CONCLUSION
Dans l'opinion commune les préfets de l'empire apparaissent comme des administrateurs sans initiative, simples intermédiaires dévoués entre le pouvoir central et les citoyens; ces serviles et empressés exécuteurs des volontés impériales se montrent inflexibles envers leurs administrés et autoritaires à l'égard de leurs subordonnés ; ni aux uns ni aux autres ils ne tolérent ni plaintes ni faiblesses. MM. Chavanon et Saint-Yves écrivent du général La Chaise: « il dirigera sa préfecture un peu comme il commanderait un régiment; par ce côté. (il) apparaitra bien comme le type classique des préfets de l’empire »; M. Gaffarel se refuse à admettre certains témoignages parce que, dit-il, « ce n’est pas le préfet. qui. aurait permis qu'un magistrat municipal s’opposât à la levée des conscrits (HD. Par contre, plus récemment, en d'importantes et utiles études, M. Aulard estime que les ordres de l’empereur ont été souvent négligés par les préfets et que l’absolutisme administratif du régime impérial a été plus leur œuvre que celle de Napoléon, impuissant à réprimer les abus de pouvoir et l’esprit d’indépendance de ses représentants (2).
L'histoire de la préfecture de la Côte-d'Or n’est complètement favorable à aucune de ces généralisations : le rôle et le tempérament de ses premiers administrateurs furent plus complexes et leurs responsabilités historiques sont moindres.
Dans ce département les préfets manifestent par leurs discours et par leurs actes une réelle sympathie pour leurs admi-
(1) Le Pas-de-Calais, p. 21. Dijon en 1814, p. 87.
(2) Napoléon et le monopole universitaire, p. 370 : « En réalité l'empereur ne fut pas le maître absolu, obéi au doigt et à l’œil qu'une légende nous a montré. » La Centralisation napoléonienne (Révol. fr., LXI, 19141), p. 197- 200 ; 341.
nistrés et les besoins de la région. Devant le conseil général Guiraudet affirme sa volonté d’aider l'assemblée « en ses vues d'amélioration en faveur d’un département auquel il tient autant par le devoir de sa place que par l’attachement le plus vrai. » De fait il appuie et documente Les doléances des conseillers contre la surcharge fiscale qu'impose aux contribuables côte-d’oriens une erreur matérielle de la Constituante ; il soutient de ses démarches et de son argent la création d’un lycée à Dijon et d’un atelier à la fois philanthropique et utile à l’industrie locale. Lecoulteux, en entrant en fonctions, promet à ses subordonnés « d'assurer le bonheur de nos administrés, bonheur qui sera le but constant de ma sollicitude ». Il essaie d'adoucir la rigide et littérale interprétation de la législation militaire ; il restaure les chemins vicinaux. Cossé-Brissac transforme en marchés les réquisitions de chevaux que redoutent tant les cultivateurs ; il refuse de désigner pour l’armée les soutiens indispensables de famille, ménage de son mieux les jeunes« gens de la plus haute volée » qu’il doit envoyer aux régiments de gardes d'honneur, obtient à force d’instances la réduction de l’une des levées de 1813 de 2.000 à 1.200 conscrits. Comme Guiraudet et Lecoulteux il s'efforce d’éviter la disette à son département même par des atteintes à la liberté du commerce. Les préfets annoncent hautement leur intention d’administrer avec l’aide des représentants du département. Guiraudet déclare aux conseillers généraux : « Appelés... pour porter un œil sévère et juste sur emploi des fonds appliqués par l’administrateur.. vous ne compléterez... la satisfaction de celui-ci qu'en vous assurant par vous-mêmes s’il mérite sur ce point la confiance que le consul à bien voulu lui accorder ». Cossé-Brissac fait appel à la collaboration des maires (1).
Ces professions de foi administratives étaient-elles sincères? On sait comment Guiraudet et Riouffe accueillirent les efforts tentés par les conseillers généraux pour contrôler l’exécution du budget départemental, comment Cossé-Brissac dicta aux
(1) Discours au conseil général an IX (N/3, 1), an X (N/1,1). Guiraudet au conseil municipal 15 germinal an XI «... au prix que j’attache à la bienveillance qu'on à bien voulu m'accorder dans un département que j’ai tant de plaisir à adopter comme le mien » (T/2, 2), Circulaires 42 mai 4809 (M/1, 5/1); 28 mai 1812 (M/1, 5/1).
municipalités le chiffre de leurs offres volontaires de chevaux en 1813. Guiraudet, qui avait annoncé le 3 germinal an VIII qu'il « épuiserai(t) toutes les ressources d’exhortation et d'instruction si convenables à une administration de famille », 4 formulé la doctrine du bon plaisir préfectoral; sans égard pour la volonté expresse des fondateurs ni pour les protestations des conseillers municipaux de Dijon, il aurait réuni l'hôpital et l’orphelinat de Sainte-Anne « parce que nous nous appelons lion », écrit-il à Maret. Lui et ses successeurs entendirent que dans les différends entre la mairie de Dijon, les anciens révolutionnaires et la préfecture, le dernier mot appartint à celleci. Ils auraient volontiers étendu leur autorité directe aux affaires municipales et remplacé les municipalités par leur conseil de préfecture. Convaineus de leur puissance les préfets de la Côte-d'Or n'hésitent point devant les mesures brutales ou illégales. C’est encore Guiraudet qui pose le principe : « l’intention fait seule le délit ». Par suite toute décision qui témoignera de leur zèle pour le gouvernement ou, à l’occasion, pour leurs administrés sera légitime. Guiraudet applique cette règle au cas de l'abbé Arvier, à l'élection du juge de paix de Pontailler, à la convocation extraordinaire du conseil général à l’effet de lui faire voter l'achat de cent canons pour la flottille de Boulogne. Molé rétablit la corvée. Lecoulteux en étend l'emploi. Cossé-Brissac, surtout, se conduit comme un véritable empereur de la Côte-d'Or: il menace les paysans qui ne cultiveront pas la betterave de faire faire cette culture à leurs frais par des rôles exécutoires comme s’il s'agissait de contributions directes ; il établit de sa propre autorité maints centimes additionnels ou taxes arbitraires dans leur principe et dans leur assiette soit sur les principaux propriétaires fonciers, soit sur les marchandises qui circulent sur la Saône et le canal. il opère des virements de crédits. Par contre il néglige de renseigner le ministre sur l’état des collèges par dépit de ne pas régenter l'instruction publique et lorsque le gouvernement lui impose d'employer les réquisitions, système qu’il désapprouve, Cossé-Brissac se désintéresse du succès des nouvelles levées de chevaux (1).
(1) Proclamation 3 germinal an VIII (M/1, 5/1) ; à Maret # thermidor an X (T/2 ; 2) au ministre Intérieur 13 prairial an XI (F 1c/IIl, Côte-d'Or 8) ; au
C’est que les préfets de ce département sont hommes d'initiative (1). Guiraudet envoie de son propre mouvement un délégué aux séances du synode constitutionnel ; il paie les employés de la préfecture d’après le crédit qu’il juge nécessaire et non d'après celui que le gouvernement lui a accordé; il approuve l’adjonction aux fabriciens dijonnais d’associés ignorés de la loi parce que « les motifs invoqués... peuvent la rendre susceptible de modification ». Riouffe choisit des curés pour maires de leurs communes et, malgré les instances du directeur général de la Conscription, ne veut pas compléter sa compagnie de réserve au moyen d'une seconde visite médicale imposée aux conserits réformés. Molé se soustrait aux solennités de l'installation traditionnelle contre les instructions ministérielles. Lecoulteux crée de nouveaux fonctionnaires, remplace les adjoints de Dijon par ses délégués directs. Cossé- Brissac interprète largement les décrets impériaux et se soucie peu de conformer ses actes aux ordres du gouvernement pourvu qu'il « obtienne un prompt résultat ». À la fin de 1813 et en 1814 il désobéit plusieurs fois de la manière la plus expresse aux prescriptions de ses chefs (2).
En d’autres départements on a déjà relevé des faits analogues qui manifestent à la fois la sympathie des préfets pour leurs administrés et leur tendance autoritaire et autonome. Lezay- Marnésia évite aux populations du Bas-Rhin l'envoi des colonnes mobiles, rétablit la corvée, concilie les intérêts du fisc et des planteurs de tabac, crée des commissaires cantonaux. Jean Bon-Saint-André à Mayence prescrit spontanément des travaux utiles et mérite que Napoléon l'appelle « l'avocat de son
Min. Police 8 messidor an X : « partagé entre la crainte d’outrepasser mes attributions et la résolution de répondre à la confiance du gouvernement je n'ai pas hésité, quelque rénréhensible que puisse être ma conduite, à ordonner larrestation du prêtre Arvier » (V 28), au Min. Intérieur 21 septembre 1813 (F 4c/IT, Côte-d'Or 7).
(1) 11 est assez rare de rencontrer dans leurs lettres des demandes d’instrucüons où d'éclaircissements ; le fait se produit surtout lorsqu'ils viennent de prendre quelque décision grave ou de recevoir quelques blâmes ministériels, par exemple pour ne pas lenir le pouvoir central au courant de tout ce qui se passe dans leur département (Correspondance, X, 6155 ; 13 messidor an X ; 2 novembre 1810 (F 1c/11!, Côte-d'Or 9) ; 27 décembre 1810 (F/7, 3668).
(2) Au Min. Intérieur 3 nivôse an XII (K/19, 417) ; 25 ventôse an XIII (V 18) ; au directeur de la Conscription 41 août 1807 (R/1, 13).
département (1)». Mais souvent les historiens ne se demandent pas comment cette conduite des préfets fut appréciée par le gouvernement et par les administrés et s'ils rencontrèrent des obstacles à leurs vues absolutistes. En Côte-d'Or ministres et empereur blämèrent quelquefois, approuvèrent souvent, tolérérent d'ordinaire les excès de zèle de leurs représentants. C’est en termes discrets que Lucien Bonaparte reproche à Guiraudet d’avoir porté atteinte au principe de Séparation (2). En plus d’une circonstance le gouvernement donnera à ses préfets l’exemple de l’illégalité. Il recule ou supprime à son gré les sessions des conseils généraux ou d'arrondissement ; l'élection de 1809 est retardée d'un an afin de permettre au maréchal Davout devenirla présider. Ministres de l'Intérieur et de la Guerre pensentcomme Guiraudet que la fin justifie les moyens. L'un annonce à Cossé- Brissac qu’il dispose d’un pouvoir souverain et de « toute latitude » pour désigner les gardes d'honneur et que « l'excédent serait toujours agréé » et lui recommande de ne point se montrer trop rigoureux sur les formes lors du renouvellement des municipalités en 1813 : « Il suffit, surtout lorsque les choix sont bons, que les dispositions essentielles. aient été suivies ». L'autre avait déjà invité Riouffe à abréger les délais de mise en route des conscrits « pour répondre aux vues de S. M. » Le comte de Montalivet n’agrée pas les arrêtés préfectoraux portant élection des officiers de la garde nationale bien que ce soit le seul mode légal de les désigner. N'est-ce point inviter les préfets à adapter les lois aux circonstances ? Ni Portalis, ni Régnier n’ont eu une parole de blâme pour l'arrestation de l'abbé Arvier ; au contraire cette mesure est envisagée comme possible par le premier et le second, en estimant le coupable comme assez puni par cette détention arbitraire, déclare par là même celle-ci régulière. Voir les ministres imposer des dépenses sans en avertir le conseil général et répondre par des
. (1) Darmstädter, XVII, p. 309, 540, 548 ; XIX, p. 640. Lévy-Schneider, pp. 11408, 1112.
(2) Au contraire ils les tancent amèrement des retards de leur correspondance et des lacunes de leurs rapports (Min. Intérieur au préfet 18 pluviôse an XI (F 1c/IIT, Côte-d'Or 2) ; 1er mai, 19 septembre, 25 décembre 1807 (M/6, 4); 12 novembre 1812 (F {c/IIL, Côte-d'Or 9) ; 80 juillet, 27 novembre 1813 (M/14, 9); 14 janvier 1814 (F {c/III Côte-d'Or 7).
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lettres équivoques à ses demandes de vérification des comptes préfectoraux n’était pas fait pour décourager les empiètements des préfets sur les attributions légales des assemblées départementales (1).
L'empereur a-t-il voulu, aurait-il pu réprimer ces désobéissances et ces illégalités ? M. Aulard fait état du blâme infligé par Napoléon au préfet Riouffe lors de l'installation du maire Durande. Cette lettre au ministre de Champagny ne fut en réalité qu'une boutadelibérale etn’eutaucune sanction; Riouffe n’en demeurera pas moins préfet de la Côte-d'Or et sera plus tard sur sa propre demande nomimé à une préfecture équivalente. De même, souvent mécontent des initiatives de Jean-Bon- Saint-André, Napoléon s’apaise bien vite, s’abstient de sévir (2). Loin de modérer leur zèle autoritaire l’empereur a donné à ses ministres et à ses préfets l'exemple de l'oubli des lois et de ses propres décisions en établissant des impêts par décrets, en cassant des jugements par décrets, en substituant à toute règle son bon plaisir. Il leur prescrit par exemple de dresser la liste des plus imposés non pas d’après le chiffre brutal des contributions mais d'après la situation sociale et les sentiments politiques des contribuables. Lui qui avait déclaré qu'il « ne doit pas être levé un centime si ce n’est en vertu d’une loi » a-" ‘t-il reproché à son ministre de l'Intérieur d'inscrire d'office au budget côte-d'orien et de percevoir des centimes pour frais d'arpentage et d'acquisition de l'abbaye de Clairvaux ? N’a-t-il point par lettre décidé de réformer toutes les décisions du Conseil d'État défavorables à la régie des domaines dans la vente des biens communaux et confié ce pouvoir vraiment souverain à l’archichancelier et à deux ministres ? Ainsi encouragés, comment les préfets de la Côte-d'Or auraient-ils résisté à la tentation de l'arbitraire et de l’illégalité (3) ?
Sans doute il est possible que Napoléon se soit peu préoccupé des populations côte-d’oriennes et que dans l’enivrement
(1) Circulaire confidentielle 9 avril 1813 (R/1, 13); 21 juin 1813 (M/3, 27) : Min Guerre au préfet 16 brumaire an XIV (R/1,23 bis ; Portalis au même 17 messidor an X {V 28).
(2) Correspondance XI, 10.143, 26 avril 1806. Lévy-Schneider, p. 1108.
(3) Correspondance X, 8182, 24 brumaire an XIII; 8406, 148 ventôse an XIII. Lecestre, Lettres de Napoléon, 1, 1028, 26 juin 1813.
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de ses triomphes et de sa toute-puissance il ait oublié Le temps Où il faisait la police des marchés de grains le long de la Saône (1). Sans doute encore les ministres ont pu lui cacher ces détails ennuyeux. Mais c’est un devoir pour le chef d’un état aussi monarchique que l'empire napoléonien dont l’unique fondement est la Personne même du souverain de se renseigner par d’autres voies et l’on sait combien l'empereur était méfiant et ami des rapports secrets (2). On ne peut croire qu'il ait signé sans les lire les décrets fixant les budgets départementaux et promu Molé conseiller d'État sans en connaitre personnellement les actes administratifs. Ses rares interventions dans la vie administrative de ce département prouvent que son ignorance des choses de la Côte-d'Or n’était pas invincible. Dans ce département, en particulier, Napoléon est donc bien l’auteur responsable de l’absolutisme de l'administration préfectorale.
D'esprit autonome et indépendant les préfets ont-ils été les maîtres dans leur département ? A cette question intéressante la réponse semble bien devoir être négative en Côte-d'Or. Les représentants du gouvernement ont eu plus à lutter contre de puissantes influences que contre les ministres et l’empereur. Maret et Berlier, les patrons des partis adverses côte-d’oriens près du pouvoir central, intervinrent assez peu dans l’administration proprement dite. Ils se contentèrent de protéger leurs amis ou leurs actes contre l'hostilité préfectorale. Guiraudet qui supprima avec tant d’empressement la Correspondance de littérature etle Journal littéraire n'osa point prendre semblable mesure contre le « folliculaire » Carion bien que le Journal de la Côte-d'Or ait inséré à cette même époque des articles fort passionnés et beaucoup plus dangereux, semble-t-il, pour le maintien de la concorde entre les citoyens que les anodines plaisanteries de Jean Bonace. Un professeur égalitaire résista hautement et impunément à Riouffe. Ce fut le cas d’autres
(1) On a dit d’Auxonne ; «Il ne semble pas... qu'il ait fait beaucoup pour la ville, Il ne s'en souvint guère que pour la transformer en lieu d’internement » (Latruffe, Auxonne place forte... Mém. Soc. bourg. If, p. 374). Cette réflexion est vraie de l’ensemble du département : par exemple l’allocation de crédits pour l'achèvement partiel du canal de Bourgogne est due aux sollicitations de Crétet et de Molé et non à l'initiative de Napoléon.
(2) Canton, Napoléon antimilitariste, p. 35 à 64,
fonctionnaires protégés parl'un ou Pautre desinfluents personmages d’origine côte-d’orienne dont on a vu les fréquentes et heureuses interventions dans lerecrutement du personneladministratif (1).
Les collaborateurs des préfets imitent les tendances de leurs chefs. Eux aussi s'intéressent à leurs administrés, par exemple à l’occasion de la disette de 1811-12, de la fondation d'ateliers municipaux ou de la réfection des chemins. Ils s'inquiètent peu de respecter la loi ou les ordres du gouvernement. Frémyet souhaite l’extention de la corvée que Lecoulteux n’emploie qu’à regret; lui et ses collègues se dispensent du contrôle des conseillers d'arrondissement, Ranfer de Bretenières exempte les gardes nationaux dijonnais de prêter le serment de haine à la royauté prescrit par la loi organique du 24 prairial an {Il ; contre cette même loi le maire de Pouilly-sur-Vingeanne attribue au préfet la nomination des officiers de la compagnie de cette commune ; de nombreux conseils municipaux établissent des taxes spéciales pour les dépenses cultuelles, l'acquisition de chevaux ou de bateaux à offrir au gouvernement, le rachat de la corvée ; ils se réunissent spontanément pour donner des ordres au desservant ou pour traiter avec un maitre d'école ; les présidents d'assemblées cantonales écartent les candidats qui leur déplaisent et complètent à leur gré la liste des élus. Même tendance à l'autonomie se remarque dans leur attitude à l’égard des prescriptions préfectorales spontanées ou prises en exécution d'ordres supérieurs. Les sous-préfets méritent de vifs reproches pour leurs retards à adresser à la préfecture les renseignements demandés et à dresser les états ou registres administratifs. Aucun mot d’éloge exagéré à l'adresse du premier administrateur du département ne se rencontre dans la Statistique de Vaillant. Jusqu’en 1811 les
(1) Journal 30 germinal et 10 floréal an XII (contre une inscription placée par Richard-Vesvrote sur la tombe de son frère guillotiné sous la Terreur) ; 40 ventôse an XI (sur les partisans des docteurs ignorantins). L'action des litulaires de la Sénatorerie de Dijon paraît avoir été insiguifiante en Côte-d'Or. François de Neufchateau se préoccupa de développer la production agricole des biens nationaux dont cette fonction avait été largement dotée et de proposer aux élèves du lycée maint sujet de prix. C'est à peine si mention est faite de son successeur depuis 4806, le comte de Lespinasse (P/6, 2. Lhomer, François de Neufchäteau, pp. 179,185, ss. Journal, 25 germinal, 45 prairial, 15 fructidor an XII, 3 frimaire an XIV : 22 août 1811).
conseillers généraux ont essayé de remplir les diverses attributions que leur a confiées la loi de pluviôse et se résignent avee regret à ne plus exercer en matière de finances que des fonctions représentatives. Les maires protègent les prêtres contre les rigueurs légales ou les décisions de l’évêque et du préfet et refusent de procéder contre eux aux actes que leur impose leur qualité de chefs de la police locale ; ils aident les déserteurs, soutiennent leurs concitoyens dans leurrépugnance à cultiver la betterave, prennent des arrêtés sans en référer au préfet, négligent de répondre aux demandes de renseignements ou d'explications que celui-ci leur fait, ne se hâtent point de lui envoyer les adresses réclamées afin d’attester le bon esprit de leur commune en octobre 1813 et surtout se désintéressent le plus possible de l'administration municipale. De simples citoyens se hasardent à désobéir au représentant de l’empereur et réussissent à le faire impunément. Un desservant de campagne a tenu en échec pendant près de deux ans l’évêque, le préfet, les Ministres de l'Intérieur, des Cultes et le farouche duc de Rovigo. Plus heureux que Pabbé Arvier les campagnards de la Côte-d'Or ont par leur apathie et leur astuce villageoises réussi à ne pas cultiver la betterave en dépit des circulaires préfectorales et des décrets impéraux; les Dijonnais ont éludé le service de garde national (1). Aux heures difficiles de 1813 et de 1814 cette tendance à la résistance passive se transformera en opposition ouverte ; fonctionnaires et citoyens refuseront à l’envi de seconder dans la défense du sol national et de leur département un empereur et un régime qu'ils détestent. Vis à vis de ces fonctionnaires et de ces citoyens indociles les préfets agissent comme ministres et empereurs le font à leur encontre. Parfois ils les soutiennent et les approuvent ; telle sera l'attitude de Cossé-Brissac durant la crise de 1813- 1814. Parfois ils les morigènent, les rappellent à l'observation des lois, des décrets, des arrêtés, les menacent de leur courroux ou de la défaveur impériale ; ce n’est que rarement qu’à ces
(1) Maire de Dijon au préfet 2 frimaire an XIV ; arrèlé du maire de Pouilly 28 août 4813 (R/#4, 9) ; président de Genlis au Min. Intérieur 4 fructidor an XI (F 4c/I, Côte-d'Or 8). Sous-préfet de Semur au préfet 26 floréal an IX (V27):
paroles s'ajoutent des sanctions positives. L’indulgence du gouvernement et de ses représentants s'explique : d'ordinaire les préfets ont exécuté les volontés de Napoléon et les habitants ont obéi aux prescriptions préfectorales. Les premiers administrateurs de la Côte-d'Or ont assuré le succès des levées de conscrits et de la perception des impôts et habitué les populations de ce département à ne s'occuper des affaires publiques que pour admirer les hauts faits de S. M. Guiraudet à appliqué la politique d’union et de tolérance du Premier Consul ; Lecoulteux et Cossé-Brissac se sont efforcés de promouvoir la culture du pastel et de la betterave. Si beaucoup de citoyens s’abstiennent de participer aux élections ou refusent d'accepter des fonctions administratives, d’autres secondent l’action des préfets, les documentent, participent à l'administration, donnent à leurs concitoyens l'exemple du dévouement et de l’obéissance à l’empereur et à ses délégués (1). Les habitants acquittent les taxes établies par Cossé-Brissac ou par les conseils municipaux aussi bien que les contributions ordinaires : en considérable majorité ils maugréent souvent contre les charges qu’on leur impose et les ordres qu'ils reçoivent mais finissent par supporter les unes et par exécuter les autres. Chez les administrateurs et chez les administrés domine l'esprit de soumission en dépit de manifestations indéniables d’indiscipline.
C’est que les Côte-d'Oriens se rendent compte qu'ils sont administrés avec économie, ordre, fermeté et sollicitude par les préfets et par les notables. Ils acceptent le système administratif conçu par Napoléon 1° mais ils rejettent la politique impériale de guerres permanentes et ses conséquences, levées ininterrompues de soldats et augmentations ou créations d’impôts. De 1800 à avril 1814 la France ne connut à peine que 20 mois de paix entre la conclusion des préliminaires de Londres et la rupture de la paix d'Amiens. Cet état de siège permanent à beau ressembler extrêmement à celui qui explique où justifierait, du moins pour beaucoup de bons esprits, les mesures les plus illégales, les plus spoliatrices, et les plus
(1) Sur le Notabeltum cf. Darmstädter, XIX, pp. 285, 286. Sous-préfet de Châtillon au préfet 8 septembre 1810 : « Ces fonctions étant gratuites j'ai cru devoir choisir parmi les citoyens les plus aisés » (M/5, 2)-
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sanguinaires des gouvernements révolutionnaires et de leurs agents; même aux heures de crise Cossé-Brissac a beau ne rappeler que de très loin Pioche-fer Bernard et l’absolutisme de l'Empereur n'être point celui de la Montagne jacobine, les habitants de la Côte-d'Or, lassés de ces régimes militaires, de leurs mesures brutales ou vexatoires, de continuels sacrifices humains et pécuniaires, réclament une politique nouvelle de paix et de repos, maïs ils ne souhaitent pas la modification de l’organisation créée en pluviôse an VII. L'empire s'écroule aux cris : « À bas la conseripition ! À bas les droits réunis ! » ; le dernier préfet impérial de la Côte-d'Or en est le premier préfet royaliste. Depuis lors, en des temps difficiles, la Côte-d'Or affirma ses convictions résolument républicaines sur les noms encore respectés des Chauvelin, des Joigneaux, des Magnin et des Carnot ; la longue durée de certaines préfectures, la facile exécution des lois et le calme qui règne d'ordinaire en ce département y manifestent la solidité et la vie de Pinstitution
préfectorale.
Vire Dijon, le 3 mars 1914.
Le doyen de la Faculté des Lettres, Cu. LAMBERT.
Vu et permis d'imprimer :
Le Recteur de l'Académie de Dijon, E. Botrac.
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