‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 32 sur 100 · CHAPITRE xviir · texte numérisé non relu

CHAPITRE xviir

opposé, s'élère ua autre^ tourbilloo. » Don U^i^^^ioiic se retourna vivement, et voyant que Sancho disait vrai, il en éprouva une joie extrême, 8*imaginant que

c'étaient deux armées qui venaient au-devant l'une de l'autre afin de se livrer bataille au milieu de cette vaste plaine ; car à toute heure et à tout moment , il avait l'esprit rempli de batailles, d'enchantements, d'aven* tures , d'amour, de défis et de .tout ce qu'on raconte dans les livres de chevalerie errante; tout ce qu'il pensait, disait ou faisait, c'était sous l'empire de cette préoccupation.

Quant à ces tourbillons de poussière qu'ils avaient vus, ils étaient soulevés par deux grands troupeaux de moutons qui venaient en sens inverse dans le même chemin, mais si bien cachés par la poussière, qu'on ne put les distinguer que lorsqu'ils furent arrives tout près. Don Quichotte affirmait si ultsiitiomcnt que c'étaient deux armées, que Sancho ilnil par le croire. «Ëh bien, seigneur, lui dit-il, qu'allons -nous faire, nous autres? — Ce que nous allons faire? répondit don Quichotte, aider et secourir les faibles et les nécessiteux. Et tu sauras , Sancho, (|ue celte armée qui vieuL au-devant de nous a pour chef suprême le grand (jmpereur Alifanfaron, seigneur de la grande ile Taprobane; et que celte autre armée qui vient derrière nous, est celle de son ennemi, le roi des Garamantes, Pentapolin au bras retroussé , ainsi surnommé parce qu'il entre toujours dans les batailles avec le bras droit nu jusqu'au coude. — Et pourquoi , demanda Sancho , ces deux seigneurs-là s'en veulent-ils ainsi? — Ils s'en veulent, répondit don Quichotte, parce que cet Alifanfaron est un furieux païen qui s'est épris de la fille de Pentapolin, très-belle et très-accorte dame, laquelle est chrétienne, et son père ne veut pas la (loiincr au roi païen , a uioins que celui-ci ne commence par abjurer la religion de son faux prophète Mahomet, pour embrasser la si^ne, «—Par ma barbe! s'écria Sancho ,

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Pealapulio a cent foi» raiaoD, el je le seuondemi taat que je pourrai. — To ne feras ea cela que œ que tu

dois, SôTicho, reprit don Quichotte; car pour prendre

pari à de semblables batailles, pas n'est besoin d*être armé chevalier. — .le l'entends bien ainsi, répondit Sanebo. Mais où mettrons-nous cet âne , pour être assurés de le retrouver après la fin de la mêlée; car de sé jeter dans la bataille sur une semblable monture , je ne crois pas que cela se soit vu jusqu'à présent. — C'ett vrai, dit don Quichotte; mais ce que tu peux faire de lui, c'est de le laisser aller à la bonne aventure, qu'il doive ou non se perdre ; car après la victoire , nous aurons tant et tant de chevaux à notre disposition , que Rossinante lui-même court risque de se voir remplacé |)ar un autre. Mais fais silence, rogaidc, et prête-moi toute ton attention; je veux tr- faii'e connaître les chevaliers les plus considérables qui vienueul dans ces deux armées, et afin que tu les voies et les observes fim à ton aise , retirons-nous sur cette éminence que voilà , d'où Ton doit aisément découvrir les deux armées. »

Quittant donc le chemin , ils pavirent une petite hauteur de laquelle on aurait en etieL pariaitement distiqgué les deux troupeaux que don Quichotte prenaii pour des armées, si les nuages de poussière par eux soulevés n'eussent empêché de bien les voir ; mais enfin voyant dans son imagination ce qu'il ne pouvait voir de ses yeux et ce qui n'existait pas , don Quichotte commença, d'une voix élevée, à parier ainsi : <« Ce cheva* lier que tu vois là-bas avec les armes dorées , et qui porte sur son écu un lion couronné , étendu aux pieds d'une jeune damoiselle , c'est le valeureux Laurcalco, seigneur duPont-d'Argent. Cet autre aux armes à tleurs d'or, qui porte sur son écu trois couronnes d'argent en champ d'azur, c'est le redoutable Micocolimbo, grand duc de Quirocie. Cet autre, aux membres gigantesques, qui se tient à sa droite , c*est le toujours intrépide Bran* dabarbarau de Boliche, seigueur des trois Arabies , il a ,

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comme tu vois , pour cuiras&e une peau de serpent, et pour écu une porte ^qu'oa dit êlre une de celle» du temple que renversa Sameon, quand, au prix desa vie^ il tira de ses ennemis une si éclatante vengeance. Mais tourne

raaintenaril les yeux de ce côté , et Lu verras à la te te de cette autre armée le toujours vainqueur ctjamais vaincu Timonel de Garcassone , prince do la Nouvelle-Biscaye, véto d'armes écartôlées d'azur , de sinopie, d'argent et d*or » et partant sur son écu un cbat d'or en cbamp lionné ave ces quatre lettres, Miou, qui forment le commencement du nom de su dame, laquelle est, diton , l'incomparable Miouiina, iille du duc d'AHegmquen des Algarves^ Cet autre qui charge et iait plier les reins de celte puissante cavale, dont l'armure est blanche comme la neige » et dont récu n'a aucune devise ^ c'est un chevalier novice , Français de nation , qu'on appelle Pierre Pa pin , seic;neur des Laronnies d Lirique. Cet autre, qui de ses larges étriers bat les flancs mouchetés de ce zèbre rapide, et porte une armure parsemée de eoupes d'azur , c'est le puissant duc de Nerbt , Ëspaiiafilardo du Bocage , dont l'emblème , peint sur son ëeu, est un champ d'asperges, avec cette devise en langue espai^^ noie : fiaslrea mi snerte^. »»

Don Quichotte continua de la même manière à nommer une foule de chevaliers qu'il s'imaginait voir dans l'une et l'autre armée ; dannant tout aussitôt à chacun ses^armes , ses couleurset ses devises ^ inspiré qu'il était par sa bizarre folie; et, sans s'arrêter un instant, il poursuivit on ct s termes : << Ces escadrons que tu vois en face de nous sont formés d'une miinité de nations diverses. Voici ceux qui boivent les douces eaux du fameux Xantbe. Ici sont les montagnards qui foulent les champs massilicns ; et ceux qui criblent la fine poudre d'or de Theureuse Arabie, et ceux qui jouissent des Iraicbes rives du limpide Ibermodon , et ceux qui épui*

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8eat par mille saignées le Pactole au sable doré ; les Mumides à la foi équivoque ; les Perses célèbres par leur adresse à tirer de Tare ; les Parihes et les Mèdes qai eombatteot en fuyant ; les Arabes aux tentes yoyageu* ses j les Scythes qui ont le cœur aussi cruel qu'ils ont la peau blanche; les Éthiopiens qui s'attachent des anneaux aux lèvres; enfin une foule d'autres naliousdoat je reconnais bien les traits et le eostume, mais dont les noms m'échappent en ce moment. Dans cette autre armée viennent ceux qui s'abreuvent au liquide cristal du Bétis, fécond en oliviers; ceux qui lavent leur visage dans les ondes dorées du lage ; ceux qui jouissent des eaux fertilisantes du divin Xénil» et ceux qui foulent les champs tartësiens aux gras pâturages , et ceux qui folâtrent dans les prairies élyséennes de Xérès; et les riches Manchois couronnés de blonds épis ; et ceux qui se couvrent de fer , vieux et nobles restes du saug des Gotbs ; et ceux qui se baignent dans la Pisuerga, fameuse par la douceur de ses courants ; et ceux qui paissent d'innombrables troupeaux dans les vastes plaines du tortueux Guadiana, célèbre par sa source inconnue ; et ceux qui trenablent de froid sous le veut des Pyrénées aux forêts ombreuses, ou sous les flocons de neige qui brillent aux sommets de TApennin; finalement toutes les nations diverses que l'Europe renferine dans son sein. »

Il nomma encore (Dieu me protège!) bien d'autres pays et d'autres peuples , en donnant à chacun d'eux, avec une facilité étonnante , ses attributs les plus caractéristiques y tout absorbé qu'il était dans lesouve» nir doses livres mensongers. Cependant Sancbo restait, sans rien dire , suspendu à ses paroles, seulement , de temps à autre, il tournai! la tète pour voir s'il apercevrait les géauls et les chevaliers que désignait son maître; et, comme il ne pouvait en découvrir aucun : « Par ma foi ! seigneur, s'écria-t-il enfin , je me donne au diable si j'aperçois en tout ceci uu beul homme , ou géant,

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