‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 12 sur 100 · CHAPITRE T. 4i · texte numérisé non relu

CHAPITRE T. 4i

brisé, ne pouvait se tenir sur le baudi^L , poussant de tcm[)S à autre des sou[)irâ qu'il envoyait jusqu'au ciel. Si biea que lo laboureur se vit obligé de lui demander encore une fois quel mal il éprouvait. Et comme le diable, probablement, lui remettait en mémoire toutes les histoires qui avaient quelque rapport à son aventure, en cet instant, oubliant tout à coup Haudunin, il se rappela le More Aben-Darraez, quand le gouverneur d'Ântéquéra, Rodrigue de Narvaez, le fît prisouoier et l'emmena dans son château fort. Aussi le laboureur lui ayant redemandé comment il se trouvait et cè quMl ressentait^ il lui répondit juste les mêmes paroles que TAbencerrage captif répond à Rodrigue de Narvaez, ainsi (ju'il avait lu dans la Diane ùe George de Moutcniayor où cette histoire est racontée; s appliquant ces détails avec tant dapropos^ que le laboureur se donnait au diable d'entendre ce tas de sottises. H reconnut par là que son voisin était décidément fou , et il avait hâte d'arriver au village pour être délivré de Tennui que lui causait don Ouichotte avec son interminable harangue. Celui-ci, en Tachevant, ajouta : « Votre grâce saura , seigneur don Rodrigue de Narvaez, que cette Xarife, dont je viens de vous parler , est présentement la charmante Dulcinée du Tobuso , pour qui j'ai fait, je fais et ferai les plus fameux e\[)l(nLs de chevalerie qu'on ait vus, qu on voie, et quon verra Jamais au monde. — Mais, pour Dieu, seigneur, répondit le laboureur, considérez donc, je vous prie, que je ne suis ni don Rodrigue de Narvaez, ni le marquis de Mantoue, mais bien Pierre Alonzo votre voisin; et que votre grâce n'est pas divnntRge Baudouin ni Aben-Darraez, mais bien riionorabic hidalgo nommé le seigneur Quixada.We sais qui je suis, repartit don Quichotte, et je sais que je puis être, nonseulement ceux que j'ai dit , mais encore les douze pairs de France , et les neuf chevaliers de la Renommée *; car

* Qui sont (rois Hébmx t Josué , David et Jndss MsdMbée ; trois Gentils t Hector , Alexandre et César , et trois Cbrétiens ; Artvs , Chârlomasne et Godefroi de SouîUon.

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les exploits qu'ils ont faits , Ions eiibeiiible et cliacuii en particulier , doivent être surpassés par les micus. » Au milieu de cette conversation et d'autres gemblables, ils arrivèrent au village à la chute du jour; mais le la*

boureur attendit que la nuit fût close, afin qu'on ne vit pas notre moulu hidalgo faire sa piteuse entrée sur son âne.

L'heure favorable étant venue , il entra au village et gagna la maison de don Quichotte, qu'il trouva tout en désarroi. Là s'étaient réunis le curé et le barbier du village, tous deux grands amis de don Quichotte, et la gouvernante , se lamentant , leur disait : u Que vous en semble, seigneur licencié Pero Ferez (ainsi s*appelait le curé), et quelle disgrâce pensez*vous qu'il puisse être arrivé à mon seigneur? Voilà six jours qu'il n*a repai u , m lui , ni le roussia , ni la rondache, ni la lance, ni les armes.. Ahl malheureuse! je n'en puis douter, et cela est aussi vrai que je suis née pour mourir , ce sont ses maudits livres de chevalerie , sa seule et con-sLaalc lecture, qui lui ont tourné la tète. Je me souviens à cette heure lui avoir entendu dire maintes fois, se parlant à lui-même, qu'il voulait se taire chevalier errant et s'en aller par le monde chercher les aventures. Que Satan et Barrabas emportent tous ces livres qui ont ainsi perdu Icsprit le plus délicat qu'il y eût dans toute la Manche!» La nièce, de son côté, disait lamcmechose, et plus encore : « Sachez, seigneur maître Nicolas (car c'était le nom du barbier), que bien souvent il est arrivé à mon seignenr oncle de passer à lire , dans ces abominables livres de malheur, deux jours et deux nuits de suite, après quoi il jetait tout à coup le livre, empoignait son épée, et se mettait à est rimer contre la muraille. Et quand il était rendu de fatigue, il disait qu'il avait tué quatre géants de la hauteur chacun d une tour , cL la sueur que ces efforts avaient provoquée, il disait que c'était le sang des blessures (lu'il avait reçues dans la bataille* Puis alors il buvait d uu trait un grand

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