La restauration des Bourbons
et de l'administration préfectorale
À cette date, aux autorités autrichiennes et à leurs auxiliaires français se sont joints pour administrer la Côte-d'Or des représentants du gouvernement royal, nouvellement rétabli par le Sénat. Dès le 13 avril réside à Dijon un commandant civil et militaire au nom de Louis XVIII, le vicomte Chauvigny de Blot. La restauration de l’autorité royale s'’accomplit sans obstacles sérieux (2).
Le chef-lieu du département n'avait pas attendu la décision sénatoriale du 6 avril qui rétablit sur le trône de France la maison de Bourbon; dès le 4, Dijon arbora le drapeau blanc. A la nouvelle de la prise de Paris «tous les bons citoyens » demandèrent aux autorités autrichiennes « la permission de manifester leurs vœux ». Certains de l’adhésion des puissances alliées, ils prirent aussitôt la cocarde blanche et « hissèrent » les couleurs royalistes «sur les tours de Charlesle Téméraire » : municipalité et garde nationale se munirent du blanc insigne ; la ville s’illumina. En 1814 comme en 1789, Dijon fut donc l’une des premières villes où s’opérèrent les changements politiques ; en 1814 comme en 1789, son geste est spontané et ne dépend pas d’une impulsion gouvernementale ou de l’exemple des pays voisins. La révolution dijonnaise du 4 avril fut l’œuvre de la municipalité. C’est Durande, qui annonce la capitulation de Paris et en déduit « l’heureuse et flatteuse espérance» d’une paix prochaine. Un mois plus tard, on apposera à la mairie une inscription qui relatera le rôle décisif du maire Durande. Il fut secondé par les adjoints Tardyet Lucan et par le commandant de la garde nationale, de Montherot. Les discours et les actes
1) Bibl. Mun. Dijon 2253 : Conduite qu'ont tenue les autorités de la ville d'Arnay-sur-Arroux en 1814. Cf. Morvan, Le soldat impérial (1904), IT,
(2) Journal et Affiches 14 avril.
de la municipalité dijonnaise avaient d’ailleurs été préparés par toute une campagne d’épigrammes, de conversations, de brochures que M. Gaffarel a étudiée en détails (1).
L'exemple du chef-lieu fut suivi avec empressement. Les fonctionnaires se rallièrent sans peine au nouveau gouvernement. Dès la réception des décisions du gouvernement provisoire, le préfet et son conseil adhérèrent à la monarchie traditionnelle et prescrivirent aux maires de la faire connaître par leurs administrés. Le conseil de préfecture ne protesta pas contre la déchéance de Napoléon; ilse borna à émettre des réserves discrètes sur l’origine et l'étendue des pouvoirs du nouveau souverain. Les sentiments royalistes du sous-préfet de Beaune ne pouvaient être douteux ; ceux de Gueneau d’Aumont furent dignes d’un ancien fonctionnaire de Louis XVI, désireux de « dévouer ce qui lui reste d’existence au service de son auguste frère » ; à Châtillon, Martin témoigne du zèle d’un néophyte en royalisme (2). Cours et tribunaux acceptèrent la révolution politique et certains magistrats, d'origines révolutionnaires, ne furent pas les derniers à la célébrer en termes déclamatoires. Il en fut de même des membres de l’Université impériale, des percepteurs, ingénieurs, gardes forestiers, etc. (3). Le clergé paraît avoir été divisé. L’évêque se montra prudent et respectueux de la légalité ; il refusa de chanter un Te Deum, le 4 avril, mais s’inclina devant l’annonce authentique des changements opérés depuis dans le gouvernement du pays. De concert avecle chapitre et les curés de Dijon, il rédigea une adresse où il affirme sa confiance en le roi très chrétien pour réparer les pertes que la religion « a faites depuis que la nation française a cessé d’être gouvernée par les Bourbons ». Il promet une « fidélité sincère au nouveau gouvernement » et s'engage
(1) Journal et Affiches T avril. Gaffarel, pp. 11 à 44, 37 à 38, 43 à 44 61 à 71, 88 à 89. à
(2) Les adresses sont réunies dans Arch. Nat. F Ac/IlI, Côte-d'Or 1
(3) Trib. Commerce Châtillon 16 avril. Trib. commerce et juge de paix Saulieu 1% avril, Trib. Dijon, Journal 24 avril. Cour d'appel, Gaffarel, p. 125. En général les fonctionnaires donnent leur adhésion avec les autorités communales. À signaler l’adresse séparée des receveurs et percepteurs de l’arrondissement de Semur et de l’ingénieur en chef Didier, un ami de Cossé-Brissac.
Sn et les habitants d'Auxonne proclamérent Louis XVII le avril,
à faire pénétrer « dans le cœur» de ses ouailles ces « doux sentiments ». Comment pourrait-il en être autrement puisque, de l'avis de Me Reymond, « cet heureux résultat des événements. parait être l'exécution de la volonté divine dont le premier corps de l’état est devenu l'organe » ? De nombreux curés n'avaient pas attendu l'exemple épiscopal. Le desservant de Baubigny affirme que la chute de Napoléon est « un miracle opéré par le Très-Haut en faveur de notre sainte religion, de notre chère patrie et de nos princes légitimes ». Celui de Lignerolles prend l'initiative de la proclamation de Louis XVIIT : il «a appellé » ses paroissiens à l’église et chanté le Domine salvum fac regem « à la première nouvelle des opérations du gouvernement provisoire ». Le curé d’Is-sur-Tille « prononça un discours analogue à la circonstance ». De nombreux prêtres signèrent les adresses d'adhésion envoyées par leur commune au nouveau souverain (1).
Les autorités municipales et leurs administrés accepterent également les changements politiques. Avec plus ou moins de rapidité toutes les communes proclamèrent solennellement Louis XVIII. Il est intéressant de remarquer que certaines le firent d’après les ordres du préfet, ou plus exactement du conseiller de préfecture Petitot. Cette intervention préfectorale n’est pas la preuve d’une opposition quelconque; les maires qui eurent soin d'insérer ce détail dans le procès-verbal agirent par habitude car dans leur village la cérémonie s’accomplit sans retard et avec beaucoup d’enthousiasme (2). En général la restauration de la royauté s’accomplit d’après le programme suivant. Le maire escorté par la garde nationale, accompagné du conseil municipal, du curé, du juge de paix, des employés des diverses administrations et souvent des ofliciers autrichiens en garnison, parcourt la commune ; aux lieux fixés par l'usage, il lit les actes du Sénat et les lettres du préfet, proclame le rétablissement de l’ancienne monarchie et invite la population à crier : « Vive Louis XVII! Vivent les alliés ! » Puis on retourne à la mairie dresser procès-verbal de la cérémonie et rédiger en termes choisis une adresse
(1) F Ac/INT, Côte-d'Or 1. Journal et Affiches 8 mai. (2) Vitteaux 13 avril; Vannaire 1°" mai; Boux 5 mai.
enthousiaste. Alors se présentent quelques jeunes filles qui en hâte ont brodé un blanc étendard ; elles le remettent au maire qui les remercie « avec sensibilité ». Le cortège se reforme et se rend à l’église; le curé bénit l'emblème légitimiste et chante un Te Deum. Les réjouissances populaires commencent ensuite ; on distribue des secours aux indigents, on participe aux banquets administratifs ou aux agapes privées ; on illumine ; on crie à nouveau : « Vivent les Bourbons! Vivent les souverains ! ». Bref, tous donnent « les expressions de la joie et de la plus vive sensibilité (1) ».
La Côte-d'Or acclame ainsi la restauration des Bourbons. Est-ce à dire qu’elle ait souhaité le retour de l’ancien régime et exécré le régime impérial ? Il convient de faire tout d’abord la part — elle est considérable — des circonstances. Les autorités sont désireuses d'attirer sur elles et sur leurs concitoyens les faveurs du nouveau gouvernement ; on pense se concilier par une prompte adhésion aux mesures prises par le gouvernement provisoire les bonnes grâces des troupes alliées (2); on cède à la contagion de l’exemple et au souci du style noble. De nombreuses adresses se contentent de se féliciter de l’approche de la paix, de la disparition de la conscription et des droits réunis. Une formule se rencontre fréquemment : « La paix, la liberté publique faisaient l’objet de tous nos vœux; Louis XVIII va nous assurer l’une et l'autre (3) ». De temps à autre on ajoute : «nous allons donc voir rétablir la justice, la religion etles mœurs (4) ». Certaines adresses sont plus pathétiques. Les habitants de Baubigny s’émeuvent : « lorsque nos mains affaiblies ne pourront plus tracer le sillon et que le poids des années nous fera courber vers le tombeau... nos enfants seront nos bâtons de vieillesse ». Ceux de Villy-en-Auxois déclarent à Louis XVIIT': « Rien ne nous coûtera. si Pimpôt odieux sur les boissons…., si l'infâme conscription ne souillent pas les fastes de votre règne. »
(4) Par exemple Arnay-le-Duc, Vitteaux.
(2) Par une circulaire du 5 avril le gouvernement provisoire promettait la cessation immédiate des hostilités partoul où son existence et ses actes seraient acceptés (F 1a/581 Côte-d'Or).
(3) Par ex, Beaune.
(4) Par ex. Lignerolles, Châtillon, Civry-en-Montagne. — Villy (P/3, 3/1).
La très grande majorité des adresses ne s'explique pas sur l’origine et l'étendue du pouvoir de Louis XVIIL, Est-il roi de France par droit de succession ou en vertu de la désignation populaire? Sera-t-il monarque absolu ou constitutionnel ? Par prudence on se tait ; par expérience, on sait ce que valent les garanties inscrites dans des textes confirmés par plébiscite. Le résultat seul importe ; on souhaite un « gouvernement sage et
. paternel » sans autre précision. Lorsque l’on se hasarde à plus
de clarté, il semble que la restauration des Bourbons soit chose toute naturelle ; de hardis villageois essaient de persuader le roi qu’il « n’a cessé de régner dans leurs cœurs » ou qu'ils « ont toujours eu pour la dynastie des Bourbons un secret attachement » ; d’autres, et c’est le plus grand nombre, décernent au roi le titre de père et espèrent de lui un règne aussi bienfaisant que celui du « bon et grand Henri ». Le nom d'Henri IV est souvent accompagné par celui du « vertueux et infortuné Louis XVI ». Les allusions à Louis XIV, à François [°, à Philippe-Auguste sont plus rares {1}. D'aussi savants légitimistes ne devaient pas être de bien fervents constitutionnels.
Seul, semble-t-il, le conseil de préfecture fait dépendre lautorité de Louis XVIII de l'adhésion populaire : « un rejeton du bon Henri viendra prendre le timon du gouvernement en vertu d’un pacte avantageux à son auguste personne et au peuple ». Les autorités semuroises ne se prononcent pas nettement entre la théorie de l’hérédité et celle de l’élection ; à Montbard, on use de termes équivoques. L’attitude du Sénat et du gouvernement provisoire autorisaient plus de zèle pour l'établissement d'un régime constitutionnel. On parle volontiers des libertés publiques mais vaguement. Rares sont les allusions expresses à la Charte. À Montbard on se décide à la considérer comme « également avantageuse aux sujets et à l’auguste prince appelé à les gouverner »; à Gevrolle, on se félicite de voir consolider « l'égalité de droit » ; à Gissey-sur- Ouche on admire l'équilibre qui naîtra d’un corps de « patriciens » choisis par le monarque, inamovible et non héréditaire,
(1) Lignerolles, Labergement-le-Duc, Riel-les-Eaux, Saint- Remy.
opposé à une assemblée « de légats du peuple amovibles ». Par contre, il est aisé de relever des adresses favorables à la restauration du pouvoir absolu. Deux mille Dijonnais auraient supplié Louis XVIII de régner avec la « puissance de Philippe- Auguste et de Henri IV ». Les habitants de Fontaine-Française s'élèvent contre « un projet de constitution incompatible avec la dignité du trône ». Ceux de Pontailler rejettent « une constitution informe et dont les dispositions sont aussi mal combinées entre elles qu'obscurément énoncées »; ils pressent Louis XVIII de « reprendre le seul nom qui lui appartienne, celui de roi de France et de Navarre et de... régner avec la même étendue de pouvoir que ses illustres ancêtres »; s1 le roi juge utile de fixer certaines règles constitutionnelles, elles ne doivent émaner que de sa sagesse et de sa bonté car « jamais les Bourbons n'ont abusé de leur pouvoir ». Même confiance naïve dans la petite commune de Monthelie ; les habitants exhortent Louis XVIII à les gouverner « avec le cœur et l’épée de Henri IV... Que votre autorité ne se mesure qu’à leur amour pour vous et à votre tendresse pour eux. Dans notre simplicité villageoise qu'il nous soit permis d'ignorer toute autre proportion (1) ».
La sincérite et la spontanéité de ces adresses sont fort discutables. Une remarque s'impose cependant. On y parle beaucoup de droit constitutionnel et pas du tout d'organisation administrative ; on ne veut plus entendre parler de conscription ni de droits réunis mais on ne discute pas des attributions du préfet. Napoléon est seul à recevoir des épithètes insultantes ; pas un mot désagréable de ses agents (2). Tout au contraire, la commune de Til-Châtel se réjouit en apprenant que Cossé-Brissac se prépare à revenir comme préfet en Côte-d'Or.
La nouvelle était exacte. Le 12 mai, le dernier préfet impérial rentrait à Dijon comme représentant du gouvernement royal. Jusque là, Cossé-Brissac était demeuré à Paris. En vain, le ministre impérial de l'Intérieur lui avait prescrit de profiter de la première circonstance favorable pour regagner son
) F 1c/HE, Côte-d'Or 1. Gaffarel, p. 74.
(1 (2) Beaune a « gémi sous la plus affreuse tyrannie ». A Bessey-les- Citeaux, l’empereur déchu est comparé « aux Gengiskan, aux Attila ».
département, s'installer à Auxonne ou par Mâcon suivre le mouvement de l’armée de Lyon. A ces ordres Cossé-Brissac avait opposé la force d'inertie et de multiples motifs : Auxonne est bloqué; il ne trouve point de cheval; la route n’est pas sure ; avancer et reculer lui paraît peu digne d’un préfet. Il se tient d’ailleurs au courant des événements côte-d’oriens et transmet au ministre les renseignements plus ou moins exacts qu'il se procure (1). Aussi estima-t-il tout naturel de revenir dans son département lorsque toute crainte de danger militaire où politique avait depuis longtemps disparu. Auparavant il avait désavoué le passé dans une lettre au roi et fait ressortir les mesures dangereuses pour le gouvernement impérial prises par lui. « Une imagination ardente, assure-t-il au nouveau souverain, le désir ou plutôt l'espoir de servir son pays lui ont fait accepter une place dans des temps que l’univers voudrait pouvoir oublier; 2.000 conscrits sauvés en moins de 2 mois, toutes les gardes nationales dispensées de marcher... toutes les places de maires données aux nobles... sont peut-être. des tres pour expier ses fautes. » Louis XVIII ne crut pas devoir se défier d'un fonctionnaire aussi adroit et dont la fidélité à la royauté était garantie par l’origine familiale. Bientôt il allait faire du duc de Brissac l’un des pairs de France (2).
Le retour de Brissac en Côte-d'Or marque la fin de la période d’interrègne préfectoral. Le fonctionnement régulier de l’administration départementale est redevenu possible. En fait il ne sera pas de suite rétabli. Le gouvernement royal a envoyé, lui aussi, des commissaires extraordinaires ; la 18° division militaire a été confiée au comte de Nansouty. D'autre part, la restauration de la royauté n’a pas délivré le département de l'occupation étrangère dont le duc de Brissac verra à peine la fin. Ce n’est qu'avec son successeur, Terray, que la vie normale va reprendre bien qu’entravée par la liquidation des réquisi-
(1) Cossé-Brissac au Min. Intérieur 15, 26, 21 mars 1814 (Arch. Nat. FAc/lil, Côte-d'Or 9 ; F7, 7025).
(2) Duc de Brissac au Président du gouvernement provisoire 9 avril (F ic/Ill, Côte-d'Or 1) ; au roi (EF 1b/II, Côte-d'Or 5). Duvergier, XIX, p. 93 (Ordonnance du 4 juin).
tions et surtout par les troubles assez sérieux que provoquera la reprise de la perception des droits réunis (1).
(1) Journal et Affiches 14 mai. L’évacuation ne fut pas terminée avant le 18 juin (Gaffarel, p. 56 ; Brissac au Min. Intérieur 26 mai; F Ac/IIT, Côted'Or 9). Sur les troubles relatifs aux droits réunis cf. Min. Intérieur au préfet 34 août 1814. (F 1c/III, Côte-d'Or 1. P/3, 3/1). Ordonnance du 11 juin nommant Terray (Duvergier, XIX, p. 100). Adieux de Brissac au département 20 juin : « Le bien croît naturellement sous le règne des Bourbons » (Baudot mss. 259).