CHAPITRE XJl
De ce (jiu* racoiila un chevi ier à ceux qui (•Uic iu avec lioii ^uichotle.
Sur cos oitirerailos arriva un autre garçon de ceux qui leur i^laient chercher les provisions au village. « Camarades, leur dit-il, savez-vous ce qui se passe au pays? — Et comment pourrions-nous le savoir? répondit Vuu (IV'ux. — Eh bien! reprit le jeune a;us, sachez (|uc ce matin est mort le fameux ChrysOîsLuiae, l'éludiaut berger, et Ton murmure (ju'il est mort d'amour pour cette endiablée de Marcelle, la fille de Guillaume le riche, celle qui parcourt ces landes en habits de bergère. — Pour Marcelle, dis-tu? fit un chevrier. — Pour clle-môme, te dis-jc, répondit le jeune <^ars. Kt ce qu'il y a de bon, c'est qu'il a ordonné par son testament qu'on l'enterrât au milieu des champs , comme un mécréant, et cela au pied du rocher où se trouve la fontaine du Liège ; car, selon le bruit public (et luimême, assure-t-on, Taurait dit), c'est en cet einhuit qu'il la vit pour la première luis. Et il a aussi oitionné d'autres choses que nos seigneurs de l'abbaye disent qu'il ne faut pas exécuter, et que ce ne serait pas bien, à cause qu'elles sentent le païen. A tout cela son grand ami Ambroise l'étudiant, qui a pris coiiinic lui des habits de !)prf.^('r, répond (ju'il faut tout exécuter, sans qu'il y manque rien, ainsi que l'a ordonné Chrysostôme ; et là-dessus grande émotion dans le village. Mais enfin, dit-on, il Taudra faire ce que veulent Ambroise et tous les bergers ses amis. Demain ou vient l'enlerrer en grande [)ompe là où je vous ai dit; et m'est avis que ce sera une belle chose à voir; du moins je ne manquerai pas d*y aller, quand môme rien ne m'obligerait à retourner demain au village. — Ainsi t'crons-nous tous, répondirent les chcvriers, et nous tirerons au sort à qui restera pour garder les chèvres des autres. — C'est
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bien dit, Pedro, reprit l'un d'eux; mais pas ne sera besoin de recourir à ce moyen, car je iL^u^ai pour tous; et ne va pas croire que ce soit venu de ma part ou manque de curiosité : c'est que Téclat de bois qui Tautre jour me traversa le pied m'empêche de marcher. — Nous ne t\n sommes pas moins reconnaissants, n répondit Pedro.
Alors don Quichotte pria Pedro de lui dire (juei était ce mort et quelle était cette bergère. A quoi Pedro répondit que tout ce qu'il savait c^est que le mort était un jeune homme de ramille noble et riche , ({ui habitait uu b<niig d.ms ces montagnes; qu'il avait plusieurs années étudié à Salamanque , au bout des(iuelles il était revenu au pays avec la ré[)iilatiou d'être très^savant et d'avoir beaucoup lu* « On dit, ajouta Pedro , qu'il savait principalement la science des étoiles, et tout ce que font là-haut dans le ciel le soleil et la lune; car il nous annonçait à j)oiiil iioninié les ellipses de la lune et du soleil. — C'est éclipses, mou ami, et non ellipses, interrompit don Quichotte , que s'appelle Tobbcurci^sement momentané de ces deux grands luminaires. » Mais . Pedro y qui ne regardait pas à ces bagatelles , poursuivit son conte en disanl : « Il devinait également (juand l'année dt vaiL être abondante ou estrile. — SUM'ile , vous voulez dire, mon ami, interrompit de nouveau don Quichotte. — Stérile ou estrile, répondit Pedro , c'est tout un. Et je dis donc que de ce qull leur disait , ses parens et ses amis , qui avaient confiance en lui , devinrent fort riches, en suivant ses conseils. Cette année, leur disail-il, semez de l'orge et non du froment; celle-ci vous pouvez semer des pois, mais pas d'orge; celle qui vient sera très-abondante en huile , et les trois suivantes on n'en récollera pas une goutte. ♦> — Cette scicnee , dil don Quiehollo , s'aj>pelle as/m/or/ic. — Je ne sais comment elle s'appelle, répliqua l^cdro, mais je sais qu'il savait tout cela, et bien d'autres choses. Finalement il s'était à peine passé quelques mois de-
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puissoii rrlourde SalamaiH|ue, l< )rsr|iruM beau joui on le vit paraître vêtu en berger avec sayon ol houlette, ayant dépouillé le long manteau d'étudiant. Et en même temps son grand ami Ambroise , qui avait été son compagnon d'études, s'habilla comme lui en berger. J'oubliais de vous dire que Chrysobloiiic le défunt était un fameux homme pour composer des chansons , si bien que c'était lui qui faisait les noéis pour la naissance du Seigneur » et les Autos de la Fête-Dieu * , que représentaient les garçons de notre village, et tout le monde disait que
c'était d'un beau achevé Qu^^nd ceux du village vi-
reui tout à coup les deux étudiants vêtus en bergers , ils en furent bien étonnés, et personne ne pouvait deviner ce qui les avait pu engager à se transformer de la sorte. Déjà , h cette époque , le père de notre Chrysostôme était mort, et celui-ci hérita d'une belle forlune tant en meubles qu'en biens-tonds, sans compter bon nombre de tètes de bétail gros et menu, et beaucoup d'argent comptant. De tout cela le jeune homme resta maître assolu Vraiment il le méritait bien , car c'était un bon compagnon , charitable , ami des braves gens, et il avait une figure de bénédiction. Plus tard , . on vint à reconnaître qu'il n'avait eu d'autre but, en changeant de costume , que de pouvoir courir dans ces déserts après la bergère Marcelle , dont on a parlé tout à riieure, et de l^pielle le pauvre défunt Chrysobtôme s'était amouraché.
« Et je veux vous dire à présent, car il est bon que vous le sachiez, quelle est cette créature ; peut-être , et même sans peut-être, vous n'entendrez de votre vie rien de pareil , dussiez-vous vivre plus d'années i\iie la vieille Sarclai — Dites donc Sara, répliqua don Qui-
' On appelle en Espagne auto êeteramental ( acte saeramentel ), ou plus
hrj<''\ ement au/o, un drame religieux allégorique qui a pour inierlocuteurs des abslractions personniHéos , comme le Monde, la GràcOt la Faute, la Naim »' , la Gentililé, la Kaisoit , la Mort, etc., etc.
• Au lieu de dire scfior absolulo , le b€r((er dH detoluto,
* Ici pour diit) 6ara li dit Sanui,
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chotte tjui Ht' pouvait suuUVir les é(|iiivu([uos du chevrier. — Sarcla, ou Sara, c'est k peu près la même chose, répoDdit Pedro; si vous vous mettez comme ça, seigoeor , à éplucher toutes mes paroles , nous n'au* rons pas 6ni d'un an. — Pardon , mon amî , reprit don Quichotte, entre Sarcla et Sara il > a une certaine difféi'ence. Au reste, coiitiuuez votre histoire, je ne veux plus vous interrompre. — Je disais donc, cher seigoeur de mon âme , reprit le chevrier , qu'il y avait dans notre village un laboureur encore plus riche que le père de Chrysostôme , lequel s^appelait Guillaume , et à qui Dieu donna , en plus de ses grandes richesses , une lilie dont la mère mourut en la mettant au monde. Cette mère était bien la plus respectahle femme qu'il y eût dans tous les environs. Il me semble lavoir encore avec sa bonne mine qui resplendissait comme le soleil et la lune ; et , en outre, laborieuse et charitable, ce qui me fait penser qu'au jour (raujourd'hui son ame jouit, dans l'autre monde ^ de la gloire de Dieu. Du chagrin de la mort d'une si bonne femme mourut son mari Guillaume, laissant leur fille Marcelle en bas âge et riche sous la tutelle d*nn sien oncle, prêtre et bénéficier dans ce pays. L'enfant grandit , et en grandissant elle prenait tant de beauté qu'elle nous rappelai L sa mère. Celle-ci avait été fort belle , et cependant l'on prévoyait que sa hlie la passerait encore. Et il en fut ainsi ; car i peine eut-elle atteint Tâge de quatorze à quinze ans , personne ne pou* vait la voir sans bénir Dieu qui Tavait créée si belle , et la plupart en demeui aient l'ous d'amour. Son oncle l'élevait avec beauconp de vigilance, aussi cachée que possible ; mais, néanmoins, la renommée de sa grande beauté s'étendit dejelle façon , que^ autant pour cela que pour ses richesses , non-seulement les jeunes gens du pays , mais ceux de plusieurs lieues à la ronde , et les plus considérables , priaient , sollicitaient et importunaient l'oncle ahn qu'il la leur donnât pour l'emnie. Mais lui qui est vraiment un bon chrétien, malgré le
ck'sir (ju'il aurait eu de la marier au plus dès (ju'il la vit en âge, il ne voulut jioui laut pas la contraindre ; et cela, fiaua faire aucune attention à Tavautage qu'il pour* rait trouver à garder la fortune de la pelile tant qu'il différerait son mariage. El par ma foi, c'est ce qu'on a dit à plus d'une veillée du village à la louang»» du bon prêtre. Car Vous saurez , seigneur errant , (jue dans ces petits pa^Si de tout ou j)arle et do tout Tou médit ; et soyez bien persuadé , comme je le suis moi-même , qu'an curé doit être cent fois bon pour obliger ses paroissiens à bien parler de lui, surtout dans les villai^es. — C'est bien la vérité! s'exclama iUni Quichotte ; mais continuez, je vous prie, car l'histoire est fort bonne, ot vous la contez, brave Pedro, avec fort bonne grâce. — Quo celle du Seigneur ne me manque pas , voilà Tessen*tiel.
« Et, au surplus, vous saurez que roncln lai!?ail part à sa nièce de tous les partis qui se présentaient, et lui disait les qualités do chacun de ses prétendants, en la pressant de se décider et de choisir à son gout ; mais elle répondait toujours qu'elle ne voulait pas encore se marier, el qu'étant si jeune, elle ne se sentait pas assez forte pour porter le fai'deau d'un ménage. En entendant CCS excuses, qui lui paraissaient raisonnables, l'oucle cessait de la presser, et attendait qu'elle eût pris un peu d'âge et qu'elle sût se choisir Thomme qu'il lui fallait; car , disait-il , et certes e'était bien sage , les parents ne doivent pas établir les enfants contre leur vuloiilé. Mais nevûiià-t-il pas qu un beau matin , sans que ftersonne s'y attendit , la mijaurée Marcelle se montre tout à coup transformée en bergère ; et malgré son oncle , malgré tous les gens du pays qui cherchaient à l'en dissuader, la voilà qui s'en va aux champs avec les autres iilU's du village, et qui se met à garder elle-même son troupeau. Aussi dès qu'elle parut en public, dès qu'on vit sa beauté au grand jour , je ne saurais plus vous dire combien de riches jeunes gens, de lauiille noble ou laboureurs, ont
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pris le coslume de Cbrysostôme, el la vont courtiser à travers les champs.
u Un d'eux , comme vous le savez déjà, était notre défunt diiquel on disait (ju'il ne i*aimait pas , mais (ju'il l'adorait. Ftne croyez pas (jue pour s'être mise en cettr' vie si libre, et hors de toute tutelle, Marcelle ait rien fait , même en apparence y qui ait pu diminuer sa chas* teté; loin de là elle garde son honneur avec tant de vigilance , que de tous ceux qui la servent et la sollicitent aucun n'a pu ni ne pourra se tlalter qu'elle lui ail jamais donné le moindre espoir d'obtenir ce qu'il désire; et bien qu'elle ne fuie ni la compagnie, ni la conversation des bergers , et qu'elle les traite avec beaucoup de bienveillance et d'affabilité; dès que Tun d*eux s'avise de lui découvrir son intention, luue tout ce qu'il y a de ])lus raisonnalile et de plus saint, comme le inaf iage, aussitôt elle vous le renvoie bien loin comme avec un mousquet de gros calibre. £t avec un pareil caractère elle cause plus de ravages en ce pays que ne ferait la peste même, si elle venait à y entrer; car son aflfabilité et sa
beauté aUirent les cœurs de tous ecux (pu la voient , de l'acon (pi ils s'empressent à la sci'vir et à Taimer, el puis avec son iuditlérence et son dédain elle les mène au desespoir. Aussi sontrils tous d'accord pour l'appeler à grands cris ingrate et cruelle , en lui donnant d'autres noms semblables qui expriment bien son c-aractère; et si vous passez ici quelques jours , vous entendrez , seigneur , résonner ces montagnes et ces vallées des plaintes de ces amants rebutés qui la suivent.
« Non loin d'ici est un endroit où se trouvent une vingtaine de grands liélres , et il n'y en a pas un sur la lisse écorce duquel on n'ait écrit el gravé le, nom de Marcelle; parfois même, au-dessus de son nom 1 ou a gravé une couronne, comme si son adorateur avait voulu dire que Marcelle est la vraie reine de labeauté. Ici soupire unber^ ger , là se plaint un autre ; par ici on entend des chants
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d'amour y par là une triste élégie. Tel passe la nuit entière assis au pied d'un chêne ou d*un rocher, elle soleil le trouve au matin douloureusement absorbé dans ses
pensers , sans qu'il ait fermé sua huiuide paupière; tel autre, à riieurc la {)lus chaude d'un juur d'élu, eieiidu sur le sable brûlant, ne cesse de soupirer en implorant la pitié du ciel ; et de l'un comme de Tautre, de ceuxci comme de ceux-là , triomphe joyeusement la belle Marcelle. Nous tous qui la connaissons nous sommes curieux de voir où aboutira sa licrté , et quel sera Fheureux prétendant qui réussira à dompter une humeur si farouche et à posséder une beauté si parfaite. Et comme tout ce que j'ai dit est de la plus entière vérité , je suis disposé à croire qu'il en est de même de ce que notre compaijnon nous a conté sur la cause de la mort de ChrvsosLùme. C'est pourquoi je vous engage , seigneur, à ne pas manquer de vous trouver à son enterrement : ce sera curieux à voir, Chrysostôme ayant beaucoup d'amis , et d'ici à I^endroit où il a ordonné qu'on TenrterràL il u"y a pas une df mi-lieue.
— Je n'y manque i^ai pas , répondit don Quichotte , et je vous remercie du plaisir que vous m'avez fait en me contant une si intéressante histoire. Oh ! moi , répliqua le chevrier, je ne sais pas tant seulement la moitié des aventures arrivées aux amants de Marcelle ; mais il se peut ijue demain , clieajin iaisaiiL , nous rencontrions quelque berger qui nous les dise. Quant à présent vous ferez bien d'aller dormir à couvert ; car le serein pourrait nuire à votre blessure , bien que le remède qu'on y a mis soit tel que vous n'avez plus d'accident à craindre. »
Sauclio Panza qui donnait au diable le chevrier et son bavardage , pressa également son maître d'aller se coucher dans la butte de Pedro. Don Quichotte s'y laissa conduire ; mais ce fut pour donner tout le resto de la nuit au souvenii- de sa dame Dulcinée , à l'imitation des amants de Marceiie. Quant à Sancbo Panza il
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b'accoinmoda de son mieux entre Rossinante et son Line, et domiit, non comme un amant rebuté , mais comme ua homme qui a été roué de coups.