de Lecoulteux (2).
Parmi les soldats étrangers ainsi condamnés aux travaux forcés furent constitués des bataillons de pionniers. En Côted'Or les Espagnols en formèrent deux, que le ministre de l’Intérieur mit à la disposition des entrepreneurs du canal de Bourgogne. De temps à autre, il se produisit quelques troubles ou quelques évasions ; la majorité des travailleurs demeura cependant tranquille. Ils sont placés sous la garde de la gen-
(1) 2e arr. de Police au préfet 2 frimaire an XIV; réponse 6 frimaire; Préfet au Min. Guerre, 21 brumaire ; général Sionville au préfet 9 frimaire, 29 frimaire, 45 brumaire. Circulaire Min. Administration Guerre 24 novembre 1806 (R/1, 4).
(2) Min. Intérieur au préfet 8 et 292 juin 4809; préfet au sous-préfet de Châtillon 15 juin 1809 (R/1 4): au Min. Intérieur 8 août 1810 (F/7, 3668).
darmerié; le maire de lacommune où ils séjournent doit s'assurer par des visites hebdomadaires de l'exécution par l'entrepreneur des clauses du cahier des charges relatives à leur entretien et à leur salaire: la surveillance générale appartient au préfet (1).
(1) Préfet au Min. Intérieur 27 mats 1806, 29 novembre 1810 (F/7, 3668); sous-préfet de Beaune au préfet 11 juin 4806 : Vaillant, IL p.187 Règlement 8 octobre 1806 (R/1, 4).