‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 35 sur 100 · CHAPITRE XfX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XfX

qui avaient passé leur chemise pat -dessus leurs vêtemeals. Celte etlrayaute visioa abattil si complètement le courage de Sanclio Panza qu*ii commença à claquer des dents, comme s'il se fût trouvé dans un accès de fièvre quarte; et il eut encore plus peur et ses dents claquèrent encore de plus belle, (piaiid ils virent enfin distinclemeni ce que c'était. Us découvrirent une vingtaine au moins de ces gens en chemise tous à cheval , tenant à la main des torches allumées, et derrière lesquels venait une litière tendue en deuil , suivie de six autres cavaliers vêlus également de deuil jusqu'aux pieds de leurs mules ; car ou voyait bien a 1 allure tranquille de ces bAt* s (|un ce nViaient pas dr-s clievaux. Ces fantômes blancs cheminaient en murmurant certaines paroles d'une voix basse et plaintive.

Cette étrange apparition , à une telle heure et dans un lieu si désert , suffisait bien pour remplir d'effroi le cœur de Sanclio et mùaie celui de son maître , si celui-ci eût été tout autre que don Quichotte. Et en eifet, tandis que Sancbo perdait* jusqu'aux derniers et faibles restes de son courage , le contraire advint à don Quichotte, auquel sa folle imagination représenta sur-le-champ que c'était une des aventures de ses livres. Il se figura que la litière était un brancard où l'on portail qut-lque chevalier mort ou grièvement blessé , dont la vengeance était réservée à lui seul. Sans plus de réflexion il s'affermit bien sur la selle , mit en arrêt sa grosso pique , et , de l'air le plus résolu , alla se planter au milieu du chemin où devaient forcément passer les gens euchemisés. Dès qu*il les vit s'approcher, élevant la voix , il leur dit : M Ualte^là , chevaliers ! qui que vous soyez, halte-là ! et veuillez m'apprendre qui vous êtes, d*où vous venez, où vous allez , et ce que vous portez sur ce brancard. Selon toutes les apparences, ou vous avez fait , ou l'on vous a fait quf lijue tort, et il convient, il importe que j'en sois instruit , soit pour vous infliger le châtiment du iqoal que vous avez fait , soit pour vous venger de celui

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qo^oa vous a pu iaire. — Nous sommes pressés et la venta est encore loin , répondit un des hommes en chemise et nous ne pouvons vous rendre tous les

comptes que vous demandez. » Et piquant sa mule, il marcha en avant. Mais don Quichotte n'avau pas entendu cette réponse sans on être indigné , et, saisissant la mule par le mors : Uaiie-là , lui dit-il, et soyez plus poli , et rendez-^moi compie de tout ce sur quoi je vous ai inter* rogé ; sinon , rangez-vous tons en bataille et flamberge au vent! » La mule était ombrageuse ; aussi se sentant prise an mors, elle s'eliaroucha , se cabra, et tomba par terro à la renverse avec son cavalier. Un valet qui marchait à pied voyant tomber notre homme , se mit à injurier don Quichotte , lequel , déjà courroucé, baissa sa lance sans attendre davantage, et se précipitant sur un des cavaliers vêtus de deuil, l'envoya d'iui mauvais coup rouler sur la poussière ; puis , se ruant contre les autres, c'était merveille de v( ir avec quelle prestesse il les attaquait et les culbutait. Même , on eût dît qu'en ce moment il avait poussé des ailes à Rossinanle , tant il se monU ail fier et léger.

Tons ces enchemisés étaient des gens timides et sans armes ; aussi , dès les premiers coups , ils lâchèrent pied et se mirent à courir à travers champs avec leurs torches enflammées , de telle sorte qu'on les eût pris pour une de ces mascarades qui courent follement , çà et là, dans les nuits de carnaval. Quant aux hoinuies aux manteaux noirs, ils étaient si embarrassés , si empêtrés dans leurs longues robes de deuil qu'ils ne pouvaient remuer; et ainsi, don Quichotte put les chasser tous devant lui à coups de lance et leur fit malgré eux quitter le champ; car dans leur pensée ce n'était pas un homme, mais bien le diable d enfer, qui venait leur enlever le corps mort qu'ils menaient dans la litière. Sancho cependant regardait tout céla, admirant l'intrépidité de son seigneur et disant en lui-même : « Sans nul doute mon itiaitre est aussi vaillant et aussi brave qu'il le prétend. »

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