CHAPITRE XIII
Vie hieu des ennuis el des souft'rances; et si quelquesuns se sont, par la valeur de leur bras^ élevés jusqu'au trône , il leur en a coûté , ma foi , assez de sang et de sueur. Encore ceux qui sont arrivés là ont-ils eu besoin d'être protégés par des enclianteurs el des sages; sans quoi, ils seraient restes bien frustrés dans leurs vœux et bien déçus dans leurs espérances.
— C'est aussi mon avis, répliqua le voyageur; mais une chose qui , parmi beaucoup d'autres » me parait fort mal de la part des chevaliers errants, c'est que , lorsqu'ils se voient en [jusse de tenter quelque grande et périlleuse aventure, jamais, dans ces niunieiiLs-là, ils ne se souviennent de recommander leur âme à Dieu, comme y est obligé tout bon chrétien en semblable occurrence ; au contraire , ils se recommandent a leurs dames avec autant d'ardeur et de dévotion que si elles étaient leur Dieu : ce qui, ce me semble , sent qiiel(|ue peu le païen. — Seigneur, répondit don Quichotte , il n'y a pas moyen de s'en dispenser, et le chevalier qui ferait autrement se mettrait dans son tort. 11 est d'usage dans la chevalerie errante , que le chevalier errant qui a sa dame en sa présence au moment d'entreprendre quelque grand lait d'armes, tourne vers elle les yeux d'une façon amoureuse, comme pour lui demander par un regard qu'elle lui vienne en aide dans le péril où il va se jeter ; et alors même que personne ne peut l'entendre , il est tenu de murmurer quelques mots entre les dents pour se recommander à elle de tout son cœur; et de cela nous avons dans les histoires d'innombrables ex. iiij.les. Mais il ne faut pas croire cependant que les chevaliers s'abstiennent de recommander leur âme à Dieu ; ils auront tout loisir pour le faire pendant la besogne.
— Avec tout cela, répliqua le voyageur, il me reste un scrupule. JVii lu maintes fois que deux chevaliers errants se prennent de paroles , et de Tune a l'autre voilà que leur bile s'échauffe: ils font tourner leurs
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chevaux pour prcadie du clianip, et lout aussilùt, saDB plus, courent Tua contre l'autre à bride abattue, en se recommandant au milieu de la carrière à leurs clames.
H arrive d'ordinaire que Tun des chevalieis tombe à bas de son cheval \mxé d'oiiire en outi(> par la lance de son ennemi, et, quant à i autre, s'il ne se lut retenu à la crinière de son coursier, il aurait aussi roulé à terre. Or, comment le mort a-t-ii eu le loisir de se recommander à Dieu dans le cours d'une affaire sitôt expédiée? Ne vaudrail-il |)as mieux que les paroles qu'il emploie pendant la course à se recommander à sa dame , il les eût employées à remplir son devoir de chrétien? d'autant plus que, dans mon opinion, les chevaliers errants n'ont pas tous des dames à qui se recommander, car eniin ils ne sont pas tous amoureux. — Cela ne peut être, repartit vivement don Quichotte j non, il ne saurait y avoir un chevalier errant sans dame; car il leur est aussi naturel d'être amoureux, qu'au ciel d'avoir des étoiles. Assurément on n'a jamais vu d'histoires où se trouve un chevalier erraut sans amours, ou bien, par cela même, ce chevalier, au lieu d'être tenu pour légitime, serait considéré comme bâtard; et Ton dirait qu'il est entré dans la forteresse de l'ordre, non par la grande porte, mais en escaladant les murs comme un brigand et un voleur.
— Néanuioins, reput le voyageur, il me semble, si mes souvenirs sont exacts, avoir lu que don Galaor, frère du valeureux Amadis de Gaule, n'eut jamais de dame attitrée, à laquelle il se pût recommander, et ce* pendant il n'en fut pas moins regardé comme un trèsbrave et très-fameux chevalier.
— Seigneur, répondit don Quiciiotte, une hirondelle ne fait pas le printemps. Je sais d'ailleurs de bonne part que secrètement ce chevalier était fort amoureux ; et cette manie d'en conter k toutes celles qu'il trouvait à son gré tenait à sa cumploxinii ualurelle, qu'il n'était pas en son pouvoir de réformer* Mais, en somme, il
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est on ne peut mieux avéro cfu'il ii'avuiL qu'une seule dame, uiaî tresse souveraine de sa volonlë, à laquelle il se recommandait fréquemment , mais en secret , se piquant d'une discrétion parfaite.
— PnisqaMl est de l'essence de tout chevalier errant d être amoureux, reprit le voyageur, on doit croire que votre gràee n'aura point dérogé à la rr^le de sa profession; et si votre grâce ne se pique pas d'autant de discrétion que don Galaor, je vous supplie instamment, au nom de toute celte compagnie » et au mien propre , de nous apprendre le nom, la patrie, la qualité et les charmes de voti'e dame. IJle sera sùrenient tlaUi'e (|ue tout le monde la sache aiiiu-e et servie (Vuu chevalier tel que parait l'être votre grâce. — iiiil dit don QuicbottOy en poussant un profond soupir, je ne pourrais affirmer si ma douce ennemie désire ou non que le monde sache que je suis son serviteur; seulement je puis dire, pour répuruii e à la prière qui mVst faite avec tant de courtoisie, que son nom est Dulcinée; sa patrie, leToboso, village de la Manche; sa qualité, celle de princesse , et elle ne pouvait pas être moins étant ma reine et ma dame ; enfin, ses charmes surhumains, car en elle se réalisent tous les chimériijues al tributs de la beauté dont les poètes ont doté Ilui» mailresses. Ses cheveux sont de Tor, son front des Champs-Élysées, ses sourcils des arcs-en-ciel, ses yeux des soleils, ses joues des roses, ses lèvres du corail, ses dents des perles, son cou de Talbàtre , son sein du marbre, ses mains de Tivoirc, sa bhmcheur celle de la neige, et , selon jiioi, il y a tant de perfection dans ceux de ses appas tjue sa pudeur dérobe aux regards des mortels, que tout ce que peut faire le bon goût , c'est de les admirer et de les louer, sans y trouver des termes de comparaison.
— Maintenant, reprit Vivaldo, nous voudrions connaître sa famille , sa race , sa généaloi^ie. » A quoi don Quichotte : « Elle ne descend pas, répondit-il, des Curtius^ des Caïus et des Scipion de rancicnne Rome , ni
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des Colona et des Ursini de la moderne , ni des Mon*
cadc et des Requesen de Catalogne, ni des Rebella et desYillanova de Valence, ni des Palafox, des Xusa, des • Roeaberli , des Corella , des Luna , des Alagon , des Urrëa, des Foz ou des Gurrèa d'Aragon ; ni des Cerda, des Manrique, des Nendoce et des Guzman de Castille ; ni des Alencastro , des Pahla , ou des Ménésès de Portugal : elle est des Tuboso de la Manche, race moderne il est vrai, mais telle, qu'elle peut être le généreux berceau des plus illustres familles des siècles à venir. Ët qu'à cela l'on ne réplique rien , si ce n*est aux conditions que Zerbin écrivit au pied du trophée des armes de Roland :
Que nul de les toucber ne soit si téméraire , S'il ne Teut à Roland avoir bientôt afiTaire *.
— Quoique ma famille, répondit le voyageur, soit des cachopins de Laredo S je n*oserais point la mettre en parallèle avec celle du Toboso de la Manche; et
pourtant à vrai dire, ce nom-là n'était pas jusqu'à prëseiiL parvenu à mon oreille. — J'en suis extrêmement surpris, » répliqua don Quichotte.
Tous les autres voyageurs écoutaient les deux interlocuteurs avec la plus grande attention ; si bien que les bergers et les chevriers eux-mêmes s'aperçurent de la folie de notre héros. Le seul Sancho Pauza regardait eoiiiaie la vérité pure tout ce que disait son maître, et cela , parce qu'il savait de longue main quel homme c'était, l'ayant connu depuis son enfance. Si quelque chose éveillait ses doutes, c'était ces détails sur la charmante Dulcinée du Toboso; car, bien qu'il demeurât si près de ce village, jamais il n avait connu ni ce nom ni cette princesse,
* ..... ]N«siim la muova
Que itar non |h>u» «on Ortu4o à prova.
(vtfriMto, «mto XXIV, oci. 67.)
* Les j^ciis du peuple en Espagne appeluieui cachopin ou cachupin , lout individu que la misère forçait d'cmigrer aux grandes Indes.
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Us cheminaient eu causant ainsi , quand ils virent desoendre, par un ravin creusé entre deux hautes monlagneSy une vingtaine de bergers, portant tous des
vestes de laine noire , et couronnes de guirlandes , les unes d*if, les autres de cyprès, comme un put s'en assurer ensuite. Six d'entre eux poilaient un brancard tout couvert de fleurs et de branchages, u Les voici , dit un cbevrier en les apercevant; voici venir ceux qui portent le corps de Chrysostôroe, et c*est au pied de cette montagne qu'il a voulu qu'on l'enterrât. » A ces mois, oTi liàta le [)as, et la troupe arriva au moment où les autres venaient de déposer le brancard à terre, et que quatre d'entre eux s'occupaient, avec des pics aigus, à creuser une fosse sur les flancs d*un dur rocher. Ils s^abordèrent des deux parts avec politesse; puis, don Quichotte et ceux qui racconipa-i ii<Mit se mirent à considérer le brancard sur lequel était élcndu, tout couvert de fleurs , un cadavre revêtu du costume de berger. Il paraissait un homme d'une trentaine d'années; et, tout mort qu'il était, on pouvait juger aisément qu'il avait été beau et bien fait. Autour de lui, et sur le brancard même, on avait placé quelques livres et divers manuscrits, les uns ouverts, les autres plies.
Toux qui l'examinaient, comme ceux qui creusaient la fosse , et tous les autres assistants gardaient un merveilleux silence, jusqu'à ce que Tun de ceux qui Pavaient apporté dît à un de ses camarades : «t Rof»arde , Arabrosio , si c'est bien là rendroit qu'a dit (.lu ysostôme , puisque vous tenez à exécuter de point en point ce qu'il a ordonné dans son testament. — C'est bien là, répondit Ambrosio, car mon pauvre ami cent fois m'y a conté sa malheureuse histoire. C'est là, me disaitril, qu'il vit pour la première fois celte farouche ennemie du genre humain; là que, pour la première fois, il lui déclara son amour aussi pur que passionné; là, entîn, que Marcelle acheva de le désespérer par ses dédains , et t^obligea de terminer tragiquement ses jours et
c'est ici qu'il a voulu, qu en souvenir de Uni d'inl'orlunes , on le déposât au sein de l'éternel oubli K » Se tournant alors vers don Quichotte et les voyageurs , il continua en ces termes : « Ce corps , seigneurs , que vous regardez avec tant de pilië, renfermait naguère une âme que le ciel avait douée de ses plus riches dons. C'est le corps de Chrysostôme , unique en esprit , en courtoisie y en noblesse, en amitié, magnifique sans anière-pensée, fier sans présomption , gai sans vulgarité; enfin, homme incoH]|iarable, soit pour son luérite , soit pour ses malheurs. 11 aima, ci fut hai ; il adora, et fut dédaigné; il voulut adoucir une béte léroce, attendrir un marbre , atteindre lèvent à la course , se faire entendre dans le désert; enfin, il s^attacha à Tingratitude , et elle Ten récompensa en le livrant à la mort au milieu du cours de sa vie, à laquelle mit fin une bergère qu'il voulait immortaliser dans la mémoire des hommes. C'est ce que prouveraient au besoin ces pa* piers sur lesquels vous portez les regards , s'il ne m'avait enjoint de les brûler dès que nous l'aurions lui-même enseveli. .
— Ce serait, reprit Vivaldo, être plus sévère envers eux que ne le l'ut leur auteur lui-même; et il n'est ni juste ni raisonnable d'exécuter à la lettre la volonté de celui qui commande des choses contraires à la raison. Le monde entier aurait désapprouvé Autruste s'il eût consenti à ce qu'on exécutât les dernières volontés du divin chantre de Mantoue. Ainsi donc, seigneur Ambrosio , contentez-vous de livrer à la terre le corps de votre ami, ne livrez paa à Toubli ses ouvrages. S'il a donné les ordres d'un homme irrité , ce n'est pas un maiW pour que vous deveniez un iuslrument aveugle. Au couti aire, en faisant vivre ses écrits, éternisez la cruauté de Marcelle, afin qu'elle serve d'exemple dans les temps à venir, et que les hommes évitent de tomber dans do
' Notre ami Anibrobio est un licau parleur qui, daiiî, tout ce qu'il d»t,ctaiche à montrer qu'il a fait sa pliclorique à Salamauquc.
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GHiPITHE XIU« 107
semblables abîmes. Nous savons, en elîct , nous tous ici présents , les amours de votre ami et sou désespoir ; nous savons raifeclion qui vous liait à lui , le motif de sa mort, et les ordres qu'il laissa avant de mettre fin à SCS jours ; et cette lamentable histoire montre à nierveille la grandeur de son amour , la cruaulé de Marcelle^ le dévouenictît de voire aniilit', et aussi la triste liu (jui attend ceu>L qui se livrent aveuglément aux séductions de l'amour. Nous avons appris hier au soir la mort de Cbrysostôme , et qu'on devait l'enterrer en cet endroit ; et autant par un sentiment de compassion que pfir cnriosité nous nous sommes détournés de notre route afin de venir voir ce dont l annonce nous avait vivement touchés. En récompense du sentiment qui nous anime, le seul y hélas ! que nous puissions désormais offrir à une si grande infortune, nous vous prions, sage Ambrosio,oudu moins pour ma pari, je vous supplie, que, renonçant à brûler ces manuscrits, vous m'en laissiez emporter ciuelques-uns. »> Et sans attendre la réponse du berger, Vivaldo étendit la main, et prit quelques-unes des feuilles qui se trouvaient le plus à sa portée. Sur quoi Âmbrosio lui dit : « Par courtoisie , seigneur, je cousentirai à ce que vous gardiez ce (pie vous avez pi is; mais vous vous abuseriez tort si vous pensiez que je puisse renoncer à brûler ce qui reste. »
Vivaldo y impatient de savoir ce que contenaient ces papiers, en ouvrit un sur4e*champ, et vit qu'il avait pour titre : Chant de désespoir: « Voilà , dît Ambrosio en l'en lendan t , voilà les derniers vers qu'écrivit l'inlortuné, et pour que vous voyiez, seigneur, en quel état ravalent réduit ses souffrances , lisez-les de manière à être entendu : vous en avez tout le loisir pendant que Ton achève de crenser la fosse. — Volontiers, » répondit Vivaldo : et e.omuKî tous les assistants partageaient su curiosité , ils se mirent en cercle autour de lui. Après quoi il lut à haute voix ce qui suit ;
DO?i QUICHOTTE.
CHAPilRE XIY.
Où Ton rapporte les vers (i»'s(^spér<^s du ber-ger défunt , avec d'autres»
événemcDtfi inattendus,
CHANT DE CHETSOSTÔMB.
M Puisque tu veux, cruelle, que l'on publie de bouche en bouché et de pays en pays, ta violence farouche et ton âpre rigueur, je ferai en sorte que Fenfer lui-même prête à ma triste poitriue des accents lamentables qui
changent comploLemciit ni;i voix. Kt , au gré de mou désir , qui s'elVurco de raconter ma douleur et tes prouesses, il en sortira un épouvantable gémissement, auquel seront mêlés , pour plus de tourments, des lambeaux de mes misérables entrailles. Écoute donc , et prête une oreille attentive, non pas au son harmonieux, mais au bruit discordant qui , produit j)ar les caprices de la douleur, s'exhale du Tond de ma poitrine amère pour mon contentement et ton dépit :
« Que le rugissement du lion , le féroce hurlement du loup, rhorriblc sifflement du serpent écaillcux, reflVoyable cri de (juelque monstre, le croassement augurai de la corucille , le bruit sourd de la tempête qui soulève la mer, Timplacable mugissement du taureau renversé à terre , le roucoulement plaintif de la colombe pleurant l'objet de son amour , le chant si-* nistrc du sombre hibou , et les gémissemeius de toute la noire troupe de renfer, acconipagncnl mes accents douloureux, et, confondus, produisent un son qui trouble tous les sens ; car la peine cruelle qui me tue , veut être contée par des moyens nouveaux.
K Ce ne sont pas les sables dorés du Tage, ni les oliviers du fameux Relis (jui entendront les échos de cette étrange harmonie; c'est sur le sommet des rochers et dans la profondeur des abîmes , qu'une langue