‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 25 sur 100 · CHAPITRE Xir · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xir

morie et de vivantes paroles feront entendre la peine qui m'accable ; ou bien encore, dans d'obscurs vallons, ou sur des plages arides inconnues aux humains, ou

dans des lieux que le soleil n'éclaira jamais de sa lumière , ou parmi la miiiLiiude do bêles venimeuses que nourrit le limon du Nil. £t , tandis que dans les déserts sauvages, les échos incertains résonneront de mon mal, etde ta rigueur sans pareille , par un privilège de mon triste destin, ils seront portés dans rimmeiisilé du monde.

« Souvent , un dédain nous tue ; un soupçon , qu'il soit ou non fondé, met à bout la patience ; la jalousie enfonce ses pointes cruelles au cœur de l'homme ; une longue absence trouble la vie , et à la crainte de Foubli ne résiste nulle espérance d'un sort heureux : en tout la mort apparail inévitable. Mais moi, prodige iu< mu ! je vis jaloux , absent , dédaigné, et quoique trop certain des soupçons qui me font mourir. Dans l'oubli où mon feu 8*avive, et parmi tant de tourments, ma vue ne \)v\ii apercevoir l'ombre de l'espérance ; je ne la cherche mêine pas ; au contraire, afin d'avoir le droit de m'opiniâtrer dans nia plainte, je jure de la fuir à jamais.

« Peut-on, par hasard , espérer et craindre en même temps? ou, est-ce bien de le faire quand les raisons de craindre sont les plus certaines? Dois -je, si la cruelle jalousie se présente à moi , fermer les yeux à son aspect, alors que je ne puis m inqucr de la voir à travers les mille blessuich flontmunâme est percée? Qui n'ouvrirait toutes grandes les portes à la méfiance, quand il voit TindiiTérenceà découvert, ses soupçons devenus une réalité (6 conviction amère!) et la vérité charmante métamorphosée en mensonge? 0 jalousie î tyran farouche du royaume d'Amour, mets-moi des fers à ces deux mains ! donne- moi , dédain , la corde qui doit servir à mon supplice! Mais hélas! par une cruelle victoire, la souffrance étouffe votre souvenir.

« Je meurs enfin; et, pour n^espérer jamais rien

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d'heureux , ni dans la vio ni dans la morl, je m opiniatrerai et resterai ferme en ma peasée. Je dirai qu'on a toujours raison de bien aimer, et que Tàme la plus libre est celle qui est le plus soumise à la tyrannie de

l'amour; je dirai que ma belle et impitoyable ennemie a l'Ame aussi parfaite que le corps, que mon peu de mérite justifie son dédain , et que, sans les maux qu'il nous cause, l'amour ne saurait maintenir en paix son empire. Ainsi parlant , et un lacet misérable accélérant le terme fatal où m'ont conduit tes dédains, j'olVrirai aux vents mou corps et mon âme , pour lesquels je renonce dans ravenlr aux lauriers et aux palmes de la gloire.

H Toi qui , par tant d'injustices , fais voir la raison

qui m'oblige à traiter de même cette vie pénible que I al )liorre, puiscjue cette profonde blessure de mon cœur te prouve d'mie manière éclatante la joie que je ressens à m'oflrir aux coups de ta rigueur, si , de fortune , tu me reconnais digne de troubler par mon trépas le pur ciel de tes beaux yeux , n'en fais rien ; je ne veux pas que tu m'accordes un seul regret en échange de ma triste dépouille. Au contraire, que ta satisfaction dans cette circonstance funeste montre bien que ma fin est une fête pour toi. Mais c'est une grande simplicité de te donner cet avis, sachant que tu mets la gloire à ce que ma vie arrive si promptement à son terme.

« Viennent donc, il est temps, viennent du profond de Tabîme, Tantale avec sa soif, Sisyphe avec le poid« de son rocher; que Prométhée amène son vautour, qu'fxion n'arrête point sa roue, et que les cinquante sœurs ne laissent point suspendu leur interminable Iras ail ; que tous ensemble transportent dans mon cœur leur mortel supplice ; et, si cet bonneurest dû à celui qui meurt de sa propre main , quMls chantent à voix basse de tristes lamentations sur ce corps auquel on refusera même un simple linceul ; que le [)orticr de l'enfer , aux trois têtes , que toutes les chimères, que tous les mons-

GHAPITIB XIT. 111

très nieleiii «ioulouieuhciiicut leurs voix ilans un horrible concert; car nulle autre pompe ne peut mieux convenir» ce me semble, auiL funérailles d'un homme mort d*amour.

«t Chant de désespoir , n'éclate pas en plaintes quand tu abîindoiiiieâ ma triste compagnie ; au contraire , puisque la cause qui t a dunné naissance doit voir $ou bon-» beur augmenter par mon infortune « garde^toi, même au tombeau , de laisser voir ta tristesse. »

Tous ceux qui étaient là présents applaudirent aux vers de Chrvsostônie , bien cjuc VivaUlo , (jiii Irs avait lus, fît remarquer que ce morroan no paiiussait |)as d'accord avec ce qu'on lui avait conté de la modestie et de la vertu de Harcelle ; car le pauvre amoureux s'y plaignait de jalousie , de soupçons, d'absence , toutes choses qui n'étaient guère à l'avantage de la bonne renommée de sou alliante. Mais Ambrosio , comme celui qui connaissait les plus secrètes pensées de son ami, répondit aussitôt: « U faut que vous sachies, seigneur, pour éclaircir votre doute , qu'au moment où cet infoi^ tunë composa cette pièce de vers , il se trouvait éloigné de Afarcelle , qu'il a\ait volontairement quittée, pour essayer si l'absence n'aurait pas avec lui le pouvoir qu'on a coutume de lui attribuer; et comme il n*est pas de soupçon, pas de crainte qui ne poursuive et n'assiège un amant absent , Chrysoslôme souffrait les tourments trop réels d'unt j.ilousie, qui n'avait de fondement que dans son imagiuatiou. Ainsi demeure hors de loiile atteinte ce que publie la renommée du mérite de Marcelle, à qui, au défaut près d'être cruelle, un peu fière et passablement dédaigneuse, l'envie elle-même ne pourrait reprocher le moindre défaut. >»

Vivaldo lui répondit (ju'il avait raison; et comme il se disposait à lire un autre papier de ceux qu'il avait sauvés du feu , il en fut empêché par un objet qui tout H coup s'olTrit à leurs yeux, et qui lui parut une mer* veilleuse vision. Sur la. roche au pied de laquelle on

creusait Ih tombe, apparut la hiT^rro Marcelle, d'une beauté si parfaite que tout ce qu'on en disait ne pouvait en donner Tidée. Ceux qui ne l'avaient point encore vue la regardaient en silence pleins d'admiration, et ceux qui avaient Tliabilude de la voir ne reslî rent pas moins charmés que les autres. Mais dès qu'Ambrusiu l'eut aperçue, s'adressant à elle avec l accent d'une àme indignée : (i Viens-tu, par hasard , s'écria-t-ii , sauvage basilic de ces montagnes, viens^tu voir si ta présence fera couler le sang des blessures de ce malheureux, que ta crnanU' a privé de la vie? Viens-Lu l'applaudir et te glorifier du triomphe exécrable de la bizarre humeur? Ou bien, as*tu voulu voir, du haut de cette colline, comme un autre impitoyable Néron , le spectacle de Rome incendiée, ou fouler insolemment aux pieds ce . misérable cadavre , comme la tîlle dénaturée de Tarquin foula celui de son père Dis-nous vite ce qui t'amène et ce que tu souhaites de nous; car sachant combien toutes les pensées de Chrysostônie te furent soumises durant sa vie , je ferai en sorte maintenant qu'il n'est plus, que tu trouves la même obéissance parmi tous ceux qu'il voulait bien ai)peler ses amis I

— Je ne viens , 6 Ambrosio , répondit Marcelle , pour aucune des choses que tu as dites; je viens seulement me défendre, et prouver combien ont iort ceux qui m'accusent d^avoir causé leur peine , en me reprochant la mort de (llii vsostôme. Je vous prie donc , vous tous ici préstiiLs, de m'écouter avec attcnlion ; el il ne me faudra ni beaucoup de temps , ni beaucoup de paroles pour démontrer une vérité à des hommes intelligents comme vous Têtes.

<t Le ciel , à ce que vous dites , m'a faite belle , et ma beauté est telle qu'elle vous force à m'ai mer sans (jue vous puissiez vous eu delcndre ; et, en retour de Tamour

• TuUia était la femme de Tarquin , et c*est sur le corps de Servias Toilios, 800 père, qu'elle fit passer son char. Geiie distraction de l'auteur s'expri<iuc \m' Tcxtrèmc précipitation avec laquelle la première partie du ihn QuicUotU a été écrite.

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