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VIE »K CfiRUnTBS
recueil, il en est une que je crois, &ur son titre, au nombre des pièces (pie Cervantes avait fait représenter autrefois, et qu'il aurait seulement periectionnée : le Labyrinthe d'amour (ei Laberinto de amor ) doit être la comédie qu?U avait prinitivement intitulée t ki Confuse, ou , si vous aimez mieux, V Intrigue embrmtiUée (.la Gonfusa ). Cette pièee^ dont i*ensemble pourrait prêter à la critique, est remplie des traits les plus beaux et les plus spirituels, et mérite les éloges avec lesquels Cervantes a parlé de la Confuse danA plusieurs de ses ouvrages , notamment dans le Voyage au Faimane.
Mais à ces comédies Je préfère, Je l*avoue, comme phis parfaits dans leur genre, les huit intcrnuHlcs qui les accompagnent. On y voit une iiirrveilleuse invention , ua rare (aient d'observer et de poindre, oi dans l'oxécution un naturel, une verve et un esprit inconjparables. Si ces petits chefs-d'œuvre eussent été perdus, tuninie tant d aulres ouvrages de Cervantes, et que, par un heureux hasard, on vint à les retrouver aujourd'hui sans en savoir Kauteur, un connaisseur, consulté , devrait sans hésiter les attribuer à l'auteur du don Quichotte.
Enfin, dans la même année i(jl5, Cervantes publia la seconde partie du don Quichotte, quMl avait promise au public à la fln de la première , et à laquelle il travaillait depuis dix années» Ce travail se trouvait fort avancé, lorsque « vers le milieu de 1614 \ parut k Tarngone une prétendue continuation de la première partie « dont l'an* leur, sous le pseudonyme d*Avellaneda« non content *de dérober A, l*inventeur son idée, Inladressait en outre les Injures les plus groa« sièrea» En ce moment Cervantes était arrivé au lu* chapitre de la seconde partie. H se hftta de la terminer, et la fit paraître, — On a beaucoup crié contre linsolent {)laglaire et ses procédés, qui ne sont pas en -effet d'un galant iioinnio ; mais, pour ma part , je serais plutôt tenté do lui voter des n un rrlmenls ; car c'est à lui peut-Ctro (}ue nous devons de posséder au tomplet le chef-d'œuvre de Çer\antes.
Les crliuiiit s s aci (n deiu en général à considérer la seconde partie du don {/uichoite coiiiiïk supérieure encore à la première. Pour moi , malgré radmiralion que m'inspire ce nouvtd et merveillrux ellort d'un génie créateur, je ne satirals partager cette opinion , et même, à certains égards, je préfère, je l'avoue, la conception de la première partie. Don Quichotte y est plus véritablement, plus complètement, ce qu'il doit être, le héros du livre. Tout y part de lui* Il prend une misérable venla * pour un magnifique cbâteau , un
* Voy. tome .1 , page 30, note 9.
vus DS G£ETA!fTES. XXflI
troupeau do tnoutons pour uno arniiM^ , des moulins à venf pour dps géaiils, un plat à barbe pour l'arniet de Mambrin, une servante de calMret laide et puante pour une noble princesse qui exhale un parfum suave, etc., etc., et lee eitravagances auxquelles il se livre aoiaa llmpuUon de sa monomanie , forment cee divers épisodes qui ae sont gravés en traits ineifaçables dans toutes les mémoires. Dans la aeconde partie, Gervanles a procédé différemment Sott qu'il ait pensé que son héros devait être un peu découragé des folles tmaginatlona qui ont toujours si mal tourné pour lui , soit quil ait re« douté la monotonie qui pouvait résulter de la répétition de moyens semblables, enfin, quel que soit le motif qui Tait dirigé dans sa corn* position, il q*a plus laissé à son personnage principal la même lni< tiative. Don QuIehoUe est demeuré aussi fou qu'auparavant x mais le plus souvent, sa folle » pour se produire , a besoin en quelque sorte dès excitations, des provocations du dehors, et ses- aventures ne sont plus qu'une suite de mystifications : tantôt, c'est le baehe^ lier Samson Carrasco qui vient le combattre, métamorphosé, lui aussi, en chevalier errant, d'accord avec le curt^ et le barbier; tantôt^ c'est le duc et la duchesse qui 8'amus>ent comjue de grands seigneurs, sans pitié, à ses tiépens; enfin, il n'est pas jus(|irà Sancho lul-mônic , le jîertide 8ancho,qui ne le niystilie en lui laisaiit reii lri' ses hommages à une fausse Dulcinée. Ainsi, tandis que don yuicliolte était dans la premiC-re j)artie le personnage actif de Touvra^e, il devient passif dans la seconde; et tandis que d'abord 11 donnait le mouvement au drame , maintenant il subit Tinflucncc de tout ee qui l'entoure. Ces réserves faites, je reconnaîtrai volontiers que cette seconde partie était d'une exécution plus dtfiicile , qu'elle exigeait plus de force d'esprit et un art plus profond; mais U ne faut pas la mettre au-dessus de la première. Qu'on se contente de dire qu'elle en est digne ; n'est-ce pas en faire un assez grand éloge î
Les Nouvelles, le recueil des huit comédies, et la seconde partie du don Quichotte avaient été dédiés au comte de Lemos, vice^roi de Naples, protecteur, mais à mon avis, protecteur peu libéral de Cervantes. Notre auteur, Je le sais , a vanté en maint endroit de ses derniers ouvrages , la générosité de son noble patron , disant que €elui*ci lui vient plus en aide que lui-même ne pourrait le désirer. Mais cela ne prouve qu'une chose, la discrétion et la délicatesse de Cervantes; et quand on voit la liste des divers logements où, depuis son retour ù Madrid, il transporta successi>cnjent ses pénates, on est autorisé à penser que, malgré les secours que lui accordait son
VIE I»E CEliVANTES.
paiion, I< |iauvri> i^vmû homme avait peine à iruuver un tuit pour abriter sa > if i liesse '!
Nous avons sur la situation de Orvautcs a cette époque !<■ léuioiguagp (l'un de ses contemporains qui paraît avoir été lié avec lui. Le licencié Francisco Marquez de Torres, ciiapelain de l'archevêque de Tolède , ayant ëté chargé de censurer la seconde partie du don Quichotte, s'exprimait ainsi dans son approbation, datée du 27 février 1615. « Je certitie en toute vérité que, le 25 février de la présente année 161& , riUustrissime seigneur cardinal-archevéqqe^ mon seigneur, étant aUé rendre visite à l'amlMssadeur de France , envoyé td pour traiter de quelques mariages entre les deux cours ^ plusieurs gentilsliommes français , de ceux qui avalent accompagné Tambassadeur, aussi courtois qu*éclairés et amb des lettres « s'approchèrent de moi et d'autres chapelains du cardinal mon seigneur, désirant savoir quels livres d'Imagination avaient alors la vogue, ie citai par hasard celui-ci , dont on m*avalt confié la censure. A peine eurent-ils entendu le nom de Miguel de Cervantes , qu'ils commencèrent à chuchoter entre eux, vantant la haute estime que, soit en France, soit dans les pays voisins, on faisait de ses œuvres, de la Galathée, que l'un d'eux s-oait pres(|uc par cœur, des Nouvelles et de la preiuit-re pai lie du don Quichotte. Us en parlaient avec tant d'éloges quv je m'olTris à les mener voir l'auteur de ces (li\ers ouvrages, proposition (pi'ils accueillirent avec les plus vives démonstrations de joie. Ils m'adressèrent une foule de questions sur son âge, sa profession, sa naissance, sa fortune. Je fus obligé de leur dire qu'il était vieux, militaire, gentilhomme et pauvre. Sur quoi un d*eux répliqua en propres termes : u Eh quoi! l'Espagne n*a point comblé de richesses un tel homme l On ne le nourrit pas aux frais du trésor public! » Alors un de ces gentilshommes, rele* vaut cette idée, reprit avec beaucoup d*esprit et d*A-propos : « 51 c'est la nécessité qui Toblige à écrire , Dieu veuille qu'il n'ait Jamais l'abondance, afin que, demeurant pauvre, Il enrichisse de ses ceuvres le monde entier! > « Ces expressions, ajoute avec raison un biographe espagnol, étalent une flatteuse apologie de Cervantes, et en même temps une censure indirecte de l'Indlflérence aveclaquelle notre nation traitait le beau génie qui devait être sa gloire. »
' En 161 5 , Cervantes fui expubé judldalremenl de l'appartement qu'il occupait dans une maison de la rue du due d'Albe. (Voy. Navarrete, vida dê Cervantei , pag. 117.) Us biographes espagnols rapportent ce fait sans y attacher d'autre importance. Il nous semble , h noua, indiquer que Cervantes n'était pas toujours très-exact k payer son loyer.
VIE DE CEEVIMTES.
Mais les plus coupables, c'étaient les iiiinislres, c'étaient les dispensateurs des faveurs royales; flîsons tout, c'était le roi lui-néme, l'indolont et ingrat Philippe lU. Un jour, étant au lialcon de son pa** Ma, Philippe Ui remarqua un étudiant qui se promenait un livre à la main sur les bords du Hansanarès, et qui de temps en temps Interrompait sa lecture « en se frappant le front avec la paume d« la main 4 grands coups, et paraissait transporté, ravi de plaisir. « Ou cet étudiant est fou , dit le roi , ou 11 lit (ton Qaiekotîê* s Sur ce « quelques courtisans s'empressèrent d*aller vers Tétudiant pour s'assurer quel était Touvrage qu'il lisait, et bientôt Ils revinrent rapporter au rot que Sa Majesté avait deviné Juste. Celui-d , satisfait de sa pénétration, s'en tint là. 11 ne comprit pas, il n*eut pas Tesprlt de comprendre que la Providence lui avait envoyé cet étudiant pour rappeler h son souvenir l'auteur du don Quichotte!
Mais c'est assez nous appesantir sur la pauvreté de Cervantes, plus pénible .1 lire, peut-Otre, qu'elle iiclc fut n support»'!'. L'iieurc approche d'ailleurs où la inori sa le dérober à l'injustice des lionimes et à l'ingratitude des princes.
Daii^ I l (1 ;(iicace qu'il adressait au mois (rortobr»* 1015, avec la 5< coude partie du don Quichotle au comte de Leuios , dri vantes lui annonrait l'envoi de son autre roman Prrsifès et Siffismonde { Los Trabajos de Persiles y Sigisuiunda ) , en le lui promettant pour le printemps prociiaiu '. Il a\ait , selon sa promesse , terminé son ouvrage au printemps de IGIO, lorsqu'une maladie grave vint Interrompre son travail et l'empêcher d'écrire l'épitre dédicatoire et la préface. Espérant , à l'entrée de la belle saison , que l'air de la campagne lui ferait du bien , il inrtit dans les premiers Jours d'avril pour le bourg d'Esquivias , où demeuraient les parents de sa femme. Mais après un court séjour, ne se trouvant pas mieui , et voulant sans doute mourir chez lui , au milieu des êtres qu'il avait le plus aimés, il repartit pour Madrid , accompagné de deux amis qui pourraient lui donner en chemin les soins que nécessitait son étaL Une rencontre quil lit dans le voyage lui fournit le sujet de la préface du
* Le Pertilèt fut publié dans i^anoée qoi suivit la mort de Cervantes, par
sa veuve. C'est une méchante imitation des romans grecs et des romans de
chevalerie tout h In fois , sans véritable invention , sans o!)Scrvation , sans vérilê , sans intérêt d'aucune sorte , et où l'on retrouve ù peine , dans un ou deux épisodes, fort courts, fiuelqucslueurà de talent et d'esprit. Comment ae fait^il qu'un ouvrage , sorti de la plume de Cervantes à la même époque o(i il écrivit la seconde partie du <lon QuichotU, soit aussi compléiemcni dénué de mm mérite? La seule expUcatioD à cela , c'est (jue le sujet du don Qui-chotu est aussi heureusement trouvé que lo sujet du Pernliê est mal cho'm.
TIB HE CBETINTES.
FersilèSf — laquelle renferme les seuls détails qu'on possède sur sa maladie. Donc, en revenant d'EsqnMns à Madrid, les trois amis entendirent un voyageur qui leur criait d'arrêter, en piquant de son mieux l'âne qui lui «ervaitde monture. On l'attendit un moment, et bientôt rantre les eut rejoints. Cëtatt un étudiant. Aprts Uà politesses d*u<sage , Il se plaignit dè ee que les seigneurs cavaliers marehalent si vile quMI avait eu peine à les atteindre. A quoi l'un des deux compagnons de noUre malade répondit que la faute en était au cheval du seigneur Miguel de Cervantes, qui avait le pas tant soit peu allongé. Au nooi de Cervantes, dont Uëîait grand admirateur sans le connaître, l'étudiant, sautant à bas de sa monture, courut à lui, et lo saisissant parla main gauclie (c'était, comino ou sait, la main dont ('ri\a?itos était estropié) : u Oui, en effet, s'écria-t-il , voilai i)ien le fani< mancliot.le joyeux <' rîvain, le favori des Musos! >» Ccrvanle^ se voyant à Vimprovistc comblé do tels olo^^es, répondit avec sa courtoisie habituelle, et engagea le jeune homme h remonter sur son âne , pour achever ensemble, en causant, le reste de la route. « Nous retînmes un peu la bride, dit Cervantes, et, chemin faisant, on parla de ma maladie. Le bon étudiant m*eut bientôt condamné. Ce mal, dit«il, est une hydropisie que ne pourra guérir toute Teau de rOeéan, bue goutte à goutte. Que votre grâce, seigneur Cervant(«, se mette I la ration pour boire, et ne manque pas de bien manger : avec cela vous guérlres sans faire d'autres remèdes. -~ C'est ce que bien des gens m'ont déjà dit, répondis-Je ;mais il m'est aussi impos* sible de m'abstenlrde boire à ma soif, que si je n'étais pas né pour autre cliose. Ma vie est sur son dédln, et , d'après les éphémérides de mon pouls, qui finiront leur carrière dimanche prochain au plus tard, moi |e finiiai celle de ma vie. Votre grâce n'a pas choisi le bon nioiiK Ht pour faire ma connaissance , puiscju'il ne me reste plus le loisir de me montrer recotmaissant de l'intér^^i (|ue vous me témoignez.... Comme nous en étions là, ajoute Orvantes, nous arrivâmes au pont de Tolède, et j'y poussai ma monture, taudis que l'étudiant s'éloigna pour gagner celui de Ségovie.... »
A peine arrivé à Madrid, le pauvre malade fut obligé de s'aliter, et le 18 de ce même mois d'avril, il reçut l'extréme-onctlon. Le lendemain , ayant entendu annoncer le prochain retour du comte de Lemos, rappelé de Naples pour passer à la présidence du conseil d'Italie, cette nouvelle lui rendit quelques forces; et voulant donner à son protecteur une dernière marque de reconnaissant souvenir, il dicta la dédicace du Penilh, où Ton remarque la même sérénité d'âme et la même gaieté que dans la préface. La voici :
TIE DE CBRVÂNTIâ. TiXXl c Ces anciens couplets^ qui furent célèbres en leur tcmp8, et qui commencent par ces mots , Le pied déjà dam Vétrier, Je voudrais bien quMls ne vinssent pas si à propos dans cette mienne épttre dé* dicatoire. Car, presque avec les mêmes paroles, je pula commen» ccr en disant :
f.e pied déjà dans rctrirr ,
Au milieu des angoisse» de la mort.
Grand seigneur , je l'éciis celle-ci.
• Hier on m'a donné IVxtr^me-oncUon, et aujourd'hui je vous écris ces lignes. Le temps csi vom-i , l'angoisse augmente , l'espérance diminue ; et, avec tout cela, ma \ie se soulieiU par le désir que j'ai de vivre, et je voudrais (ju'rlle se prolongeât jusqu'à ce (ju'il me li\t donrif- dp baiser les pieds d«' votre excellence ; d'aïuaiit quo W plaisir do \ous revoir en bonne santé en Espagne serait bien capable do me rendre à la vie. Mais s'il est décrété (pic Je dois mourir, (|ue la volonf'^ du ciel s'accomplisse ! Votre exrellonce saura du moins mes vrais sentiments; elle saura qu'elle a eu eu moi un serviteur si dévoué, que j'ai voulu lui montrer mon attachement jusque par delà ia mort, etc., etc. « Nobles et touchantes paroles , et qui durent Inspirer au comte de Lemos le regret de n*avoùr pas fait davantage pour un grand homme dont te coeur était si tendre et si reconnais* satttt
Cette dédicace est le dernier monument littéraire qui nous reste de Cervantes. Après l'avoir dictée, 11 disposa son tesument, rem* pllt ses devoirs de chrétien, et, à la suite d'une longue agonie , Il expira le 33 avril 1616. Peu de Jours après, TAngleterre perdait Shakspeare K
On a laissé se perdre les portraits que firent de Cervantes les peintres contemporains. Heureusement que lui-même, dans la préface de ses Nouvelles, à l'âge de soIxante-sIx ans, a tracé de sa personne un portrait dont tout gaiantit la fidélité î « Celui que tu vois ici avec un visage aquilin^ les cheveux chAïams, le front lisse et découvlîrt, les yeuv vifs, le nez recourbé, quoicpie bien proportionné, la barbe d'argent (Il n'y a pas vingt ans (ju'elle était d or , la moustache graude, la bouche petite, les dcais peu nombreuses,
' Le 23 avril i6ld est aussi la date de ta mon de Shakspeare. Mais, comme l'ft forijudicieuiicinent remarqué M. Louis Yiardot {Notice sur la vie et les imoragei dê Cervantes, p. 4S), il fàut prendre garde que les Anglais n'adop* ttTcnl le calendrier grégorien qu^en i754. Us nveni jusque-là en retard des Espagnols pour les dates, et en réalité Shakspeare a survécu douze jours à Cervantes.
XXXlt VIE DE GCRVAMTES.
caril;ie lui en reste plus que si\, encore mal condiiioniiéos ei plus mal rangées, le corps entre deux extrêmes, ni gran I ni petit, le luiiii assez animé, plutôt blanc que brun, un peu voùti* îles épaules et non lort léger des pieds; cela est, dis-je, le portrait de l'auteur de la Galathée , du don Quichotte de Ja Manche , et d'autres œuvres qui courent le monde à l'abandon, et peut étre*sans le nom de leur maître. On l'appelle communément Miguel de Cervantes Saavedr<). » 11 termine, avec la mCme sincérité, en nous révélant chez lui un défaut naturel qui^ peut-être, ne fut pas sans avoir une inOuence fâcheuse sur sa destinée : il était bègue.
Quant à son portrait nioral, qui aurait été si bien tracé par un peintre si habile et si ingénu, on peut le recomposer en se rappe> hint sa vie. Nous avons dit sa bravoure sur les champs de bataille, sa constance dans la captivité; sa résignation, sa patience, son humeur toujours égale au milieu des difficultés quHI rencontra dans la carrière des lettres. On a vu son dévouement à sa famille, sa bienveillance à l'égard de ses rivaux, sa gratitude sans limites envers des bienfaiteurs qui ne méritaient pas un si illustre obligé. Knfin , puis(iu'il s'agit d'un écrivain qui a laissé le livre le plus amusant du monde, je ne dnis pa^^ omettre ce trait qui achève de le peindre en montrant h- si ii liment élevé qui l'animait lorsqu'il composait ses ouvrages : « Si je pn-voyais, dit-il dans cette m(?nio préface des Nouvelles que nous venons de citei-, si je prévoyais que mes écrits pussent inspirer quelque penchant vicieux, ou une pensée déshonnôte, je me couperais la main qui me reste plutôt que de les publier. » Ainsi, comme on l'a déjà remarqué avant nous, Tâme de Cervantes était digne en tout de son génie.
L'étranger qui de nos Jours visite Madrid, ne doit point chercher . dans cette ville la tombe de Cervantes : cette tombe a disparu » et la poussière qu'elle renfermait Hotte maintenant dispersée dans l'espace avec la poussière d*Homère et de Virgile. Vous trouverez seulement , au-dessus du portique modeste de la dernière maison que Cervantes habita, une inscription de marbre qui la recommande k vos respects, et, au niiiieu d'une place publique, une statue de bronze représcivant i Unage plus ou moins parfaite de l'auteur du don Quichotte, C'est un tardif hnnimas?e rendu par l'Espagne moderne au grand homme i^ui est son orgueil et sa gloire..
FIN DE LA VIK D£ CERVATiTES.
DË LA MANGHË.
préfâcë.
Lecteur désœuvré, tu me croiras bien sans avoir be- Èoin de serment si je te dis qae je voudrais que oe livre , comme enfaDi de mon esprit , fût le mieux fait , le plus beau et le plus ingénieux qui se |)uisse imaginer. Mais hélas I il m'a été impossible d'échapper à la loi de nature j qui veut que chaque être engendre son semblable. Que pouvait donc produire un esprit stérile et mal cultivé comme le mien , si ce n'est Thistoire d'un enfant sec, maigre, fantasque , plein de pensers étranges et qu'on n'avait jamais rencontrés chez nul autre, tel , en un mot , qu'il devait être, ayant été engendré dans une prison où toute incommodité a son siège, et où tout bruit sinistre fait sa demeure? Un doux loisir, un séjour aj,réable, Taménité des champs, la sérénité des cieux, le murmure des foniaiucs, la tranquillité d'esprit, voilà d'ordinaire ce qui rend fécondes les I. 1
.2 iio^ QUicHoxm
muses les plus stériles et leur permet dWrîr au monde
des productions qui le charment el le ravissent.
Lorsqu'il arrive à un père d'avoir un fils laid et sans grâce, l'amour quMI porte à cet enfant lui met un bandeau sur les yeux et Tempêelic de voii- ses défaiils; il prend ses sottises pour autant de geriiillesses, et les conte à ses amis comme tout ce qu'il y a de plus spiriuic'l et de plus original... Quant à moi , qui malgré les apparences ne suis point le véritable père, mais seulement le paratre de don Quichotte, je ne suivrai pas Tusage ordinaire, et je ne te supplierai pas, les larmes aux yeux, c'oiiiiiio font tant d'autres, de pardonner ou de dissimuler, très-cher lecteur, les dëiauis que tu pourras remarquer dans ce mien enfant. Tu n*es ni son parent, ni son ami ; tu es le maître absolu de ta volonté el de tes sentiments eomaie le plus huppé» assis dans ta maison , tu y disposes de tout souverainement comme le roi des revenus du fisc , et tu sais bien le commun pi'overbe, sous mon manteau Je lue le roi : d'après quoi , ne me devant rien , tu es dispensé envers moi de toute espèce d'égards ; et ainsi tu peux parler de cette histoire connne tu jugeras à ])ro|ios, î^ans crainte d'être puni pour le mal, non plus que récompensé pour le bien qu'il te plaira d'en dire.
Seulement , j'aui-ais voulu to la donner toute nue sans l'ornement de la prélace , sans 1 accompagnement ordinaire et le catalogue obligé de cette foule de sonnets , d'épigrammes et d'éloges qu'on a rhabilude de placer en lete des livres ' ; car je te i avouerai Iranciiement, bien que cette histoire m'ait donné quelque peine à composer, ce qui m'a coûté le plus à faire , ç'a été celte préface que tu lis en ce moment. Plus d'une fois j'ai pris la plume pour iécrire, et puis je
'Celle mode i^gnail «lors en France comme en EApa^tiv.
ra£tAC£. 8
Tai laissée, faute de savoir ce que j'écrirais» Or» un de
ces jours-là, comme j'étais en suspens, le papier devant moi, la plume sur roreille, le coude sur la table et la main sur la joue, réfléchissant à ce que je dirais» voilà que soudain entre un de mes amis, homme d'es-» prit et d'Jiumcur onjouéc, lequel mo voyant ainsi préoccupé et rêveur, m'en demanda la cause. Moi, sans lui rien cacher, je iui dis que je pensais à la préface de mon fai^ toire de don Quichotte, préface qui m'effrayait tellement que je renonçais à la faire, et par conséquent à mettre au jour les exploits d'un si noble chevalier. « Car, je vous prie, comment voulez^vous que je ne sois pas inquiet de ce que dira cet aiilique législateur qu'on appelle le public, lorsqu'il verra qu'après avoir dormi tant d'années dans un oubli profond, je reparais maintenant vieux et cassé * , avec une histoire sèche comme du jonc, dépourvue d'invention et do style, pauvre en traits d'esprit, et, de plus , sans aucune érudition, n'ayant ni annotations sur les marges /ni commentaires à la fin du livre; tandis que je vois d'autres ouvrages, bien que fabuleux et profanes, si remplis de sentences d'Aristote, de Platon, et de tous les autres philosophes , que les lecteurs en sont dans Vadmiratiou et tiennent ces auteurs pour des hommes d'un rare savoir et d'une éloquence incomparable? n'est-ce pas bien autre chose encore lorsqu'ils ci<* tent la sainte Écriture? ne dirait-on pas que ce sont autant de saints Thomas et de docteurs de l'Église?., observant d'ailleurs les bienséances avec tant do délicatesse , qu'après vous avoir peint un amoureux libertin, ils font immédiatement un joli petit sermon chrétien , que c'est plaisir de l'entendre ou de le lire.
* CervaiUes avait cinquante-Bept ans lorsqu'il publia la première partie éw dm Quichotle,
4 DON Qiicuunt:.
li n'y aura rien de tout cela dans mon livre; car je serais trop embarrassé pour mettre des annotations sur
les marges ou des commentaires à la lin ; et je ne sais pas davantage 1^ auteurs que j'ai pu y suivre» atiu d'en donner la liste en tête de l'ouvrage , comme tout le monde fait, par ordre alphabétique, en comniençanlpar Aristote et linissaut par Xénopiiou, ou mieux encore, par Zoile et Zeuxis , bien que le premier soit* un critique envieux et le second un peintre. On ne trouvera pas nun plus dans mou livre des sonnets qui en forment le débuts du moins des sonnets dont les auteurs soient des ducs, des marquis» des comtes» des évêques, de grauik^s dames , ou des portes vantés; quoiqu'à vrai dire, si j'en demandais à deux ou trois amis complaisants , je sais fort bien qu'ils 'me les donneraient, et tels que ceux de nos auteurs les plus renommés ne pourraient pas entrer en comparaison.
« Ënfin» mon ami et seigneur , poursuivis-je, j*ai dé>* cidé que te seigneur don Quichotte- demeurerait ense* "veli dans ses archives de la Manche, jusqu'à ce qu'il plaise au ciel de lui envoyer quelqu'un qui puisse Torner de tous les embellissements qui lui manquent; car avec mon inaptitude et mon peu d ( nidition , je me sens incapable de les lui donner, et, naturellement paresseux comme je le suis, j'ai peu de goût à m'aller mettre en quête d^auteurs qui disent ce que de moi-même je puis fort bien dire sans eux. De là vient la préoccupation et la rêverie où vous m'avez trouvé , et que mes explications doivent sans doute justifier à vos yeux. »
Ce qu'ayant entendu mon ami , il se frappa le front de la main , et partant d'un grand éclat de rire : « Par dieu ! mon cher, me dit-il, vous venez de me tirer d'une erreur où j'ai constamment été depuis le lon^ temps que je vous connais : je vous avais toujours cru homme