‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 2 sur 100 · VIE DE GERTANTES. III · texte numérisé non relu

VIE DE GERTANTES. III

i^yécuier, comme étant Touvrage du Jeune Miguel Cervantes, qu'il appelle à plusieurs reprises son cher et biin^imé ddieiphé 11 y a ^ «tan» eèa expreislons de tendresse affectueuse, |e ne sais quoi qui recommande le digne Joan Lopea à la sympathie de tous les admirateurs de Genrantet « et Ton se prend à regretter que cet excélletit bomme n*att point vu la gloire que l'avenir réservait à ce disdple si cher.

Encouragé par ce premier succès , Cervantes vint à Madrid, o4 d'allleuNt son maître avait été appelé pour remplir une chaire deve* nue vacante dans le coUége de cette ville» Il se livra tout entier aux lettres* On le voit composer un petit poCme pastoral auJourd*hul perdu, ainsi que des sonnets, des romances qui ont eu le même destin que ce poëme.

A l'occasion de la mort (ri'JisalH lh ^ et aussi de IMnfant don Carlos, dont la fin mystérieuse avait précédé de deux mois la lin non moins mystérieuse de la reine, le pape Pie V envova m ?>spaf;ne un prélat romain, Giulio Acquaviva, lils du dur «r Airi, cliarp^t^ donrif au monarque absolu ses compliments de coiidoléance sur ( c double événeuient. Ce nonce avait en nu'me temps, snppos«^-t-on . pour instructions secrètes , de réclamer contre certains actes des ministres du roi dans le Milanais, d(»ntse plai^Mlait la juridiction ecclésiastique. Une semblable mission ne pouvait être agréable à Philippe II, qui n'avait voulu écouler aucune sollicitation en faveur de son fils,itqui, tout dévot qu'il était, avait à cœur dé soutenir ses droits régaliens contre les prétentions de la cour de Rome dans ses Étals d'Italie. Aussi le légat fut-ll asseamal accueilli A la cour, et, peu après son arrivée (le 2 décembre 1568), on lui fit expédier ses passeports, avec ordre de retourner Immédiatement en Italie en passant par Valence et Barcelone. Mais , pendant le court séjour qu*lt avait fait à Madrid, Il avait pu connaître les hommes les plus éminents ' de la capitale « ou des Jeunea gens de belle espérance, qu*il invitait familièrement à sa table et menait dans son carrosse, se plaisant à traiter avec eux des questions de politique, de science et de poésie. Parmi les jeunes littérateurs espagnols, le prélat avait distingué Cervantes î il s'intéressa à lui, et, au moment de son départ, il rattacha à sa |)ersonne en qualité de chambellan ou de valet de dmnbre {camarero ). C'est du reste ici le lieu de rappeler (prau xvi" et au xvn** siècle , en France conune en Ks|)agnc et en Italie, cette sorte de domesticité n'avait rien que d'honorable', et que,

• Ainsi le cardinal de Relz nous apprend , dans ses mênit»ii es , «pi'il avait ptirnii ses doiMstiqvea le« messieurs de l^mciii qui étaient ses parents.

TIE BE CERTAfCreS

pour un jeune homme sans fortune , c'était le plus sOr moyen d'arriver à une haute position dans l*£gll8e.

Conformément k ntlnéralre qui lui avait été tracé, le cardhial Acquaviva, accompagné de ion jeune camarero. Ht route à travers le royaume de Valence et la Catalogne* On a pensé qu'ils mirent la circonstance à profit pour visiter les provinces méridionales de la France. La connaissance particulière de ce pays, que montre Cervantes dans le premier ouvrage qu'il publia quand il fut rendu à ta vie littéraire , semhie autoriser cette opinion.

A Rome, Cervantes admira les monuments de la ville (éternelle. Vous trouverez , jus(|ue dans son immortel roman, le Idnioignagc de la vive inipu ^sion que tant de chefs-dVnvre prochiisirenl sur cet esprit si bien fait pour comprendre et > utir tout ce qu*ll y a de graïut. Mais après douze ou quinze mois jiasM-s au service du eardinal Ac(juaviva, soit qu'il n'ait pas eu lieu de se louer de sou palron, soit qu'il s ennuyât de rexisience monotone qu'il menait auprès de lui , soit enfin plutôt, que, malgré ses sentiments religieux, il ne se fût point reconnu une vocation bien décidée pour l'état ecclésiastique , il Jeta la soutane , et s'enréia dans les troupes espagnoles d'Italie.

Le moment était favorahle : une querelle venait de s'élever entre SéUm 11 et Venise, qui allait armer une partie de la chrétienté contre la puissance ottomane. Implorés par les Vénitiens, Philippe II et le pape fermèrent avec la république cette fameuse alliance connue sous le nom de la sainte Ligue, Aux termes du traité , signé le 30 mai J571 , don Juan d'Autriche, fils naturel de Gbarles^uint, déjà illustre par sa campagne de TAIpujara , où il avait étouflTé la révolte des Morisques, était nommé généralissime des troupes confédérées. Don Juan d'Autriclie alla jjrendie .i Gènes les ^îal^res espagnoles qui V\ attendaient, et de là , sans retard , fit voile vers le port de Messine, qu'on avait assigné pour rendez-vous aux flottes combinées. Après avoir secouru Corfuu, don Juan poursuivit la Hou^' tunemie , et la découvrit, le 7 octobre au matin , à l'entrée dti i^olio. de Lépante. On sait le reste : le nom de Lépante rappelle celte victoire mémorable où fut pour jamais anéantie la marine des Turcs.

Le jour de la bataille, Cervantes se trouvait malade d'une fièvre hitermittente, qu'il avait gagnée probablement |lans ses excursions aux environs de Rome. Connaissant son état, son capitaine, le fameux don DIègue de Urbina, ainsi que ses camarades, voulurent l'engager à se tenir dans l'entrepont de la galère : mais il repoussa ces conseils; il supplia, au contraire, don DIègue de vouloir bien lui

Tl£ DB mVANTEt».

assii^noi' le poste le plus périlleux. 1) après, ses vives instances, don Diegue le pia(;a, avec douze aulies soldats dVIiir, pi'-s de la chaloupe, an poste des braves. Quelle dut «ire la joie de r.('r\;ii)tes en voyant le combat s'engager par l'aile de Barbarigo, dont faisait partie la galère la Marquera qu'il montait! Quel indicible bonheur dut remplir cette âme héroïque lorsque la Marquesa aborda la capltane d'Alexandrie !... A la fio de la mêlée, les soldats de la MarquêM avaient tué cinq cents Turcs avec leur comniandaiit , et enlevé l'étendard royal d'Égypte. 11 est vral^ qu'un grand nomlire des soldats de la coropagQle de Urbiiia avaient péri dans la mêlée, et quant à Ger* vantes, il y avait reçu traJa coups d*arquebuse, dont Tun lui brisa la main gauche; mais l'autre main lui restait pour apprendre à la postérité combien 11 était fier dVoir pris part, quoique soldat obscur, à cette glorieuse affaire, et de porter sur sa persoauo le témoignage de la valeur qu'il y avait montrée. « Ma blesonre, dit<il dans un passage du do» Quiehoitê en répondant à un lâche calomniateur qui insultait à sa main brisée, ma Ulessure, je l*al reçue dans la plus éclatante occasion qu'aient vue les siècles passés, et que puiMent espérer de voir les siècles à venir.... J'aime mieux la garder avec le souvenir de ni'êlre trouvé à cettr action prodigieuse, que de me voir sain et ^auf a lu cuiuiilion de ii y avoir point assisté.... Les cicatrices des i>iaves sont comme des étoiles qui guident les auties au ciel de l'honneur ' ! »

Malgré les nobles sentiments ([ui anîmai<Mit (iervanies, sa blessure, reçue dans un étal de nialadit , n en lui pa^ moins dangereuse; et ses biographes nous apprennent qu'il resta environ six mois dans les l)Apitaux de Messine : c'est dans ce port que la flotte chrétienne s'était retirée après la victoire. Pendant tout le temps que Cervantes passa à ThOpilal , don Juan d'Autriche qui visitait assidûment les blessés, le traita, dit-on, avec une distinction particulière ; et lorsque, après une longue convalescence, il put reprendre du service, il fut Incorporé, avec une haute paye de trois écus par mois, dans la compagnie de don Manuel Ponce de Léon, le digne descendant des héros»

Dans les winées qui suivirent, Cervantes lit encore plusieurs campagnes maritimes, et prit part k la fameuse expédition de Tunis. Malheureusement nous n'avons point de détails précis sur ses faits d*armes personnels dans ces diverses campagnes : tout ce que l'on peut affirmer, d'une manière générale, c'est qu'il s'y comporta vaillamment, et acquit de nouveaux titres à la haute estime qu'il avait

> Voyez la préface de la seconde paitie d» do«i Quichotte.

VIE MS €eitYANT£&

sii inspirer à ses chois. Kt « omnie pondant la mauvaise saison la lloUe revenait il i\erner m Italie, il mettait ce loi&ir h j>r<»lii jïour augmenter ses connaissauets et perfectionner ses talents : il visitait les principales villes de l llalie; il s< rendait fainili^-re la litttW raluie jlaiiennc; il eHudlait avec amour ses poètes et ses prosateurs les plus vantés, notamment Arioste et Bocace; et tiUéUuks lui servirent plus tard à donner à la langue espagnole une pempe, une majesté, une élégance qn^elle n'aTait point eues jusqu'à lui.

Après cinq années ainsi passées, désireux de revoir sa patrie et sa iamiile» et aussi de soilidter à la cour (la eorie, c'est-à-dire le siège du SDUveroenent) la récompense due à ses services , Cervantes demanda à don Juan d'Autriche un congé temporaire. Ce congé lui fut accordé, et même le Jeune vainqueur de Lépante y joignit la lettre de recommandation la plus pressante pour le roi son frère » le suppliant de confier à son protégé une des compagnies qu'on formait ator9 en Espagne pour Tltalie. En même temps le vice-roi de Sicile , do» Carlos d*Aragon , duc de Sesa , loi donna pour Philippe 11 et les ministres du monarque d'autres lettres de recommandation , remplies des témoignages de la plus llatleuse sympatl)ie en faveur d uii soldat dont tout le nionde vantait le courage, l'intelligence et la conduite exemplaire.

Ainsi recommandé par les personnages les j)kis considérables à tontes les puissances de l'Espagne, Cervantes s emharque à Naples sur la galère espagnole nonnnée el Soi le Soleil , en compagnie de son frère don Rodrigue, qui avajl fait comme lui les campagnes précédentes t dePero Dies Carrillo de Quesada, général d'artillerie « et d'autres passagers, pour la plupart militaires, qui retournaient dans leur patrie* Mais un destin jaloux en ordonna autremenL Le' 36 septembre 1675 la galère el Sol rencontre une escadre de corsafares iMrharesques, qui slHonnait ces parages sous les ordres d'Arnaute* Hamif capitan de la mer. La galère espagnole est assaillie par trois de ces bâtiments « parmi lesquels II y en avait un de vingt-deux bancs de rameurs que commandait Daii-Mamit renégat grec surnommé le •Boiteux. Après on combat Inégal , elle est forcée de se rendre et conduite en triomphe au port d'Alger. Là , dans le partage du butin , Cervantes ('•chut ii Dali-Mami, qui avait contribué puissamment à la capture du navire cliréLien.

En dépouillant son captif, Arnauu Ahuni a\aiL trouvé dans les papiers de Cervantes les lettres de recommandation qu'on avait données au bravp soldat pour le roi IMiiiiftp»' 11 ft !<\s ministres. Instruit du contenu de ces lettres, Arnautc-Mami se ligura qu'il avait

▼lE DE GBETAlVTBtf. VU

en son pouvoir riui des hommes les plus importaïus de i'Kspagne, el se flattant crcii tirer une grosse rançon , il le garda étroitement en le souineUani à Unîtes tortcs de vexations. Ainsi en usaient tous ces liarbaresques envers leurs captifs , dans Tespolr que ceux-ci , Oatigués de fouffrlr, redoubleraient d'instances auprès de leurs pa* rente et de leurs anris, afin qu'on se JiâtAt de leur envoyer au plus tà% le montant de leur rançon.

Cervantes, tel que nous le connaissons à présent « n*étiH pu homme k se laisser efTrayer par ces tourments. Loin de là , U forma le projet de recouvrer la liberté et de la procurer en mfime temps ft quelques-uns de ses compagnons d'infortune. Il voulait, comme ravalent souvent tenté avant lui d*autres captifs chrétiens, se rendre par terre d'Alger à Oran , qui alors appartenait aux Espagnols. H leur fallait un guide qui connât le pays. 11 le trouva : c'était un More que l'on gagna par quelques promesses. Mais voilà que, dès la première journée, le More les abandonna : el nos fuj^ilifs, se voyant exposés à périr di' îaini et de soii au milieu des sahles, sont forcés de revenir à Alger, c'esi-à-{lire de retourner se soumeiire à une captivité plus rijïoiireuse qn*anparf^vant.

\eis le milieu de l'anni;t* .suivante ( 15îfi), ([uei(|iieh-inis des compagnons de Cervantes au bagn»' d'.VlG[er furent rarlu ti >, entre autres Tenseigiie Gabriel' de Castaneda, qui précédemment aNait lait partie de la troupe des fugitifs. A son départ, Gabriel fut chargé, par Rodrigue et Miguel Cervantes, de porter à leur famille des lettres OÙ les deux frères dépeignaient vivement leur déplorable situa tlott. Cervantes le père« dont la tendresse n'avait pas besoin d'être excitée en faveur de deux fils dont il était fier, engagea aussitôt son bien, le patrimoine de ses fils , et Jusqu'à la dot de ses filles, et envoya tout Targent qu'il put réunir à Alger (août 1M7 ]. Ce n'était pas asses ! Miguel Cervantes ayant offert ( Dali-M ami , pour sa rançon , la moitié de la somme envoyée , se vit refusé s son maître l'es* timalt à bien plus haut prix. Cervantes alors joignit sa part à celle qu'on avait destinée à la rançon de son frère, et le racheta.

Un détail qu'il ne faut pas omettre, c'est que , une fois rendu en Espagne, don Rodrigue devait expédier, soit de Valence, soit des îles Baléares, une frégate armée qui, venant toucher un certain point convenu de la rote algérienne, servirait à la délivrauce de sou frère et d'autres captifs chrétiens.

Ce projet se rattachait k un plan d'évasion depuis lon^î' 'nps formé par Cervantes, el pour la réussite duquel U avait pris les plus

VIE DE CEETA?(TBS.

bagcs uh siiros. A trois millos (TAlyor, nu U vaiU . stip le bord de la nier, be lrou\a>L lo jardin m li^uii dv î)1.-iîs,i ni c du kaïd Hassari, renë^at grec, lequel avait pour jardinier ua esclave uonimé Juan, natif de Navarre. Celui-ci, gagné par Cervantes, avait creusé en secret, dans la partie la plus retirée du jardin, une grotte souterraine où, dès la fin de février de Taniiée 157 7, s'étaient réfagiés - divers captifs chrétiens , dont le nombre , successivement grossi par de nouveaux fugitifs, s'élevait à qoatorse ou quinze. Cervantes, bien <pie demeuré clies son patron , dirigeait de ses conseib cette petite répirîïllque invisible. Deux des conjurés le secondaient. Juan le Navarrofs avait pour mission de faire le guet et de veiller à ce que personne n'approchât du Jardin. Un autre esclave, surnommé le Doreur ( el Dorador ^ , natif de Ifelllla , qui avait abjuré tour à tour le christianisme el ]v inaliométisme, était chargé d'acheter des vivres et de les apporter en cachette au jardin d'Hassan. Quand Cervantes jugea protiiaino 1 arrivée du na\ir*' de délivrance, le 20 septembre de celte nn^'nie aiinée 1577, il r échappa de la maison (le son inaîlre et alla rejoindre les fugitifs du sotiterrain. Avant de sortir d'Alger, il avait pris congé de son ami et confident le docteur Antonio deSosa, qui, malade, ne put le suivre. SI Cervantes eiU été doué d*une force physique égale à sa foKe morale , et si la bles* sure reçue à Lepante lui eût laissé le libre usage de ses deux mains', n'en doutes pas, il aurait emporté son ami.

Selon la promesse de don Rodrigue , on équipa à la hAte une frégate (ft Valence ou à Mayorque ; les traditions ne sont pas d'accord à cet égard ), et Ton en confia le commandement à un nommé Tiana, bon et brave marin, qui connaissait à men'eille la c^te de Berbérie. Viana arriva en vue d'Alger le 2B septembre 1577, se tint tout le Jour à une certaine distance de la côte pour ne pas être découvert, et, la nuit venue, s'avança vers le point du ri vagi! le plus rajiproché du jardin. Mais, j>ar uiailh iir, des Mores ayant aperçu dans les leuebres la frégate et son éfpiipaiïe, ils se mirent aussitôt à pousser des cris d'alarme , de sorte (jue force fui au navire de gagner le large. Deux ou trois jours après , Yiana fit une nouvelle ten-

■ C'est Cervantes ltti<-m6nie qvf dook apprend (^ue, par suite de sa blessure» il avait perdu le moavemenidolamain gauche. Dans U Voyage au Pamassê, il suppose que Mercure lui dit :

Bien lé qae en lu naral dura pMntra Pttrd!^1«^ el movitnientO 49 1* IBSOft ls<)uierd». eto., etc.

TIB DE CEETADCTfiS. IX

tatiYe« qui eut un résolut plus regrettable encore : surpris au débarquemeot, ce digne homme tomba avec son équipage au pouvoir des Mores. Et c'est ainsi que le plan d'évasion se trouva entière* ment déjoué*

A ce mallieur vint bientôt s'en ajouter un autre. Le dernier jour de ce même mois de septembre 1577, le Doreur, inquiet sans doute de la tournure que prenaient les clioses, se présenta chez le dey d'Alger et lui révéla le complot. Charmé au dernier point de cette nouvelle, qui lui permettait de s*approprier tous ces captifs comme esclaves perdus, le dey envoya aussitôt le commandant de sa garde avec une troupe suffisante, sous la conduite du délateur, pour ar> r<Her les chrétiens du Jardin d'Hassan. On commença par s'emparer du jardinier; après quoi les Turcs se précipitèrent violemment dans le souterrain. Dès le premier moment, dès que le >ruit du dehors lui avait permis de soupçonner la trahison, Cervantes avait eu la présence d'esprit de prévenir ses compagnons qu'il allait prendre tout sur lui, en leur demandant comme une grâce de ne point le déniciiùr. Et en effet, se présentant lo premier à ces hommes armés : «C'est moi! s*écria-t-il , cVst moi le seul coupable î Moi seul ai décidé les autres captifs à la luiie i moi seul ai tout disposé pour leur évasion!...» Surpris d'un tel aveu, le commandant dépécha vers le dey un de ses cavaliers pour l'avertir de ce (|ui se passait. Le dey donna l'ordre qu'on enfermât les autres clirétiens dans son bagne, et qu'on lui amenât Cervantes. £n conséquence, on l'en» chaîne et on le conduit à pied , par les rues de la ville , au palais du dey. Là , malgré les flatteries et les menaces du dey, qui le pressait de dénoncer ses complices, il persista noblement dans ses premières déclarations: «Seul je suis coupable; ne frappe que moi seul ; épargne mes frères !.. » Vaincu par tant d'opiniâtreté, touché peut-être d'une conduite si généreuse , le dey se contenta de s'approprier Gervtntes, comme esclave perdu, ainsi que les autres captifs, et l'envoya chargé de fers dans son Jtogne.

Ayant appris Févénement, le Icafd, dans le jardin duquel les captifs évadés avaient été découverts, vint réclamer son esclave, le pauvre Juan le Navarrois, et pour donner, dit-on, un bon exemple, le pendit de ses propres mains. Heureusement, les maîtres des autres fugitifs aimèrent mieux les réclamer pour les garder et les vendre. Cervantes fut ainsi restitué à D ili-Maiiii ; mais, peu de jours après, dans l'espoir sans doute d'en tiwr une forte rançon, le dey l'aclieta de son patron moyerinant la somme de riiKj cents éuus.

Ce dey Hassan-Âga était bien le monstre le plus barbare , le plus

X vu M OUTAMTBS.

féroce qu'on se puisse imaginer. Un écrivain espagnol conteiuporain, qui avait longtemps habité Alger à cette époque , en raconte dai traits qui sont moins d'un homme que d'un démon échappé de Ten* rci *. De son côté, Cervantes, dans sa nottrelle du Capitaine eap* tif \ parlant des souffiruicet qu'enduraient les esclavei cMtiene dane le bagne d'Hasean, s'exprime en ces terme» : « Noua aouffriona parfois 1 et même presque toi^ours, de la faim, de la soif, de Tin-* aulBsaace des Tètements, Hais notre plus douloureux supplice, c*é-* tait de voir ou d'eMendre à cbaque instant les cruautés Incroyablea dont mon maître usait eaters les ^chrétiens. Chaque Jour e'étali quelque horreur nouvelle s un empalé, un autre pendu, un troisième â qui Ton coupait les oreilles ; et cela pour si peu de chose, ou plu* tôt tellement sans motif, que les Turcs eux-mêmes reconnaissaient qu'il ne faisait le mal que pour le seiil piaisir de le faire, et parce que ses instincts naturels le portaient à être le meurtrier du genre humain. »» Tel était !e nouveau maître de Cervantes.

Malgré la surveillance rigoureuse dont il était entouré dans le hagne du dey, Cervantes ne cessait de nourrir la pensée de sa délivrance; et, dans le cours de l'année suivante ( 1678 il trouva le n^oyen d'expédier en secret, vers le commandant d'Oran, don Martin de Cordova^UD More porteur de lettres par lesquelles il le priait delui envoyer un homme de confiance qui pût lui faciliter les moyent de s'échapper, avec trois autres captifs chrétiens, du bagne d*Hasi' San* Le malheur voulut que le More fât arrêté pour ainsi dire amt portes d'Orau t on le ramena à Alger, et Ift on mit bon ordre à ce qu'il ne se chargeât plus A l'avenir de nouveaux messages. Quant à Cervantes, dont la signature le dénonçait comme l'auteur des dé^pèches, il fut condamné k recevoir deux cents coups de hiton ; mais quelques amis qu'il s'était faits dans l'entourage du dey parvinrent à empêcher l'exécuiiau de la sentence.

Toutes ces disgrâces réi)»Uées ne purent abaurc la constance de ( < i\;mi< s, ni refroidir ^on ardent amour de la liberté, et quelques mois après i s( ptoiuhre l.STO'*, il conçut un nouveau projet d'évasion. A cette époque se trouvait à Alger un ren* «\spagnol de Grenade, nommé le licencié Giron , lequel avait pris , a\ec le turban , le nom d'Abd-al-Rhamen. Ce malheureux regrettait son abjuration ; il désirait retourner à la religion de ses pères et rentrer dans sa patrie. Cervantes apprit par d'autres captifs son repentir, et,

* Voy. Uaeiio, Hiitoria de Argel.

* Voy. la première partie du don Quichotte, ch. %l.

m DE CBRUliTBS.

HT

ayant fait sa connaissance, l'engage i vivonuMit à persévérer dans des tlispositions aussi louables, s'engageant à lui fournir les moyens de regagner l'Espagne. Dans ce but , il s'enleodit avec dm. mar* cluuids valenciens établis à Alger, qui avancèrent la somme eessalre à . Tacquiaitlon d'une frégate armée qu'on acheta mus le nom d'Abd-al-Rhamen. Déjà, grâce à l'activité de Cervantes, tout était prêt Mail, héiaa t cette tentative d*évaslon n'eut pas plus da avccès que les autrea t à la veille de l'embarqnament, un miaérable traître , que Tbablt rellgleui dont il était revêtu tendait plus cou» paMe eneore, le docteur Juan Biaoco de Pas * alla révéler le complot au dey d'Alger.

Bleu que le dey eût d'abord Jugé à propos de dissimuler, dans l'espoir de surprendre les cliréilens sur le fait, la chose transpira , elles marchands vaiendena s'effrayèrent* Bans la crainte que, si l'on venait à l'arrêter et à le soumettre à la torture, Cervantes ne découvrit ses complices, Ils lui oflHrent de le racheter è tout pria. Mais Cervantes aurait regardé comme «ne honte d'abandonner ses compagnons dans le danger : il refusa donc l'offre de ces bonnes gens, en les rassurant de son mieux ^ en prote&taal que rien au monde ne pourrait le déternuner à les trahir.

La veille du jour lixt^. pour l'enih it ([ucrnent, Cervantes s riail enfui du bagne du dey et réfugie dans la maison de renseigne Dit'gue Castellauo, un de ses anciens conipa^iious d aimes. Peu d«' jours après la décon\ertc du c» inplot, un héraut , parcourant les rues d'Alger, |un>liuiit l'ordre de n i liercher le captif Cervantes , avec menace de uiort pour quiconque lui donnerait asile. Cervantes Tayant entendu , et craignant de compromettre son hôte , s'échappe de la maison protectrice, et par un mouvement spontanf^ ^ court se pré* senter devant le dey. Hassan-Aga lui enjoint de révéler les noms de ses complices , s'il ne veut périr à l'Instant ; et pour mieux t'ef* frayer, k lui fait lier les mains et attacher la corde au cou. Cervantes, toi^ours Impassible, se dénonce encore comme le seul auteur du plan d'évasion, ijoutant qu'il ne l'av^t commnniqtté à personne , si ce n'est à quelques amis dévoués. Le dey lui demande quels sont ces amis. 11 lesnomme*... c'éiaient quatre gentilshommes espagnols récemment rachetés et qui Tenident de partir. Bref, il montra dans toutes ses réponses tant de fermeté^ de prudence et d'adresse, que l'Inflexible Hassan se laissa toucher encore. Il se contenta d'exiler au loyauine de Fez le renégat Giron , et d'envoyer Cervantes dans la prison des Mores, où il le retint cinq mois enchaîné de la léte aux pieds»

un

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Loin de laisser décourager par tant d'insuccès, CervaiUCi, s'il faut on croire son dernier biographe espagnol, aurait rnnru, de sa prison même, le dessein de soulever les vingt-cinq mille captifs chréliens qu'ii y avait dans Alger, et de s'emparer de cette ville pour la remettre aux mains de Philippe H. La tratiison de quelques-uns des conjurés l'aurait seule empéctaé d'exécuter ce dessein. Ce qui paraît positif, o'est que Cervantes avait donné à tout ie monde la pins haute Idée de sa résolution et de aon audace ; et Hassan-Aft avait coutume de dire que, pourvu qu*ll tint sous bonne garde le manchot espagnol, 11 était tranqidUe pour sa ci^ltale^ ses captifs et sa flotte.

Que faisait cependant la famille de Cervantes pour la délivrance de notre captif ? Don Rodrigue Cervantes le père, dont les faibles ressources avaient été absorbées par la rançon de son fils alné^ sollicitait à Madrid afin que le roi intervint pour le rachat de son second fils. Le. digne père étant mort sans avoir olKenu cette consolation, sa veuve et sa lUle aînée, Andréa, vinrent à leur tour solliciter à Madrid. Mais elles n'oi)tinrent que des secours iubuUisanis. Sur ces entrefaites, on annonce le prochain départ des commissaires de la Trinité, fray Juan Gil et fray Antonio de la Bella, qui se rendaient à Alger pour traifor du rachat de (piol(jiu\s oaptifs espagnols. Alors les pauvres femnies font un dernier etïort, et ayant réuni, avec l'aide de leurs amis, la somme de trois cents ducats, elles les portent aux religieux en les conjurant de ramener en Espagne leur fils et leur frère.

Les pères Rédempteurs arrivèrent à Alger le :29 mai jour de la Sainte-Trinité, et ils célébrèrent dignement cette féte en s*oc* cupant le Jour même du rachat des captifs. Mais, relativement à Cervantes, il y eut une dUBculté : afln de doubler le prix auquel il Tavait acheté, et peut-être aussi pour s'indemniser des ennuis que lui avait causés un esclave aussi insoumis, le dey demandait mille éctts d*or, menaçant, en cas de refus , d'emmener son captif avec lui à Constantinople , où il s'apprêtait à retourner. Déjà même, étant sur le point de partir, il l'avait fait transporter à bord de son navire. Touchés de l'affreuse situation d'un captif si intéressant, dont chacun répétait les louanges, les bons religieux obtinrent, à force d'instances, que Cervantes leur serait rendu moyennant cinq cents écus d'or d'Espagne, somme qu'ils complétèrent, moitié en pieiiaiil sur It' fonds commun des auniùnos de la n'Hienij>tion , moitié m cnipiiiiitaut à (jueUpècs niarchanth: et le futur auteur de don ifnnitntte fui descendu à terre au momeui même où le vaisseau du

¥» DB GBRTANTËft. Kilt

(ioy allait inottrp à la voile pour ('ojî«;t<imliiopï<»î — r.crvaiitos no tut point ingrat rnvers sps n'dernph'urs ; et si jaiuaîs vous iisex dans un de ses ouvrages un niagnitîque c^loge des religieux de la Trinité \ n'oubliez pas que vous devez voir là un hoEumage bien dû à leur charité il icihre et Texprcisioii de la recoonaissance d'un grand homme.

Le premier aoiii de Cervantes, une fois rendu A la liberté. Tut de provoquer une enquête sur la conduite qu'il avait tenue durant les einq années de son esclavage. Yoid ce qui Fy détermina* Le misérable qui avait lak échouer le projet d'évasion conçu par Cervantes avec le concours du licencié Giron, Tlnfâme Blanco de Pai, avait profité de l'étroit emprlsonnemenl de notre héros pour le calomnier lodigoeroent, A Alger ces calomnies, connues pour telle», n'étalent point à redouter; mais en Espagne, grâce à l'habit du ea« lomniateur, elles pouvaient obtenir créance, et porter atteinte * la réputation de Cervantes. Ainsi l'enquête pêr lui demandée était une sage précaution. En conséquence , les captifs chrétiens les plus considérables, les plusestfanés, lurent interrogés par-devant le nonce apostolique Pedro de Ribera. Al^ besoin de dire ([ue le ré* snltat de cette enquête fut tout à l'honneur de Cervantest Mais 11 est quelques-unes de ces dépositions qu'il me semble curieux de reproduire. Voici, par exemple, celle d'un moine carmélite, fray Fellciano Enriqucz: « Après avoir roconnn la fausseté' des calomnies propagées contre (Itrvaiiles, je uie liai ifitimemenl avec lui, et, comme tous ceux des capUlfs qui le connaissaient, je rendis hommage À sa noble ronduilc, à sa probité exacte, à sa vertu, à sa piété, etc. » Écoutez maintenant l'enseigne Louis de Pedrosa : « Quoiqu'il y ait à Alger des caplifs aussi ilistin^ués que Cervantes par leur naissance , il n'y en a point qui aient f.nt autant de hwn aux autres raptifs et m*»ntré plus de point d lioiinnir. 11 a surlcmt une grâce particulière en toute chose, et j'ai toujours leuiarqué en lui tant de prudence et d'esprit , qu'il est bien peu d'hommes que Ton puisse lui comparer, etc. » Écoutes encore don Diègue de fienavldes. Celui-ci était sans doute un pauvre Jeune homme qui, eiH core enfant, avait été enlevé par les Barl>aresques , et qui dans sa captivité regrettait les douceurs de la maison paternelle. Sa déclaration est touchante; écoutes-la ; « Ayant été amené captif de Constantinople i Alger, je demandai dans cette dernière ville qui était l'homme le plus distingué parmi les captifs espagnols. Tout le

' Voy. dans les Xoucelles l'nsfntclivfH (N^ncla'i cxcmpîarps) la nouvelle ViUtulce VE9pagnote anglaite (la EsjMi^Aula inglesa^ , vers la liu.

ÏIV

monde me désigna (Servantes comme un homino rare, plein de no- Messe el de vertu , du meilleur caractère et d'une bienveillance uiiiverseUe. Je recherchai sa sociélé, et trouvai en lui un père et une mère, n A cea dîTer» témoignages, ainsi qu'à pliisienrs autres qti*U serait trop long de rapporter^ se Joignit le témoignage solannet des pères Rédempteurs qui se rendaient les interprètes de l'unanimité des captifii; et muni d'une copie de cette enquèco pour lui si ghH rieuse , Cenrantss put en toute sécurité partir pour l'Espagne.

Aucun incident particulier, que l*on sacbo , ne signala l« retour de Cervantes en Espagne (octobre 1580). Mais si je nem'abuse, dans son Intéressante nouvelle du Capitaine captif, on pourrait retroih* ver la trace des sentiments qui alors Ranimèrent : «Il n*^t pas, dit le hdros de la Nouveile, il n'est pas sur la terre de bonheur «'*f;al .1 relui de recouvrer la liberté pei due. » Lt plus loin, lorsque la barque (jui le portait nf^ercoit les côtes de la Péninsule : « La terre de la patrie, njrxue-t-ii , brillait devaijt liuus ( uiiiim- l'étoile polaire brille aux yeux du navigateur. » Et vers la fin , lorsque la bar(jiie a toue!i«^ le rivage : « Je m'agenouillai sur le sol sacré, je le baisai avec amour, et, pleurant de joie, je rendis grâces an ciel qui me ])ermettail de revoir ma chère Espagne '. > Telles furent sans doute les grandes et puissantes c^motions qui dans des circonstances analogues remplirent l'âme de Cervantes. A cet égard « Je ne crains pas ûé Talllrmer, l'histoire du Capitaine captif est sa propre histoire.

Au moment où Cervantes rendra en Espagne, le Portugal venait d*ètre envahi et conquis par les troupes de Philippe H : mais les Iles Terceiras restaient à soumettre. Cervantes courut embrasser sa mère èt sa sœur; puis 11 s'enrôla dans le tereio de Figueroa, et fit avec son frère Rodrigue les campagnes contre les A^res ( 1 581 , 82 , 83 }. Mais ces nouveaux services n'ayant pas été mieux récompensés que les anciens, et comprenant peut-être que sa main mutilée était un obstacle à son avancement, Cervantes renonça, non sans regret, k la carri(^re des armes.

^ous voici arrivï^s h la seconde phase de la vie de Cervantes. On î'a vu jusqu*^ présent, tour à tour soldnt et captif, déployer sur les champs de bataille une valeur héroïque , et dans la captivité un esprit plein de ressources joint à une constance inébranlable : ori Va le voir maintenant aux prises avec les difficultés de la vie littéraire. Ceux qui ne ctierchent dans une biographie que des incidents et des épisodes romanesques doivent arrêter ici leur lecture; mais si '

' Yoy. la première partie du don Quichotte, ch, xli.

V» PE GfilVlNT£8.

aiaiii àstiHi luul à iruuver Uauâ nno histoirt* idueile la n^vclalioi) d'un caractère supérieur, vous pouvez coin i mit r : lY'crivaiii vous paraîtra, je ui*assurc, aussi grand, aussi admirable, aussi digne dt' vos svinpatlïipR que le soldat de LépaiU«' cl le captif d'Alger.

A peine rendu à la vie civile et aux lettres, Cervantes se maria : c'était commencer bravement ! Il épousa , à l'âge de trente-sept ans (1584), dofia Catalina de Palaclos Salazar y Yo^rnediano, demoiselle noble de la petit» villf^ d'Ksquivias en CasUUe; U Veo était épris dans une excursion qu'il avait faite en Espagne. Dofta Cata* Una, dU-OB i apportait à son mari plus de lieauté et d'aniaMIilé qne « de fortune. Cervantes de son côté n'était pas plus riche $ nais H aval . le. sentiment de ses talents, et, plein de confiance, il s'élance à Madrid avec sa Jeune épouse. U emmenait en outre avec lui «le enfant de deux ou trois ans« nommée Isalielle, qu*ll avait eue d'une dame de Lisbonne dans un de ces rapides amours qu'on pardonne sms peine à un soldat récemment sorti d'une longue captivité.

L'année même de son mariage , Cervantes débuta dans la littéra* ture en publiant la Galaihéê, roman pastoral composé au miUeii des occupations du service militaire, dans l'Intervalle de deux cam^ pagnes. Sous les traits de son héroïne, il svait peint la personne à laquelle il devait bientôt unir sa destinée, et, sous des noms de bergers, les principauv « trivaiii^. de son temps, la plupart ses amis. On a repru<:lié, non sans raison, k (îervantcs Térudition et la }>liilosophic de ses I)ergers, la jiiu|[i[)U( ité des épisodes, et 1' peu de raj)[)(>rf de quelques-uns de ces t pi^otles avec la fal)lc principale, etc.; niais pour être entièrement juste, il faut lofier dans cet ouvrage la vérité et la beauté des descriptions, des situations intéressantes, amenées avec art, la délicatesse avec laquelle l'auteur parle de l'amour, et enfin le style qui, malgré une certaine inexpérience, annonçait déj."» un grand écrivain.

Après la publication de la Gulathée, Cervantes se tourna vers le théâtre, qui, alors comme aujourd'hui, promettait aux auteurs plus de profit il se livra pendant plusieurs années à la composition dramatique, et donna au public de vingt à trenU pièciM : c'est le chiffre, un peu vague , par lui-même indiqué « Toutes ces pièces, nous apprend-il encore , furent représentées sans qu'il y eOt aucune olTrande de concombres ni d'oranges, ni des autres projectiles ordinaires , et parcoururent leur carrière sans cris ni sifllets ni tumulte. » Ce qui signifie , ce me semble , qu'elles obtinrent ce que nous appellerions un succès d'estime.

• Voy. la préface des huit comédies publiées p«i" Ccrvunics en i6i5.

Xn VIK D£ CEEVAMTCS.

Des vingt h trente pièces dont parle rervaiU»'s , d* u\ s cultMiiriil , la Vie d^Àlgcr los Traios do Argei^ et la Numance , sont parvenues jusqu'à nous. La première est une sorte d'appel à Philippe II et aux Espagnols en faveur des captifs d'Alger. L'autear 8*est Introduit lol-Biénie, sous son nom de Saavedra, parmi les personnages qui figurent dans le drame , et adresse au monarque un discours élo* quent, qui a pour but de Texclter & la destruction de ce repaire de pirates. H faut donc considérer surtout cet ouvrage comme un acte d'humanité. Que si on l'examine au point de vue de Fart, on y * trouvera, avec une grande incertitude dans le plan, des épisodes intéressants et un sentiment peu commun de Veffet théâtral.

On voit, en Osant la Numanee, les rapides progrès qu'avait fîiitB Cervantes. Ici l'action est tme : les divers épisodes ne servent qu'à faire ressortir avec plus de relief Targument choisi pour sujet du drame; et l'auteur, plus exercé et j)lus iiabile, a mis dans son style la même unit(^ que dans sa composition. Mais ce que j'admire plus encore, c est le sentiment moral et national qui anime cette pièce : un célèbre critique de TAlIcmagne a dit, avec autant d'es|>ritque de vérité, qu'il y rèpfnc une sorte de pathétique Spartiate. Aussi, ne sera-t-on puml surpris que celte fioble tragédie ait pi inluiL i'eilét. le pÎ!is p:!orienx njiquel une œuvre d'art puisse prétendre : au commencement de ce siècle, la Nnmance (ut jouée dans Saragosse assiégée, el enflammés sans doute ])ar cette poési? patriotique, les Espagnols modernes renouvelèrent les prodiges de dévouement dont leurs ancêtres leur avaient donné l'exemple !

Cependant, malgré ses talents bien réels et malgré les succès qu'il avait obtenus, Cervantes ne trouva point au théâtre ce qu'il en at« tendait, du pain pour lui et les siens. Il avait alors quarante ans, et c'est l'âge où les auteurs malheureux s'exécutent. En ce moment (t&âS), un certain Antonio de Guevara, membre du conseil des finances, ayant été nommé provéditeur de la flotte des Indes, avec l'autorisation de s*a<yoindre quatre commissaires pour accélérer le service, et ayant offert à Cervantes l'un des commissariats à sa disposition , Cervantes accepte , et le voilà qui se transporte à Séville avec sa famille, c'est-à-dire sa femme, ses deux sœurs Andréa et Luisa, et sa fille Isabelle. Sa mère était morte. Qiunt à son frère Rodrigue, il servait pour lors en Flandre, où il lui tué , j'im.iLMue , car depuis cette époque il n est plus (jueslion de lui. Mais enlin c'étaient toujours quatre personnes, — sans se compter, — que le nouveau commissaire avait à nourrir.

Cervantes passa quelques années sous les ordres d'Autonlo de

VIE DË GËftVAIKlI^S

Guevara, courant k-s campagnes d'Andalousie pour acheter de l'huile et des grains. Puis , rjiinnd la flotie des Indes fiit pourvu»», « i (|ih» cet emploi vint à lui iii;iii((iier, il obtint , uioyt'iuiant une (\(iiii(ui qu'il n'eut pas peu de peint a si procurer, la recette des droits appelés tercias Ql alcabalas, qui se devaient au trésor royal. Cette place, lorsqu'il i^tait en tournée de recouvrements , lui valait seize réaux • (environ quatre francs) par jour. Il y joignit, en guise de supplément, une agence d'aflaires. Et comme , dans les moments de loisir que lui laissaient ses occupations, H cultivait encore les lettres, ce temps fut le plus heureux de sa vie*

Séville, par sa population, son commerce et ses richesses, était alors peut-être la ville la plus considérable de l'Ëspagne, et réunissait dans ses murs un grand nombre d*artlstes et d*écrlvalns distingués. Parmi les premiers, on doit mentionner le peintre Pacheco, dont l'atelier, au dire d*ua auteur contemporain, était Vaeadémie ordinaire de$ heaujg etprits de Séville, Cervantes se lia avec Paclieco, et fit chez lui la connaissance de Fernando de Herrera, le célèbre poète lyrique, et de Juan de lauregui, à qui la littérature espagnole est redevable d'une traduction de VÀminte du Tasse, Justement admirée* Tous ces hommes eurent bientôt reconnu son mérite, et il eut l'hdDneur de figurer dans une galerie de personnages ëminents dont Pacheco avait tracé les portraits aux deux crayons. Il lut sans doute a la petite acadi'inie les Nouvelles publiiii s plus lard, mais presque toutes composées à cette époque.

Mais pendant que l'écrivain jouissait de cette gloire modosle, le receveur des finances allait subir une cruelle disgrâce (1507 ). Cervantes avait à envoyer au trésor une somme assez modique r* r ixi- \réc. h \ elez-Malaga. Afin d'éviter les frais de transjidrt , il donna cette somme à un négociant de Séville, Simon Fi « n <„ di Lima , lequel s'était obligé à en payer le montant il Madrid. Sur ces entrefaites, Simon Freirc fit faillite et disparut. Le trésor, pour sauvegarder ses droits, commença par mettre une saisie-arrét sur les biens du banquier; puis, comme ces retards avaient inspiré une certaine défiance sur la gestion de Cervantes, on le surprit à l'improviste, et, l'ayant trouvé à découvert d'une misérable somme de deux mille six cent quarante et un réaux (six cent soliante francs environ ), on le Jeta en prison, il réolama.. On lui accorda son élargissement sous la condition qu'il liquiderait ses comptes dans un délai de trente jours; ce qu'il fit sans doute au gré du trésor, car désormais les persécutions cessèrent Mais, au milieu de toutes ces tracasseries. Il avait perdu sa place*

OrvantM babtttit encore fiëvHIe en 1&9S ; nais depuis ce moment jusqu*en 1603 on le perd de vue, el ses biop^raphes en sont réduits

aux conjt'oHircs. Tiès-probablemonf it |ias>d ces quatre ou cinq aiîS dans la Mancho, où il avait dos coinmissions, soit du t;oii\fM iirni^nt , hoit <U's particuliers. 11 niontro <}ans "- in luiunnul loiiiau li plus ' parlaitt' coimaissance des locahies v\ iies uiœurs de cfiie proMuce i or, comiiiu nous savons de la manière la plus positive qu'il n'a pu y séjourner ni avant 1598, ni depuis 1603, il faut bien supposer que le séjour qu'il y a fait ae piaee & l'époque renfermée entre oea deux dates.

Dans la préface du don Quichotte, Gervantea nons dit en tenues formels que cet enfant de son esprit fut engendré dans une prison i et le début de son récit , — Dans un certain bourg de la Ûanehe^ dont je ne «suâ? pae me rappeler le nom, donne à croire quo c*eet dansla Manclie qu*ll eut à souffrir cette avanie, la seconde dé ce genre. A quelle occasion et dans quel endroit fut-ll emprisonné P Selon quelques-uns, ç*aurait été au village do Toboso, à la suite d*un mot piquant par lui adressé à ane femme querelleuse, pour la* quelle prirent fait et cause les principales autorités du lieu, ses parents et ses amis. Selon d'autres (et j'adopterais plus volontiers cette version;, il fut emprisonné par le conseil municipal du Ix urg d'Argamasilla de Alba r(^volt<'' contre lui, soit parce (ju ii réclamait des dîmes arriérées pour le grand prieuré de San Juan, soit, plutôt encore, parce qu'il enlevait h leurs irrigations les eaux du Guadiana, dont il avait besoin pour une fabrique de salpêtre. Ce qu'il y a de certain, c'est que, encore aujourd'hui, les habitants de ce bourg, à défaut d'autres monuments qui le recommandent à la curiosité des voyageurs, montrent une vieille maison appelée la moûon de Jfedrano (la casa de Medrano), où la tradition do pays place la prf*son de Cervantes. Du reste , quels qu'en aient été le Iku et le motifs on peut assurer qu'il n'y eut dans cet emprisonnement rien de bon* teux ; et si le caractère de notre héros n'était pas à nos yeux uM suflisante garantie , nous soomettrions au lecteur cette réflexion bien simple : Cervantes aurait-il de lui'-méme , et avec tant d'Insou^ ciance , rappelé cet épisode de sa vie dans la préface d'un ouvrage (]u'il destinait à la postérité, si ce souvenir avait eu de quoi le faire rougir?

En 1603, nous retrouvons le pauvre iior-te exilé, le ])auMe employé des finances destitué, h Valladolid, où la cour s'était transportée ; et nous le retrouvons à cinquante-six ans solliciteur. Le fameux duc de Lernie, homme hautain et au cœur sec, comme te sont

vu m CSBVAMTES. Xll

tous ces enfants gâtés de la fortune, était alors, pour me senir tPune eicpfesston de notre aiitenr, VÀUas de la monarchie, c*est-àdire le suprême dispensateur des fareurs et des grâces. Pressé par les nécessités de sa famille , Cervantes s'arma de tout son courage , et se présenta devant lui ; mais^ ayant essuyé un refus de Hnsolent favori , fl renonça pour Jamais à un H^le qui exige une souplesse que le de! ne loi avait point accordée : « Le seigneur doc n'a rien voulu faire, dit- Il sans doute, au retour de Taudlence, à toutes ees pauvres femmes qui f attendaient le cceur plein d'espoir et de trouble ; eli bien , nous lâcherons de vivre du rapport de mes agences et du produit de ma plume ! n Et recueillant sa force d'âme et sa philosophie , il acheva gaiement dans sa modeste retraite l'immortel badinage qu'il avait gaie* ment commencé en prison.

Le don Quichotte , ou, du moins, la première partie du don Qui* chotte, qui d'abord parut seule, fut entièrement terminée vers le milieu de in04 , et le privilège du roi est du l'6 septembre de la in(?mc année. Mais alors, selon l'usaj^e généralement suivi à cette époque, restait à trouver un Mérôue qui voulrtt bien protéger de son nom le livre auprès du public . en en ai:ct*ptnnt la 'Udirare. Pour Cervantes, et pour le dnn Quichotte en particuli( i-, re patronage était dout)letiM lit lu r rssitre : il devait servir h indiquer que l*ouvra£»e n'était pas iiidii^ne de l'attention i * rsonnes sérieuses, et, ensnite, le défendre au besoin contre le mauvais vouloir que les malignes allusions dont 11 est rempli pourraient soulever. Le choix de Cervantes s'arrêta sur don Alonzo Lopez de Zufiiga y Sotoninyor, septième duc du Hejar, l'un des seigneurs, dit-on , les plus éclairés de l'Espagne. D'après une tradition qtit me paraît mériter toute conflance, le duc, apprenant que l'objet du livre n'était rien moins que la satire des romans de chevalerie , refusa d'abord la dédicace , dans la crainte proiMblément que sa dignité n'en fût compromise. T^ervanteSfSansse plaindre, et feignant de se soumettre, le pria de vouloir bien entendre la lecture d'un senl chapitre. Cette lecture Ht un tel plaisir, que, de ebapltre en «hapitre, on jdla jusqu^à la fin. Alors le due daigna accepter l'hommage qui lui était eÊert^ H U don Quichotte parut ( 1605 ).

81 l'espace qui nous est laissé pour cette notice nous le permettait, ee serait tel le Heu d'apprécier, — do moins nous l'essayerions, — l'ouvrage immortel auquel Cervantes doit sa gloire. Mais après tout,

à quoi bon notre avis sur le don Quichotte? Que poiirrl(ms-nous

en apprendre à ceux qui le connaissent? Et qui ne le coiuiait ? Depuis tantôt deux siècles el demi qu'un génie uni({ue a donné au monde

VIB B£ GfiATAjNTfiS.

cetU: inveiiliuu nu rxeilleiise , elle est devenue, entre loutcs les productions du îîH^HK* genre , le livre par excellenre, le livre universel, le livre de tous Irs Aijes ♦•t de toutes les condifiDiis : le vieiilarti au déclin de bn carrière comme l eiilanl qui erilif datis la vie, l'iuunme sérieux aussi bien que la femme frivole, le savant et l'ignorant, le riche et le pauvre, tous Tout lue, tous s'en sont amusés. Ceux-là même qui ne lisent pas counaissent les types impérissables des pria» cipaux personnages du roman , ainsi que leurs aventures ou leurs mésaventures, soit par la tradition orale qui va les redisant à chaque Instant du Jour, soit par les arts du dessin qui , en les montrant aux yeux, les ont rendus populaires; et Jamais créations émanées d'un esprit poétique, ne se sont aussi puissamment emparées de Tlma* gination de la foule» Nous pouvons donc renoncer sans regret à rexpression de notre sentiment sur la valeur littéraire de Vœuvce capitale de Cervantes. Qu'on nous permette seulement quelques mots sur Tobjct {>artlculler et la portée morale de cette œuvre.

Le roman de chevalerie, d'origine française, comment de fleurir en Espagne vers la fin du siècle : à ce moment il avait fait son temps en France, ayant peu à peu disparu avec rancien état de société dont il était la peinture idéale. Dès que le roman de chevalerie fut connu en Kspagne , il y devint prompLemeiU à la iiiude. Privés, durant leur longue lutte contre U-s Arabes, de tout divertissement intellectuel, les Es[)agnols ne pouvaient pas ne pas accueillir ;nec empressement ces comj)osiiions (jui convenaient si bien à leur génie; et en effet, ils s'en éprirent jusqu'à la fureur : bientôt les lettrés ne voulurent plus écrire que des romans de chevalerie, et la nation en* tiére ne voulut plus lire que de ces livres. Or, ces ouvrages étaient conçus, très-innocemment d'ailleurs, de manière à produire sur lee esprits des Impressions dangereuses. Le roman de chevalerie espagnol ne se contentait point de recommander à la valUance armée li protection de la faiblesse opprimée par la force; il exaltait outre mesure le potne d^honneur, ce qui était' fort inutile en Espagne , et préconisait la vengeance, ce qui n'y était pas davantage nécessaire. Ce n'est pas tout : faicapables de demeurer dans les limites d*une galanterie délicate et réservée, tes auteurs proposaient à Timitation de la jeunesse une obéissance aveugle aux caprices des femmes, et, sans le vouloir, provoquaient aux amours adultères. Enfin, ils au* raient pu embellir leurs fictions en y mOlaiU hm'v disrnHion le merveilleux emprunté aux croyances de l'Orient; ils transportèrent leurs personnages et leurs lecteurs dans un monde fantastique , peuplé d'êtres surnaturels , et où toutes choses se passaient par voie d'eu*

TIB CBEVANTBS

chaiiteiiieut. On coiii[Heiul saris pnne queis daiif^ers offraient de semblables livres, surtout chez un peuple ardent et passionné, à rimagination enlhousia&te et crédule. Les tiidologiens, les nioralisles., ahurmés, s'élevèrent de toutes parts contre ces pernicieux «Kivniges; les chefs de l'État les frappèrent de proscription. Ce fal en vain : protégé par le goût national ^ le roman de chevalerie poursuivit sa carrière ; et le nombre de ces sorCca de livres qui parurent en Espagne Jusqu^ans premières années du xw slède^ n*est pas croyable* Mab alors, eniln « Cervantes publia sa satire : aussitôt le roman de chevalerie périt sous le ridicule : les Amadis et les Esplandian pouvaient-tts tenir devant le chevalier de la Triste^guret... Ainsi , en composant le don QuiehoUe, Cervantes rendit à l'Espagne un éminent service , le plus grand peut-être, au point de vue des mœurs, que jamais écrivain ait rendu à son pays.

Cependant des critiques chagrins vont répétant chaque Jour contre le don Quichotte le reproche le plus grave : cette satire, dit-on, a d^Msaé son bot; elle a non-seulement ruiné en Espagne le roman de chevalerie , elle y a détruit l'esprit chevaleresque ! Si un pareil ro* proche était fondé, le don Quichotte ne nn^riterait plus que la réprobation des honnêtes gens, et il faudrait le brûler, iui aussi , avec tous ces livresque l'auteur a si phisamment condaninf^s hVauto-da^fé , et qui, alors, n'auraient pas élL^ |)lus I nriestes. Mnis il n'en est rien, et cette accusation sévère ne repose que sur un sopliisnie. On a remarqué que la décadence de l'Espagne s'était areoniplie dans le même siècle dont les commencements avaient vu l'apparition de l'immortel roman de Cervantes, et Ton s'en est pris à ce roman; comme si un livre, quel qu'il soit , pouvait avoir une telle influence sur les destinées d'un grand pays! et comme si l'histoire n'assignait pas à la décadence de • r£q>agne d'autres causes, ei^ fièrement indépendantes et de Cervantes et de son œuvre ! Est-ce la faute du don Quichotte si , aprè la conquête de Grenade et la découverte du nouveau monde, l'Espagne, entraînée par ses Instincts belliqueux, s*empara d'une domination immense, à laquelle sa puissance réelTe n'était point proportionnée ; si , pour conserver cette domination impossible , elle aotttint pendant deux siècles, contre tous les peuples ligués, une guorre opiniâtre ,-et si , li la suite d'efforts prodigieux , elle succomba épuisée? Et en succombant, en perdant sa prépondérance politique, ello a si peu perdu l'esprit chevaleresque , ou si l'on veut , l'esprit guerrier, l'esprit héroïque , qu'aujourd'hui encore ces sentiments existent en elle, aussi vivants qu'en ses plus beaux jours; ne l'a-telle point prouvé par iuUe récente contre le plus grand capitaine

XXlt

TIE »B GBRTARTES

et les preuiiers soldats de rEurope'i... Kt commoni le don Qui" choite auralt-il pu affaiblir choz les Espagnols les sentiments d'honneur qui auparavant les animaient? L'auteur, il est vrai, nous égayé aux dépens d*un fou qui à tout moment mot la lance en arrêt pour combattre les chimères qii*enfante son cerveau malade : mais ee qu'il blâme, ce qu*ll livre à la risée du lecteur, c'est une valeur extravagante qui trouMe l'ordre social sous prétexte de le rétablir; quant à la valeur véritable, la valeur approuvée par la raison et guidée par le bon sens , voyez , au contraire, comme 11 se plaît sans cesse à hif rendre hommage. Avec quelle Aerté , avec quel enthousiasme 11 rappelle les victoires, les conquêtes de TEspagne î Quelle vive sympathie quand il recommande à son admiration les chefs fameux qui ont ajouté à sa gloire! Quoi antre a mieux parld de la guerre? Quel autre a plus «'locmeniinent établi la prédominance des armes sur les emplois citlls? Je ne veux point assurément parce qu'on a été injusie envers Cervantes , lui ilii il iu r un mérite cjui ne lui appartient pas, et je me garderai de dirr (|ue son livre vi d'helopp»' ou înalntf n i en Espagne l'esprit chevaleresque; mais du moins ce qu'on reconnaîtra avec nous, comme le caractère particulier de cette plaisanterie incomparable, c'est qu'en la lisant, on éprouve d'autant moins de scrupule à s'en divertir, que l'on sent partout le badlnage d'un "homme de cœur et la gaieté d'un héros. — l'abandonne ces considérations et reviens au récit

Dès que le don Quichotte parut, 11 obtint un éclatant succès*. Notre auteur nous dit en propres termes que son livre fut reçu au» applaudisiêments univerteU*. Le fait est qu'on le réimprima quatre fols en Espagne dans l'année même de sa publication, et que de Ift il se répandit rapidement en Portugal , en France, en Itiâle et dans les Pays-Bas.

Le succès du don Quichotte ^ cela va sans dire, suscita à Cervantes toutes sortes d'attaques et d'Iiostiiités. On essaya même, sous

' Selon quelques crilupies espagnols, le don Quichotte aurait d'abord reru du piihlin un as.^ez fVoid un ucil , ri Cervantes, pour exciter la «nirinsité de ses compatriotes, aurait fait courir, sous le litre du Buscapte ( le Serpt iileau), un pamphlet anonyme dans lequel, en feignant de critiquer son livre, il en indiquait le but et laissait même eotendre que, sous des noms imagi<* naires, il av.iii inis en scène les personnages réels les plus considérables, tels que Chai les-Quint, le duc de I-crme, etc. Je ne crois pas à celte îiistuire d!i Bnneapte , et, outre le succls du livre, voici mes motifs pour ne pas y croirts : la censure n'aumit point laissé païaure en Espagne un pamphlet de ce genre : t Cervantes , en le publiant , eût irop risqué de compromettre à la Fois le livre et l'auteur.

' Voyes la seconde partie da don Quichotte, chap. xxaii.

VI£ DE CBRVANTBS. XXUl

le prétexte do quel(jiios criticjues pltis ou muias roml»''es, mais l(''gitimcs et loyales, que notre auteur a\ail formulées bur les comédies de Lope de Vcga, d'indisposer le graud poêle contre le grand romancier. Mais Lope, ne se sentant point blessé, refusa dVntrcr dans cette ligue des médiocrités jalouses , et, dès i'apparition du don Quichotte, il donna à cet ouvrage son approbation qui alors faisait loi. il faut ajouter aussi, qu<s, dans la suite, Cervaute»» touctié sans doute dis la noblesse de ce procédé, saisit toutes les occasions de rendre un pui>lic hommage au génie, à la fécondité, aux facultés prodigieuses de son plus digne émule. Un trait seuU>lable compense beaucoup de ces misères que présente i'iiistoire des lettres dans tous les pays «t dans tous les temps.

En assurant ù Jamais la renommée de Gernntes, la publication du don Quichotte n'assura point son repos. Loin de là, il eut bientôt il subir de nouveau l'humiliation la plus cruelle; comme si la fortune eût pris plaisir 4 lui ûdre expier cette gloire d^à pourtant si chôment achetée ! ^Cervantes habitait k Valladolid Tun des deux apjiartements principaux d'une maison située sur la paroisse de Satait-lide* fonse : il n*est pas inutile de dire qu'il avait avec lui sa femme, sa fille, ses sœurs, une de ses nièces, et une domestique dont 1 histoire nous a conservé le nom, Maria de Cevallos. Dans l'autre apparteuienl pi incrpai demeurait doûa Luisa de Moniuya, veuve du célèbre chroniqueur Esteban de Garibay, avec ses dtu\ iil^ adulescenls. Le second étage de la maison était occupé par doua Juaua Gaitan, veuve du pocle Pedro Laïnez, ami de Garibay. Or, dans la nuit du 21 au 28 juin, tout i\ coup, l'un des lils de la veuve de Garibay entend une voix, des cris, comme d'un homme appelant au secours. Aussitôt il se lève, il descend, il ouvre, et trouve à la porte de la maison un cavalier blessé^i d'une main tenait une épée, et de l'autre, une rondacbe. (Les cavaliers espagnols à cette époque ne sortaient jamais la nuit sans être ainsi armés en guerre. } Le jeu ne homme, troublé k cette vue, et ne sachant que faire, va chercher Cervantes, dont il connaissait l'humanité et la prudence. Cervantes accompagne le Jeune Garibay, et une fols en présence du cavalier blessé, l'interroge. Il se nommait Gaspard deEspeleta... il était chevalier de l'ordre de Saint-Jacqae&... Passant sur le petit pont de bois de la rivière d'Esgueva, il avait fait la rencontre d'un autre cavalier qui avait voulu lui barrer le passage ; après quelques pourparlers on avait tiré Tépée, et, ayant été blessé dans la lutte, il avait gagné non sans peine la maison ht plus voisine.... Cette déclaration achevée , Cervantes et le jeune homme transporté* rciU le blessé chez la veuve Garibay, qui , logeant moins de monde

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pouvait avec moins d'incommodité le recevoir. Malgré les soins qui lui Turent prodigués, Gaspard de ËzpeleU mourut chez ses hôtes dan» la matinée du 29 juin. Mais, sur je ne sais quels indices, on sou|>çonna que la cause première de ce duel funrstr était Mie intrigue d'amour avec quelqu'une des dames qui habitaient l'appartement de Cervantes , et là-dcssus on les mena tous en prison, lui et ses femmes. Il y eut une Instruction judiciaire, sur laquelle malheureusement les contem* porains ne nous ont transmis aucun détail. Nous savons seulemeat qu*an bout de quelques jours, la famille arrêtée fut rendue à la liberté moyennant caution. — Cétait la troisième fols que, depuis son retour d*A]0er, Cervantes avait visité les prisons de l'Espagne. Cette dernière disgrâce, venant en quelque sorte le lendemain de la publication du don Quicfwtte, dut être pour lui une triste preuve que, la gloire à part, rien dans sa dpslinc'e iiN^lait changé.

En 1606 , Orvanles suivit la roiir à Madrid ; et depuis lors, sauf (lui l(|ues rapides excursions riiez ses }>arents d'Alrala , ou à Esquivias, dans la famille d«* sa feninie , il est probable qu i! habita la nouvelle capitale jusqu'à la fui de ses jours. 11 vivait partageant son temps entre ses agences d'affaires et la littérature ; et comme il n'avait pas, je crois, beaucoup d'agences, il travaillait, malgré sou â^e avancé, avec l'ardeur d*un jeune homme, à divers ouvrages qu'il publia suc* cessivement dans les dernières années de sa vie.

Les Nouvelles instmcHvee (Novelas exemplares) parurent en 101 3. Plusieurs de ces nouvelles, ainsi qu'on Ta dit plus haut, avaient été composées à SévUle; mais, si je ne m*abuse, Tauteur les avait depuis retouchées et perfectionnées. Toutes sont intéressantes et contées on ne peut mieux ; mais 11 faut cUer avec des éloges particuliers Mineanete et CùrtadiUo (qui est Thistolre de deux petits voleurs sévillans ) , la petite Bohémienne ( la Gitanllla ) , la Force du sang ( la Fuerza de la sangre ) , et le Jaloux d'Estramadnre ( e1 Zeloso Estreniefio ) , qui sout autaiit (radinii ahles chefs-d'œuvre. Les Nouvelles méritèrent à Cervantes qu nu de ses contemporains les plus distinjçués, Tirso de Molina, le prcuuer auteur du don Juan, lui décernai le surnouj df Uotace espagnol; et s'il n'eût point donné le don Quichotte, elles auraient suffi à sa gloire, comme le Décaméroh a suffi à iiiHuorlalispr le grand prosateur italien.

L'année d'ensuite ( 161 i ) , Cervantes mit au jour le poëme intitulé : Voyage au Parnof ce ( Yiage del Parnaso), composition allégorique dans laquelle il loue, il exalte jusqu'à l'hyperbole les bons poètes de l'Espagne, et se moque, avec une ironie parfois dimeile à saisir aujourd'hui, des mécbanis rimeursde son temps. Mais ce qu'il y a de

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plut curieux et de plus piquant dans cet ouvrage ^ ce sont les éloges que , par un mouTeiieiit de fierté asset légitime, l'auteur s'accorde à soi-même : ooudult en présence d* Apollon , Il lui dit ses travaux , ainsi que l'ingratitude dont on tes a payés; et le suffrage des dieux défient ja récompense.

L'année sulfante ( 1616) , Cerrairtes publia un recueU de huit comédies et autant d'intermèdes. Dans la préface, qui est un document prédeux ft consulter pour Tliistoire du théâtre espagnol , Il nous apprend, avec un stotdsme pMn de grâce et de gaieté, les motifs particuliers qui le déterminèrent à cette publication : « 11 y a quelques années, dit-il , que, rendu à mes anciens loisirs , et me figurant que le siècle durait encore où chacun rëpt^tail mes louanges , je me remis à composer dos comédies ; mais, lu'las! los oiseaux étaient dénichés, c'est-à-<lire que , parmi les directeurs de spectacles, tous bien avertis, je n'en trouvai aucun tjui unt les demandât; et alors je les jt iai (liiiis le coin d'un tiroir, en les condamnant scli nui ilenienl à réternel oultli. M-iis, dernièrement, un libraire me couiia qu'il me les aurait achetées si un directeur en réputation ne lui avait dit (ju'on pouvait faire heancoup de fond sur ma proî?e , mais que, pour mes vers, il ne fallait rien en espérer. S'il faut dire la vérité, j'avouerai qu'en entendant ces mots je ne fus pas peu mortifié, et je me dis à part moi : Ou je suis bien ciiangé, ou le siècle s'est singulièrement perféclionné contre Tordinaire coutume ; car jusqu'ici on avait toujours vanté les temps passés, ie jetai de nouveau les yeux sur mes comédies et sur quelques liitermèdes de ma façon que j'avais relégués dans un coin avec elles; je vis que cenx'«i n'étaient pas si mauvais, et celles>là si mauvaises, que les unes et les autres ne méritassent de passer de ce que ce directeur nommait ténèbres , à ce que d'autres, moins scrupuleux, pourraient bien appeler le grand jour. Je me fâchai , et les vendis an libraire qui les imprime aujourd'hui. 1! me les a payées raisonnablement , et j*ai emporté mon argent avec déllM, sans me soucier des dits et dédits des comécfiens. Je voudrais , cher lecteur , qu'elles fussent les meilleures du monde, etc., etc. »

Des liuit comédies, composées dans la manière de Lope de \p^h ( c'est la gloire de Lbpe d'a\ 'lir amené sous son drapeau le grand éci i\ ;iiu qui avait précédeuunent combattu sous la bannière des drauiatisles italiens \ de ces huit comédies, la pins intéressante, à monaNis, est la pièce intitulée: le Baync (VAUjery destinée encore, comme celle par l<i(|uelle (^rvantes «h'huta , A peindre l^s nitH*'res et les souflVances des captifs chrétiens. Parmi les autres comédies du I. c

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