‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 48 sur 100 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Qal traite des choses étonnantes qui arrivèrent dans la Sierra-Morena au vaillant chevalier de la Manche, et de la pénitence qu*il At à rimltaHon dn fieau-Ténélmtti.

Don Quichotte, ayant pris congé du chevrier, remonta sur Rossinante et donna ordre à Sancho do le

suivre, lequel obéit en remontant sur son àne, mais

de lurl mauvaise grâce \ Ils fMMiélraient peu à peu dans la partie la plus âpre de la niontagiie , et Sancho aiourait d'envie de causer avec son maître; mais pour ne pas contrevenir à Tordre qu'il en avait reçu , il aurait voulu que celui-ci engageât la conversation. A la fin, ne pouvant supporter un aussi long silence, il lui dit s « Seigneur don Quicliottc, que votre grâce veuille bien me donner sa benédiciiou et aïoa congé ; je veux, sans plus tarder, retourner i ma maison ^ vers ma femme et

* Voy. U note, page sta.

236 1>0N QUOIIOTTE.

mes enfants , avec lesquels je pourrai du moins parler et jaser tout à mon aise; car enfin, prétendre que

j'aille avec voire grâce à travers ces solitudes, de jour et de nuit , et que je ne lui adresse pas la pai olc^ quand Tenvie m'en prend , c'est m'enterrer tout vif. Encore si le sort eût voulu que les animaux parlassent, comme ils faisaient au temps d'Isope, le mal ne serait pas si grand ; car je causerais avec mon âne de tout ce qui me passemit par la tête, et de celle façon au mains je prendrais mon mal en patience. Mais c'est une rude chose, et à laquelle il m'est impossible de m habituer, d'aller toujours cherchant des aventures, et de ne trouver autre chose que des coups de poings , des coups de pieds, des coups de pierres et des sauts de couvei Luie; et avec tout cela, il l'aul se coudi t- la iMjuche sans oser dire ce qu'on a sur le cœur, comme si Ton était muet! — Je t'entends , Sancbo , répondit don Quichotte : tu meurs d'envie que je lève l'interdit que j'ai mis sur ta langue. Kh bien ! liens-le pour levé, et dis tout ce cjue tu voudras; mais à condiiiijn ([ue celte suspension de l'interdit ne sera que pour le tenips que nous passerons dans ces sierras. — Soit , dit Sancbo ; pourvu que je parle maintenant , Dieu sait ce qui adviendra plus tard. Et pour commencer à jouir de ce sauf-conduit , je vous demaiirltTai à quel j)ropos votre grâce a pris si vivement le parti de celle reine Magasine, ou comme elle s'appelle? et que diable vous importait que cet £li* Savatte fût ou non son bon ami ? Si votre grâce eût bien voulu passer sur ce point, dont elle n'était pas juge, je crois bien que le fou aurait passé plus avant dans son histoire, et nous aurions évité, vous le caillou dans l'estomac , et moi une demi-douzaine au moins de taloches et de coups de pieds. — Par ma foi , Sancho , répondit don Quichotte , si tu savais aussi bien que moi quelle noble et vertueuse dame fui celle reine Madasiine, tu trouverais, je suis sûr, que j'ai eu encore beaucoup Ue patience pour ne pas briser la bouche d'où

GHAPITMB XXV: 237

étaient sorlis de tels blaspliemes; car c'est vraiment im grand blasphème que de dire ou de penser qu'une reine ait eu des rapports iolimes avec un chirurgien. La vérité de rbistoire est que ce maître Élisabad dool le fou a parlé était un homme très^age et d'excellent conseil, el (ju'il servait tout ù la fuis à la reine de gonvcrneuret de médecin; mais penser qu'elle était sa bonne amie est une extravagance digne du plus grand cbàliment. Et d'ailleurs , pour convenir que Cardénio ne savait pas ce qu'il disait , il te suffira de faire attention que lorsqu'il parlait ainsi il était déjà retombé dans ses accès. — C'est justement ce cjueje dis, reprit Sancho , etcju'il ne fallait l'aire aucun cas des paroles d'un fou; car enfin , si votre bonne étoile ne vous eût secouru , et si le caillou , au lieu de se diriger sur l'estomac , eût porté sur la tête y nous serions frais maintenant pour avoir voulu défendre cette belle dame (jue Dieu a mise en poussière. — Kh quoi! Sancho, répliqua ilon Ouicbotte f penses-tu donc que la folie de Cardénio lut une excuse suffisante? Non; contre les sages et contre les fous tout chevalier errant est obligé de prendre parti pour l'honneur des femmes quelles qu'elles puissent être; à |)lus forte raison des hautes et puissantes princesses, comme le fut la reine Madasime, pour laquelle je professe une admiration toute particulière, à cause des rares qualités qui se trouvaient en elle; car, sans parler de sa beauté , elle se montra fort prudente , patiente et courageuse dans les nombreux malheurs qui raccablén'nt. C'est alors que les conseils cL la société de maître Élisaljad iui furent d'un grand secours pour Paider à supporter ses peines avec prudence et fermeté ; et c'est de là que le vulgaire ignorant et malintentionné prit occasion de dire et de penser qu^elle était sa maitresse. Mais ils en ont menti , je le répète , et ils mentiront, répéterai-je mille fois , tous ceux qui oserontdire ou penser pareille chose. — Je ne le dis ni ne le pense, moi, répondit Sancho; que ceux qui le pensent en rc-

ass DON Quicmm*

pondent seuls. S'ils se sont ou non émancipés ensemble, c'est à Dieu qu'ils en auront rendu coinfitc. Moi je viena de nos vignes , je ne sais rien , et je n'aime pas à m'en*quérir de la vie d'autrui; et celui qui achète et ment, dana sa bourse le sent. Après tout, nu je suis né, nu je me trouve, je ne perds ni ne gagne; mais se fût-il passé entre eux quelque chose, que m'inq)orLe à mai !. Bien des gens croient qu'il y a des quarliersde lard où il n'y a pas seulement des crochets pour les pendre. Hais qui peut mettre des portes aux champs? NVt^on pas médit du Dieu lui-même? — Que sa providence me protège, s'coria don Quichotte, combien de niaiseries -Kîatiics-iu , Sancho, les unes au bout des autres! et quel rapport y a-t-il entre l'objet dont nous parlons et tes proverbes? Sur ta vie, Sancho, tais-toi une fois pour toutes, et ne t'occupe plus désormais (jiic de talonner ton àiio sans te mêler de ce qui ne te regarde pas; et mets-toi bien dans la tête, avec l'aide de lescinq sens, que tout ce que je fis , fais et ferai est d'accord avec la droite raison , et parfaitement conforme aux lois de la chevalerie que je connais mieux que tous les chevaliers qui en ont fait profession dans le monde. — Mais, seigneur, répliqua Sancho , est-ce une bonne règle de chevalerie que noua allions ainsi perdus par ces montagnes sans chemin ni sentier, et cherchant un fou , auquel , dès que nous Taurons trouvé, \\ prendra peut-être envie de finir ce qu'il a commencé , non de son histoire, mais de la tôte de voire grâce et de mes côtes , en achevant cette fois de nous les rompre ? — Tais-toi , Sancho , je te le répète , reprit don Quichotte; car tu sauras que ce qui m*am^ne dans ces lieux déserts, ce n'est pas seulement le désir de rencontrer le fou , mais bien aussi cehii que j'ai d'v iaire une prouesse quL éleraise mon nom à jamais sur toute la face do la terre; te Je enfin qu'elle mette le sceau à tous les mérites qui rendent parfait et fameux un chevalier errant. — Et celte prouesse est-elle bien périlleuse? demauda Sancho. — Non, répondit le che-

CHÂPiiiiB xiv. 239

valier de la Triste-Figure; bien que le dé puisse aller de manière que les chances tournent contre nous ; mais tout dépendra do ta diligence. — >De ma diligence? de-

inaiida Sancho. — Oui, rcpondil don Quicliotle ; car plus l<Si tu roviendnis do là où je vais l'envoyer, plus lut îiuîra wii \nm\Q ci plus tôt commencera ma gloire. Maie comme il n'est pas juste que je te tienne davantage en suspens, dans l'ignorance du but où tend ce discours ^ tu sauras, Sancho , que le fameux Amadis de Gaule fut un des |)lus parfaits chevaliers crranls; que dis-je! un des plus parlails? le seul , Tunique , le premier, le seigneur de tous les chevaliers qui de son temps étaient au monde« J*en suis bien fâché pour don Délianis et pour tous ceuK qui prétendent qu'il Tégala en quelque choso; car, sur ma loi, ils se Injnijicnt. Je dis d'un autre côlé que lorsqu'un |)eintre veut exceller dans son art, il s'ciïorco d imiter ics originaux des meilleurs peintres qu'il connaissf^, et celte règle s'applique à tous les offices, à toutes les professions qui servent à rornement des républiqu»^s. Ainsi dnit faire et fait celui qui veut obtenir la ré[>tiiaLion d liuiiiinc prudent et patient : il imite Ulysse , dans la personne et les travaux duquel Homère nous a tracé le type vivant de la pru« ,dence et de la patience , de môme que Virgile nous a montré dans la personne d^Énéo la valeur d'un fils pieux cl rhabiletc d'un sage capitaine; peignant tous deux leurs héros non tels qu*ils furent, mais cumme ils auraient dîî être , atin de laisser aux bommes à venir des modèles achevés de ces vertus. Pareillement Amadis fut l'étoile polaire et le soleil des chevaliers vaillants et amoureux, et c'est lui que nous devons imiter, nous Ions qui sommes euijragcs sons les hannirrcs de l'amour et de la chevalerie. Cela donc éu&ut amsi» j'estime, Sancho, que le chevalier errant qui Timitera le mieux sera le plus près d'atteindre à la perftx^tion de la chevalerie. Or, Tune des choses ou ce chevalier fit le mieux éclater sa prudence , sa valeur, sa

2i0 UON QDICHUIIE.

fermeté, sa patience et son amour, ce l'ut quand , dédaigné pai* sa dame Oriane , il se retira pour faire pénitence sur la Roche-Pauvre, changeant son nom en celui

du Beau-Ténébreux , nom assurément significatif eL (^ui convenait on ne peut mieux k la vio qu'il avait volontairement adoptée* Ainsi , comme il m'est plus faciie de l'imiter en cela qu'à pourfendre des géants , à décapiter des dragons , à mettre à mort des andriaques , à disperser des armées , à couler bas des flottes et à détruire des enchantements; comme d'ailleurs ces lieux sont admirablement propresà de tels desseins, je n'ai pas envie de laisser passer sans la saisir roccasion qui m'offre avec tant de facilité une tresse de ses chevenx. — En détînilive , demanda Sancho , qu'est-ce que votre grâce prétend faire dans cet endroit si cearté? — Ne t'ai-je pas déjà dit, répondit don Quichotte, que je veux imiter Âmadis en faisant ici le désespéré , Tinsensé , le furieux , afin d'imiter en même temps le valeureux don Roland alors < [a il trouva sur les arbres d*une fontaine les indu es qu'Angélique la Belle s'était oubliée avec Mëdor; ce qui lui causa tant de chagrin qu'il en devint fou, et qu'on le vit déracinant des arbres , troublant Feau des claires fontaines , égorgeant des bergers , ravageant des troupeaux , incendiant des chaumières, renversant des maisons , traînant sa jumonl et faisant mille autres extravagances dignes d'éternelle renommée. A vrai dire, je ne pense pas imiter Roland, ou Orland, ou Rotoland (car il avait ces trois noms à la fois) de point en point, dans toutes les folies qu'il fit, dit ou pensa; mais j'essayerai de mon mieux de reproduire celles qui me paraîtront les plus essentielles. Peut-être même viendrai-je à me contenter tout simplement de l'imitation d^ Amadis , lequel , sans faire des folies aussi coû-* teuses , et seulement par sa douleur et ses larmes obtint autant de gloire que personne. — Quant à moi , dit Sancho , il me semble que les chevaliers qui agirent de la sorte y furent provoqués et qu'ils avaient leurs rai-

CHAPITEE XXV. 24i

sons pour faire ces sottises et ces pénitences; mais vous, monseigneur, quel motif avez-vous de devenir fou? Quelle dame vous a rebuié, ou quels indices avez-vous trouvés qui vous donnent à croire que madame Dulcinée du Toboso ait fait quelque enfantillage avec un More ou ua chrétien? — Et justement, répondit tlou Quichotte, voilà le |)oint et le fin de mon affaire. Qu'uù chevalier errant devienne fou quand il a des raisons pour cela , le beau mérite! Le curieux, le piquant , c^est de perdre )e jugement sans sujet et de faire dire à ma dame : S'il fait de telles choses à froid , que fera-t-il donc à chaud ? D'ailleurs , n'ai-je pas un prétexte suffisant dans la longue absence qui me sépare de ma toujours honorée dame Dulcinée du Toboso, car, ainsi que tu Tas entendu dire à ce bei^er de l'autre jour, Ambrosio : Celni qui est absent endure tous les maux qu'il redoute. Ainsi donc, ami Sancho , ne perds pas le temps à me dissuader d'une imitation si rare, si heureuse, si inouïe. Fou je suis et fou je dois être jusqu^à ce que tu i*evieones avec la réponse d'une lettre que je pense t^envoyer porter à ma dame Dulcinée. Si cette réponse est telle que le mérite ma foi , aussitôt cesseront ma folie et nia juDiience ; si le contraire arrive, alors je deviendrai lou tout de bon, et alors que m'importe le reste! Ainsi, quelle que soit sa réponse y je sortirai de la perplexité et du tourment où tu m'auras laissé , jouissant , grâce à ma raison , du bien que tu m'apporteras , ou bien , grâce à ma folie , ayant perdu le sentiment de mes peines. Mais dis-moi, SaïK'ho, as-tu bien précieusement gardé l'armel de Mambriu? Je t'ai vu le relever de terre après que cet ingrat voulut le mettre en pièces sans en pouvoir venir à bout, ce qui prouve bien clairement de quelle finesse en est la trempe. » A cela Sancho répondit : « Vive Dieu î seigneur chevalier de la Tristo-Ficrure, je ne puis écouter ni souHrir patiemment cerlaïues choses que dit votre grâce. Cela me ferait imaginer que tout

24s DOlf QOiOSUTTK.

co que vous me dites d'aventures de chevalerie, dé gagner des royaumes et des cm|)ir('S, de donner deg îles et de faire d'autres laveurs et générosités à la mode des chevaliers crraoto, que tout cela^ dis-je, n'est que ireot et mensonge, et autant de contes à dormir do- • bout; car enfin , quiconque entendrait voirc grâce dire qu'un plat à Inii be csl 1 ai met de Mambi ui et persislcr quatre jours durant dans celte méprise, que voulezvous quHl pense, sinon que celui qui dit et affirme une telle chose doit avoir le cerveau timbré? Le plat à barbe, je l'ai dans mon bissac, tout bossué, et je remporte pour le redresser a l i maison et m'y faire la barbe, si Dieu daigne m'accordcr la grâce que je me relrouvc un jour avec ma femme et mes enfants. — Vois-tu bien » Sancho, reprit don Quichotte^ par le môme Dieu que lu viens dinvoqner, je te jure que tu as bien rintelligence la plus bornée qu'eut jamais ccuycr au monde. Est-il |)0ssible que depuis le temps (jue tu vas en ma compagnie tu ne tu suis pas encore aperçu que toutes les choses des chevaliers errauts semblent autant de chimères , de billevesées et d'extravagances , et qu'elles s'arrangent sans cesse de travers. Ce n'est pas qu'il en soit ainsi réellement, c'est (]u'au milieu de nous s'agite sans cesse une tourbe d enchanteurs qui changent ^ transforment, métamorphosent tout à leur gré, selon qu'ils veulent nous protéger ou nous perdre. Voilà pourquoi cet objet qui le paraît à toi un plat à barbe me parait à moi Parmet de Mamhrin , el à un autre paraîtra toute autre chose. El ce lut vraiment une rare précaution du sage qui me protège de faire que tout le monde prit pour un plat à barbe ce qui est bien réellement Farmet de Mambrin ; car cet objet étani de si grande valeur, tout le monde me poursuivrait pour me l'enlever ; mais comme on voit que ce n'est rien qu'un bassin de barbier, on ne se soucie pas de le couquérir , ainsi que l'a bien prouvé celui qui voulait le rompre et qui l'a laissé par terre sans remporter ; car s'il eût su de que c^étail ^

il Qe i'autait pa» laissé, aois-«n 8ûr. Garde-le, ami, à présCDt je n'en ai nul besoin ; car il me faut, au cou-» traire, me défxiuiUer de toute oetle armara et reater

nu, comme j'éiaia en sortant du ventre de ma nièNiy

SI 1 [lie prend fantaisie d iiiiiiei dans ma poaiteucc plutôt Roland qu'Amadis. »

Tout en causant ainsi, ils arrivèrent au pied d'une haute montagne qui a'élevait seule, oomme une roche taillëo à pic au milieu de plusieurs autres, dont elle ëlaiL cnloiiréc. Au pied do cette montagne coulait un ruisseau linijude, et toutàTcnlour s'étciidait une jjrairic si verte et si douce , qu'elle Taisait plaisir aux yeux qui la regardaient. Des arbres qui croissaient là en grand nombre et des fleurs abondantes embellissaient encore cette aimable retraite. Go fut le lieu que choisit le chevalier de la i risLc-Figure pour faire sa pénitence, et à eette vue, comme s'il eût dt'*jà perdu la raison , il s'écria ; Voici le lieu , 6 ciel, que j'adopte et choisis pour pleurer rinfortune où vous m'avez fait tomber! Voici Tendroît où les pleurs de mes yeux augmenteront les eaux de ce petit ruisseau , où mes continuels et profonds soupirs ne cesseront d'agiler les Irnilles de ces arbres sauvages en signe et en témoignage de Taffliction que ressent mon cœur désolé. O vous , qui que TOUS soyez, dieax rustiques, qui avez établi votre ad** jour dans ces lieux inhabités , écoutiez les plaintes de ce malhoiirenx amant, qu'une longue absence et d'imaginaires moLils de jalousie ont réduit k venir se lamenter dans ces déserts, et à se plaindre des rigueurs de cette belle ingrate, dernière limite de toute humaine beauté. 0 vous, Napécs et Dryades, qui habitez d'or<dinaire dans les profondeurs des montagnes, puissent les légers et lascifs satyres dont vous êies vainement aimccs ne troubler jamais votre doux repos, si vous consentez à déplorer avec moi mes infortunes ou , du moins, à ne pas vous lasser do mes plaintes! O DuU einée du Toboso ! jour de mes nuits , gloire de mes

pt nstM'S, étoile polaire de nies rourses, lîamheau de maiorlune, puisse le ciel te douaer satisfaction en tout ce qu'il te plaira de lui demander, si tu daignes considérer en quel lieu et en quel état m*a conduit ton absence , et répondre enfin par quelque bonté à la constfince de ma foi! 0 vt^us, arbres soluaires, qui devez désormais être témoins de ma solitude, faites con* naître, par le doux bruissement de voti*e feuillage, que ma présence ne vous déplaît pas. Et toi , mon écuyer, agréable et fidèle compagnon de ma bonne et de ma aia ivaise fortune , conserve soigneusement dans ta mémoire ce qu'ici tu me verras faire, pour le raconter avec la plus scrupuleuse exactitude à celle qui en est l'unique cause. >• En disant ces derniers mots, il mit pied à terre , et s'empressa d'ôterle mors et la selle a Rossinante; puis , le trappanl doucemeiil sur la croupe avec la paume de la main : « Reçois , lui dit-ii , la liberté de celui qui l'a perdue, ô coursier aussi excellent par tes œuvres que malheureux par ton sort ; va-t'en , prends le chemin que tu voudras, car tu portes écrit sur le front que nul ne t'a égalé en légèreté , ni l'hippogriphe d'Aslolj)lie , ni le renommé Fronliii, qui coûta si cher à Biadamaute! » Sancho, voyant cela: « Béni soit, ditril , celui qui nous a ôté la peine de débater le grison! car, ma foi , on aurait encore, je pense, de petites caresses à lui faire et de belles louanges à lui donner ; niais s'il était ici , je ne permettrais puiut que personne le dèbàtut -, car à quoi bon? il n'avait que voir au nom d'amoureux et de désespéré , puisque son maître n'était ni l'un ni Tautre, lequel maître c'était moi , tant qu'il a plu à Dieu... En vérité , seigneur chevalier de la Ti isle-Figure, si mon départ et votre folie sont pour tout de bon , il conviendra de seller de nouveau Rossinante pour qu'il supplée au défaut du grison : ce sera gagner du temps sur Taller et le retour; car si je fais à pied le chemin , je ne sais ni quand j'arriverai , ni quand je reviendrai, étant, je Tavoue, mauvais

r.HAPiriiE XXV. 245

marcheur. — 4e dis, Saocbo , répoiulil don Quichotte, qae lu fasses commé ta voudras , d'autant que ton idée ne me semble pas si sotte. Et je dis encore que tu partiras dans trois jours, afin ijuc tu voies pendant ce temps ce que je fais et dis j>our elle , et que tu puisses le lui répéter. — Et qu'ai-je donc de plus à voir que ce que j'ai vu? reprit Sancho. — Tu n'es pas au bout du compte , répondit don Quichotte. A présent ne me fautil pas déchirer mes vêtements , disperser les pièces de mon ai /nui e , et faire des eulbutes la tète en bas sur ces rochers , ainsi que d'autres choses de inên)e espèce qui vont exciter ton admiration. — Pour l'amour de Dieu , reprit Sancho, que votre grâce prenne bien garde à la manière défaire ces culbutes; vous pourriez tomber sur une telle roche et de telle façon , qu'au premier saut réel)alaudagc de votre pénitence en fût renversé. Aussi , une fois que votre grâce trouve si nccessaii'es ces culbutes, et que Tœuvre ne peut s'en passer, mon avis est, puisque tout ceci n'est qu'une feinte et une plaisanterie, mon avis est, dis-je, que vous vous contentiez de les faire dans Teau ou sur queUpie chose do mou comme du coton; et laissez-moi le soin du reste, je saurai bien dire à madame Dulcinée que voti e grâce faisait ses culbutes sur une pointe de rocher plus dure que celle d'un diamant. — Je te suis reconnaissant de ta boiiue intention , ami Sancho, répondit don Quichotte , mais je t'apprendrai que toutes ces choses que je fais ici, loin d'être pour rire, sont très-sérieuses ; car, autrement, ce serait contrevenir aux règles de la chevalerie, qui nous défendent de dire aucun mensonge , sous peine d'être relaps : et faire une chose pour une autre, en réalité c'est mentir. Ainsi donc, mes culbutes doivent être smcères, franches et loyales, sans rien de sophistique ni de fantastique ; et même , il sera nécessaire que tu me laisses quelques brins de charpie pour me panser, puisque le sort a voulu que nous ayons perdu le baume. — (/a été bien pis de perdre Tàne , ré-

846 DON oncHOVTE.

pondil Saneho; car avec lui s'^t perdue la charpie et tout le reslo. Et je supplie votre grâce de ne pluti ne rappeler ce maudit breuvage ; car seulemcDt d*eo entendre

le nom, cela me met l'âme à Tenvers , et, à plus Ibrle raison, l'eslomac. Je vuus supplie on outre de regarder comme passés les trois jours de délai que vous m'avez fixés pour voir les folies que vous devez faire : je les donne pour dûment vues et pour passées en force de chose juaéc, et j'en dirai des merveilles à madame. Veuillez dune écrire la leiti e et me dcf)echer au plus vile; car j'ai grande envie de revenir tirer votre grâce de ce purgatoire oii je la laisse. Purgatoire, dis^Lu, Saneho ? reprit don Quichotte. Tu aurais bien pu dire ODfer, Cl \nvc rneore , s'il y a quelque chose qui le soit. — A qui est eu enfer, répliqua Saneho, nuila est retentio^^ à ce que j'ai oui dire. — Je n'enleiids pas ce que signiûe ce mot retentia, dit don Quichotte. — Eeientio, dit Saneho , cela signifie que qui est en enfer n^en sort plus jamais et n'en peut plus sortir; ce qui sera tout au rebours pour voire grâce ou blfu je ne saujais [rlus jouer des talons, si tant est que j'aie des éperons pour dégourdir Rossinante. Et plantez-moi une bonne fois pour toutes dans le Toboso , en présence de madame Dulcinée; je lui ferai un tel récit des sottises et des lolies (c'est tout un) que votre crrace a faites et fait encore en ce moment-là , que je limrai par la rendre plus souple qu'un gant, dussé-je la trouver aussi dure qu'un Hége. Avec sa réponse douce et mielleuse, je reviendrai, coomc ua sorcier, à travers les airs, et je tirerai votre grâce de ce purgatoire qui paraît un enfer, sansenôtreun cependant , puisque vous avez espoir d'en sortir, ce que n'ont pas, comme je l'ai dit, ceux qui sont en enfer; et je ne pense pas que votre grâce soit d'un autre avis. — Oui, c'est la vérité, répoudit le chevalier de la T ris te-l ii; Lire ; mais comment ferons-nous pour écrire la lettre? — Et aussi la lettre de change des ânons , ajouta Sancbo. —

* Id inferno ouUa e&t l odi^mptio.

Page 1