‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 21 sur 100 · CHAPITRE Xt · texte numérisé non relu

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viande, ils couvrireut les peaux de quantité de glands doux \ et placèrent en même temps sur cette nappe la moitié d'un fromage aussi dur que s'il eût été fait de mortier. Cependant la corne ne restait pas oisive : elle

allait à la rondo, tantôt pleine, taiilùt vide, comme les pois d'une roue à chapelet, et si rapidement, qu'elle eut bientôt mis à sec une outre, de deux qu'on voyait là.

Lorsque don Quichotte eut donné entière satisfaction à son estomac, il prit une poignée de glands qu*il garda dans sa main , et après k s avoir regardés avec attention, il s'exprima à peu près ainsi :

(( Heureux temps, siècles heureux que ceux auxquels les anciens donnèrent le nom d'âge d'or; non pas que ce métal , si estimé dans notre âge de fer, se recueillit sans faiigue aucune à cette époque fortunée, mais parce que ceux qui vivaient alors ignoraient ces deux mots de tien et de mien. En ce saint âge, toutes choses étaient communes. Pour se procurer l'ordinaire soutien de la vie , chacun n'avait d'autre peine à prendre que celle d'étendre la main et de demander sa nourriture aux branches des robustes chênes qui libéralement les invitaient à iiouLur leurs fruils savoureux. Les claires fontaines et les lleuves rapides leur otiraient en abondance des eaux limpides et délicieuses. Dans les fentes des rochers et dans le creux des arbres , les diligentes abeilles établissaient leurs républiques, présentant sans intérêt à la main du premier venu la lertile récolte de leur doux labeur. Les lièges vigoureux se dépouillaient d'eux-mêmes , et par le seul ell'et de leur courtoisie, des larges et grossières écorces dont on commençait à couvrir les cabanes élevées sur des poteaux rustiques, et, dans Tunique but d'avoir un abri contre l'inclémence du ciel, iuui alors était paix, amitié y concorde. Le soc recourbé de la pesante char-

On âuit qu'il y a en Espagne une espèce de glands qui sunt dons à manger.

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rue ne b'oLaiL jias encore enhardi h ouvrir cl à déchirer tes Irisies enlrailles de noire première mère, d'autant que Bans y être forcée, eiie préseotait, sur tous les points de son vaste et fertile sein, ce ({ui pouvait sus« icnlei" ou divei Lii' les eiilanls qu'elle portai L alors. C'était aussi le temps ou les belles ei naïves bei gi res s'en aiiaienl de vallée en vallée et de eoUine en coliiue, tête nue et leurs cheveux tombant en longues tresses , sans autres vêtements que ceux qu'il faut pour couvrir mudestemenl ce que la pudeur a toujours voulu et > voudra toujours qui soit couvert. Leurs atours ne ressemblaient en rien à ceux qu'on porte à présent, et que rendent si précieux et la soie de mille laçons tourmentée, et la pourpre de Tyr; c'étaient des feuilles entrelacées de l^rdane et de lierre, aveclesquelles, peutélre, elles ailaienl aussi parées, aussi maguiliques que le bont aujourd'hui nos dames de la cour avec les rares et merveilleuses inventions que leur a enseignées une oisive curiosité. Alors les tendres mouvements de l'àme se déclaraient simplement, ingénument conmie elle les éprouvait, et ne cherchaient pas , })uiii se faire valoir, les vains détours d'un langage artilicieux. La fraude, le mensonge, la malice, n'étaient pas encore venus se mêler à la Iranchise, à la bonne foi. La justice seule régnait, sans être troublée par la voix de la faveur ou de l'intérêt qui , aujourd'hui , la persécutent et l'assiègent. La loi du bon plaisir ne s'était pas encore emparée de l'esprit du juge, par la raison qu'à cette époque il n'y avait ni personne, ni chose à juger. Les jeunes filles et Tinnocence allaient de compagnie où il leur plaisait, comme je le disais tout à rheiire , sans avoir à craindre les provocations ou les attaques du libertinage d' autrui j et quand elles se perdaient, c'était que cela leur convenait ainsi et qu'elles le voulaient bien. Et maintenant , en ces siècles détestables, pas une d'elles n'est en sûreté, fût-elle enfermée et cachée dans un autre labyrinthe de Crète, car, à travers

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les moindres fentes seglisseul les soins empressés d une galanterie maudite; avoc Tair, |)énMro rainoureuse peste, et adieu tous les bons principes!.. C'est pour remédier à ce mal que, dans la suite des temps, la

corruption n'ayanU essé de s'aci roître, on institua Tordre des ehevaliers errants poui* délendre les tilles, proléger les veuves, secourir les orphelins et les nécessiteux. J'appartiensà cet ordre, chevriersmesamis, et je vous remercie du gracieux accueil que vous nousavcz fait à moi et à mon écuyer ; car, bien que, par la loi naturelle, tous ceux qui vivent ici-bas soient tenus d'assister les ehevaliers errants, néanmoins, coiiime je vois que sans avoir connaissance de cette ubli^^'ation, vous m^avez bien accueilli et bien trailé, il est juste que je vous remercie cordialement de votre bon vouloir, h

Toute cette longue harangue, dont il aurait fort bien pu s'épargner les Irais, notre elievalier l'avait débitée, parce que les glands qu'on lui servit rap[)elèrent Tage . d'or à sa mémoire, et lui donnèrent la fantaisie d'adresser, avec plus ou moins d^à-propos , ce discours aux chevriers. Ceux-ci étonnés , ébahis , Técoutaient sans lui répondre. Sancbo gardait également le silence ; mais il ne ei'ssait d'avaler des glands, et Taisait de fréquentes visites à la seconde outre, qu'on avait suspendue aux branches d'un liège , pour que le vin se tînt plus frais. Don Quichotte avait été plus long à parler que le souper à finir; et quand il eut achevé, un des chevriers lui dit : u Pour que votre Gfrâce, seigneur chevalier, puisse dire avec plus de vérité que nous l'avons régalée de notre mieux, nous voulons lui donner un nouveau plaisir, en faisant chanter un de nos compagnons qui ne va pas tarder à revenir. C'est un garçon à l'esprit vif et au cœur tendre, qui, par-fl( ssus le iiiarché, sait liie et écrire, et de plus est musicien, jouant de la viole à ravir. » A peine le chevrier avait-il prononcé ces derniers mots , qu'on entendit le son de la viole , et presque aussitôt Ton vit paraître celui qui en

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jûuail, lequel était uo garçou d'environ vingt-deux ans, et de fort bonne mine. Ses compagnons lui demandèrent s'il avait soupe ; il répondit que oui ; et alors celui

qui avait vanté ses talents, lui dit : « De cette manière , Antonio, lu pourras bien nous faire le plaisir de chanter un peu, aiin que ce seigneur notre hôte voie que dans les monlagnes et les forêts il y a aussi parfois d*habiles musiciens. Nous lui avons vanté tes talents» et nous désirons que tu les montres pour lui prouver que nous n'avons rien dit de trop. Ainsi donc, je t'en prie, assieds-toi, et chante-nous la romance de tes amours , celle que t'a composée ton oncle le bénéficier, et qui a eu tant de succès dans le pays. — Volontiers, » répondit le jeune homme. Et, sans se faire prier davantage, il s'assit sur une souche de chêne , accorda sa viole, et puis, de fort bonne grâce, chanta sa romance:

« Je sais , Olallâ, que tu m'adores , Bien que ta ne m'en aies rien dit , Non pas même arec les jeax , Ces langues muettes de l'amonr.

Comme je sais rjue lu m'as compris , Je me per3uade que tu m'aimes ; Car jamais , une fois connu , L'amour n'a été malheureux.

Il est vrai que dans plus d'uac occasion ,

Olalla. tu m'as (lumui à soupçonner

Oue lu us ràme de bronze

Et (luc ton sein renferme un cxmr de marbre.

Mais oppendaiîl , à travers tes refus A II avers ion cliLislf dédain , l'arluis l'esperaTu e iii'a luibà*- voir Le pan gracieux de sa robe.

Kt si d»' bons oflices sont capables I)ad(»ucir un cœur farouche, Quelques-uns de ceux ijue je t'ai rendus Doivent le disposer en ma faveur.

Je Ile l'iiiiiic [nih il ri'iourdic, Etiiiun ImU vu l'otlr.iut un lioiniiiHyi' assidu, N'esl pas (|ue tu devioum s ma maiircsse ; Mon inleniion est plus honucte.

CHAPITHE M

L'Église a de suints nœuds

Qui soDt des liens de soie ;

Mets la tète sous le j<»ug ,

Tu verras comme j'y mets la mienne.

Sinon dès ee moment je jure

Far le saint le pics révéré ,

De ne sortir de ces montagnes

Que fioar me foire capucin *. » *

Sur oe le cbevrier cessa de chanter. Don Quichotte le pria de chanter encore quelque chose; mais Sancho

Panza n'y doruia pas son assenliment, se trouvant plus disposé à dormir qu'à entendre (les eluiiisons. <« Votre grâce , dit-il à son maître , peut bien dès à présent se chercher un gile où passer la nuit, car la fatigue que ces braves gens prennent tout le jour ne permet pas qu'ils passent les nuits à chanter. — Je te comprends , Sancho, lui répondit don Quichotte; et je m'aperçois sans peine qu'apiès les visites à l'outre , tu as plus besoin de sommeil que de musique. — Dieu soit loué I reprit Sancho, aucun de nous n^en a fait le dégoûté. — J'en conviens, répliqua don Quichotte ; mais enfin , arrange-toi où et comme tu l'entendras; ear, aux gens de ma profession, il sied mieux de veiller que de dormir. Cependant il sera bien, Sancho, que tu me [)anses encore une fois cette oreille qui me fait vraiment plus souffrir qu'il n'est besoin, n Sancho se mit eu devoir d^obéir; mais un des chevriers , voyant la blessure, dit à don Quichotte de ne pas s'inquiéter, uL (|u'il savait un remède avec lequel il l'aurait bientôt guéri. Cueillant aussitôt quelques fcuiUes de romarin, qui se trouvait là en abondance, il les mâcha , les mêla d'un peu de sel , et, lui appli(iuant ce cataplasme sur l'oreille, qu'il banda fortement, il l'assura qu'il n^était pas besoin d'autre médicament; ce qui lut vrai.

' Dans 1 original, la t ooiaiicti d'Antonio est beaucoup plus longue, mais elle ne nous a point paru d'un intérêt asses vif pour que nous nous soyons cru obligé de la donner scrupuleusement tout entière.

BON QOICBOTTX.

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