‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 33 sur 100 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

OU chevalier de tous ceux que vous avez iiuimués là ; je n'y puis du moins réussir, et probablement ce doivent être des encbantements , comme les fantômes d'hier au soir. — Comment peux-'tu parler ainsi ! repartit don Quichotte. N'eiilcnds-lu donc pas les hennissements des chevaux, le son des trompettes, h» roulement Hes tambours? — Je n'euteuds rien autre chose, répliqua Sanclio , que d'interminables bêlements d'agneaux et de brebis. » Ce qui était parfaitement vrai; car déjà les deux troupeaux étaient tout proches. « C'est la peur que tu as, reprit don Quichotte, qui t*empêche de voir et d'entendic ce qui csl réellement; car un dos elTets de la peur est de troubler les sens et de donner aux choses une fausse apparence. Mais si ta frayeur est si grande , retire-toi à Técart , et laisse-moi seul ; seul je donnerai la victoire au parti à qui j'apporterai le secours de mon bras I )' r.t cela dit , il enfonce les éperons au\ flancs de Rossinaiiio , et, la lance en arrêt, descend du haut de la colline avec la rapidité de la foudre. Sancbu lui criait de toutes ses forces : «Arrêtez, seigneur don Quichotte^ arrétezl je jure Dieu <|ue ce sont des moutons et des brebis que vous allez attaquer. Par Tâme du père qui m'a engendré, arrêtez!... Quelle folie est-ce là! Considérez donc qu 'il n'y a ni géant, ni chevalier, ni chat, ni armure entière ou partagée, ni champ d'azur , ni aucune autre de ces choses endiablées Ah! maiheu*

reux pécheur que je suis! que va-t-il donc faire? »

Ses cris n'arrêtaient point don Quichotte ; au contraire , il criait encore |)lus fort : Courage, chevaliers, qui cunibattez sous la l)annière du valeureux empereur Pentapolin au bras retroussé! Suivez-moi tous, et vous verrez avec quelle facilité je le venge de son ennemi , Alifanfaron de Taprobane. » En disant cela, il se jette au milieu de Fescadron des brebis, et commence à les piquer de sa lance avec autant d aideur et de rage que s'il eût eu affaire à ses mortels ennemis. J.es bergers qui menaient le troupeau lui criaient de cesser ;

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niais voyant que leurs prières n'étaient pas écoutées , ils délièrent leur iVondes et se mirent à lui saluer les oreilles avec des cailloux gros comnie le poing. Don Quichotte sans faire attention aux pierres qui pleuvaîent sur lui, courait çà et là, disant : « Où donc es-tu, su- |)erbe Alifanlaion ? Viens vers moi î c'est un seul chevalier qui veut éprouver tes forces corps à corps et t'ô* ter la vie, en punition des ennuis que tu causes au Yaleoreux Garamante PentapoUn 1 » Gomme il achevait ces mots , ainriva une amande de rivière laquelle , lui donnant droit dans le flanc, lui enlonça deux côtes riaas la poitrine. Fn recevant ce coup il se crut mort ou du moins grièvement blessé, et se rappelant aussitôt son baume , il tira la burette , la porta à ses lèvres et com<^ mença à se verser dans Testomac la précieuse liqueur ; liiais avant qu'il eût fini d'avaler ce qu'il jugeait nécessaire pour se remettre , voilà qu'une seconde dragée Un arrive , et celle-ci frappe si eu plein sur sa main et sur la burette, qu elle la fait voler en éclats , lui écrase deux doigts, et lui emporte, chemin faisant, trois ou quatre dents de la bouche. Telle fut la force du premier coup , et telle fut celle du socond , (jne le pauvre chevalier, n'en pouvant plus , tomba de son cheval à terre. Les bergers s'approchèrent de lui et, croyant Ta voir tué, ils se dépéchèrent de rassembler leurs troupeaux , char^ gèrent sur leurs épaules les brebis morteft ( il y en avait au moins une centaine), et, saus attendre davaiilage, s'éloignèrent précipitamment.

Tout ce temps-là, Sancho l'avait passé sur la hauteur, contemplantles folies que faisait son maître, s*arrachant la barbe, et maudissant Tbeure où la fortune lui avait procuré cette connaissance. Mais quand il le vit par terre et les bergers déjà loin , il descendu de ht colline, s'approcha de son maître et le trouva dans un piteux état, quoiqu'il n*e&tpas perdu le sentiment. « Eh bien , seigneur don Quichotte , lui dit-il , no vous disais-je pad bien de revenir et que ceux que vous alliez attaque?

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étaient non des armcos , mais des troupeaux de mou^ tonB 7 — Héies , répondit don Quichotte , c'est ainsi que peut changer et transformer les choses, ce brigand

d'enchanteur , mon ennemi. Car apprends, Sancho, que rien n'est plus facile à ces £îens-là que de nous faire apparaître ce qu'ils veulent, el co malin nécromant ([ui me perscculc , jaloux de la gloire qu'il a vu que j'allais recueillir de cette bataille , a changé les escadrons de soldats en troupeaux de brebis. Sinon, Saucho, au nom du ciel , fais une chose pour te désabuser et juger de la vérité de ce que je le dis : monte sur ton àne , et suisles sans faire semblant de rien , et tu verras comment dès qu'ils se seront un peu éloignés ils reprendront leur forme naturelle , et , laissant leiir enveloppe de mouton, ils redeviendront des hommes droits et bien Taits , tels que je te les ai d'abord dépeints. Mais n'y va pas tout de suite, j'ai trop besoin de ies l)()ns services : apj)r()elie , et regarde combien il me manque de dents ; car il me semble , vraiment , qu'il ne m'en reste pas une seule dans la bouche. » Sancho s'approcha de son maître , et si près qu'il lui mettait presque les yeux dans la bouche. Mais en ce moment même , comme le baume venait d'opérer dans l'estomac de don Quichotte , notre chevalier lança hors de soi , plus violemment que n'eût fait une arquebuse , tout ce qu^il avait dans le corps , et en couvrit la figure du compatissant écuyer. « Sainte Vierge! s'écria Sancho, qu'est-ce qui vient de m'arriver là? sans nul duute , co pécheur est blessé à mort puisqu'il vomit le sang par la bouciie ; » mais quand il y eut regardé de plus près , il reconnut bientôt à la couleur , odeur et saveur ^ que ce n'était pas du sang , mais bien le baume de la burette qu'il lui avait vu boire ; et il en eut une ' telle nausée que le cœur aussi lui touniuuL, il vomit à son tour ses tripes sur la face de son seigneur, el ils restèrent tous deux dans le négligé le plus galaut du monde.

Sancho alla vers son àne pour prendre de quoi s'es-

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suyer et panser son maître ; et ne trouvant plus son bissac, il fut sur le point d'en perdre l'esprit. 11 se donna de nouveau mille malédictions, et r^olut dans

le fond do son cœur d'abandonner son mailrc; ci do retourner au village, dût-il perdre le salaire de ses services et renoncer au gouvernement de File tant promise. Don Quichotte se leva cependant, et la main gauche sur la bouche , pour empêcher de tomber les dents qai lui restaient, il prit de l*autre la bride de Rossinante , lequel n'avait pas bougé d'auprès de son niailro tant il était d'un bon naturel et de fidélité parfaite; puis il s'en alla trouver son écuyer qui, la poitrine appuyée sur son ftne et la joue sur la main , se tenait dans l'attitude d'un homme abîmé dans la plus profonde rè* verie.

En voyant sa posture et sa mélancolie, don Quichotte lui dit: «t Apprends, ô Sancho, qu'un homme n'est pas plus qu'un autre s'il ne fait plus qu'un autre. Tous ces orages dont nous sommes assaillis sont autant de signes que le temps va redevenir serein, et nos affaires reprendre un meilleur cours; car le mal ni le bien ne sont jamais durables; d'où il suit que le mal ayant beaucoup duré , le bien doit être proche. Ainsi il ne faut pas trop t'affliger des disgrâces qui m'arrivent d'autant que toi tu n*en souffres pas. — Comment donc, répondit Sancho, est-ce que par hasard celui qu'on bernait hier était autre que le iils de mon père? Et lo bissac qui me manque aujourd'hui avec tout mon bagage élait-il à d'autres qu'au même ? — Quoi ! tu n'as plus le bissac, Sancho? fit don Quichotte. — Je ne l'ai plus, répondit Sancho. — En ce cas, nous n'avons rien à manger aujourd'hui, reprit don Quichotte. — Il en serait comme vous le dites , si ces prés manquaient des plantes que votre grâce prétend si bien connaître ^ et qui peuvent au besoin servir de nourriture aux pauvres chevaliers errants comme vous. — Avec tout cela, repmtii don Quichotte, j'aimerais mieux, à 1 iicure qu'il

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est, un quartier de pain, iûl-ce Ju plus lïrossier, et deux lêtes de hareng, que toutes les plantes «pie décrit Dioscoride , meinc commenté par le l'amciix docteur Laguna. Quoi qu'il en soit , mon bon Sancho , monte sur ton âne et suis-moi. Dieu qui pourvoit à toutes choses ne nous manquera pas , surtout nous employant à son Service ; puisqu'il ne niautpic ni au moucheron de l'air, ni au vermisseau de la terre, ni aux insectes de l'eau , et qu'il est si miséricordieux qu'il fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, et tomber sa pluie sur le juste et sur Tinjuste. — En vérité , répondit Sancho, vous étiez plus fait pour devenir prédicateur que poui'ctre chevalier en aut. — Les chevaliers errants, Saucho, reprit don Quichotte, savaient et doivent savoir tout, cl, plus d'une fois, aux siècles passés 9 on vit des chevaliers errants qui s'arrêtaient pour faire un sermon ou nu discours au milieu du grand chemin, comme s'ils eussent été gradués par PuniversiLé de Paris : tant il est vrai ijue jamais la lance n'émoussa la plume , ni la plume hi lance. — A la bonne heure! répondit Sancho , qu'il en soit comme le veut votre grâce. Allons-nous-en d'ici» et tachons de trouver un gîte pour la nuit ; et plaise à Dieu que ce soit en tel lieu qu'il n'y ait ni berne, ni berneurs, ni fantômes, ni Mores enchantés: car, si j'en retrouve, j'envuic à tous les diables le manche après la cognée. — Demande cette grâce à Dieu , mon ami , dit don Quichotte, et mène-nous où tu voudras; je veuic, pour cette fois, laisser à ton choix le soin de notre logement. Mais , au préalable, donne-moi un peu ta main et ifite avec le doigt pour voir combien il me manque de dents à ce côté droit de la mâchoire supérieure; car c'est là que je souffre. » Sancho lui mit la main dans la bouche » et, après Tavoir soigneusement examinée avec le doigt : « Combien de dents, lui dcmanda-t-il , aviezvous l'habiludc d'avoir de ce coté? — Quatre, répondit don Quichotte, sans compter l'œillère, toutes bien

entières et bien saines. — Faites attention à ce que vous rfitfs, seigneur, reprit Sanclio. — Je dis que j'eu avais quatre, si ce n'est même cinq, répuuUiL don Quichotte, car de ma vie on ne m'a lire aucune deol de la bouche, et je D'en ai perdu aucune, ni de carie , ni de fluxion. — Eh bien ! ici en bas , dit Sancho , votre grâce n'a ]>lusque deux dents et demie; et, ici en haut, elle n'en a plus, non pas même la nioiLié d'une, car tout est raa comme la paume de la main. — Oh ! malheureux que je suisl fit don Quichotte, en entendant tes tristes^ nouvelles que lui donnait son écuyer. J'aimerais mieux qu'ils m'eussent enlevé un bras, pourvu que ce ne fût pas celui de Tépée; car Lu sauras, Sauclio, qu'une bouche sans dénis est comme un moulin sans meule , et qu'on doit mille fois plus estimer une dent qu'un diamant. Mais , enfin , nous devons nous attendre à toutes ces disgrâces , nous qui avons fait profession dans Tordre austère de la chevalerie errante. Allons , monte sur ton àae, et conduis-nous; je te suivrai au pas que tu voudras. »

Sancho fit ce qu'ordonnait son maître et s'achemina dn c6té où il pensa plus sûrement trouver un gite , sans quitter le grand chemin fort suivi en cet endroit. Comme ils allaient ainsi à petits pas, car la douleur que don Quichotte éprouvait aux mâchoires ne lui laissait aucun repos ni aueune envie de se hâter, Sancho voulut le distraire et le divertir en causant avec lui, et entre beaucoup d'autres choses il lui dit ce qu'on verra au chapitre suivant.

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