CHAPITRE XXX. 3t
met à chercher des perles dans les vignes! Ehl marie»-
vous, mariez-vous au plus vite, de par tous les cliaijlcs, et [)renez ce royaume qui vous tombe si gentiment dans la main ; et quand vous serez roi , faitea-moi marquis ou gouverneur, et qu'ensuite Satan emporte tout le reste! »
Don Quichotte, en entendant proférer de tels blasphèmes contre sa Dulcinée , ne put se cuiitenir, et, levant sa pique, sans adresser un seul mot à Sancho, sans lui dire gare , il lui en asséna deux coups si rudes avec le manche , qu'il le jeta par terre , et que , si Dorothée ne lui eût crié de finir , il l'aurait indubitablement tué sur place. «Pensez-vous, lui dit-il au bout d'un instant, misérable vilain , que vous ayez le droit de venir sans cesse fourrer voire uez dans mes allaires » et que notre unique occupation à tous deux soit, à tous de faire des sottises , et à moi de vous pardonner. N'en croyez rien, coquin excommunié. .. et sans doute tu dois rètre,puisiiu* avec tant d'irrévérence tu parles de la sans pareille Dulcinée.... Et ne savez-vous pas, maraud, faqum y bélître , que , si ce n'était la valeur qu'elle prête à mon bras , je n'aurais pas la force de tuer une puce? Dites-moi, railleur à langue de vipère, et qui donc pensez-vous qui aiL ^agné ee royaume, et coupé la tête à ce géant et fait de vous un marcjuis (car tout cela je le donne pour accompli et passé en force de cbose jugée) , si ce n'est la valeur de Dulcinée , laquelle a pris mon bras pour instrument de ses prouesses? C'est elle qui combat et qui triomphe en moi , et moi je vis et je respire en elle; oui, c'est à elle (|ue je dois la vie et l'existence. 0 méchant bis de gueuse, que vous êtes ingrat 1 On vous prend dans la poussière , on vous élève jusqu'à fidre de vous un seigneur titré; et à un si gmnd bienfait comment répondez-vous?... en médisant de celle-là même à qui vous le devez! »
Sanclio n'était pas si nkalade ([uHl n'eût fort bien entendu tout ce que sou maître lui disait. U se releva le
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plus promptement qu'il put» alla se placer derrière le palefroi de Dorothée, et de là , répondit à son maître : M Ditea-moi , seigneur, si votre grâce est bien décidée i ne pas épouser cette grande princesse , il est clair que le royaume ne sera point à vous, et, s'il n'est pas à vous, quelle faveur pouvez-vous me faire? Voilà de quoi je me plains. Eh ! mon Dieu , mariez-vmis une bonne fois pour toutes avec cette reine que nous avons ici comme tombée du ciel , et puis , vous pourrez retour-ner à madame Dulcinée; car il doit y avoir eu des rois dans le monde qui, tout mariés qu'ils étaient, se sont donné une maîtresse. Quant a la beauté, je ne m'en mêle pas; et s'il laut dire la vérité, je les trouve bien Tune et l'autre , quoique je n'aie jamais vu madame Dulcinée. — Comment , tu ne l'as jamais vue , traître blasphémateur ! repartit don Quichotte; ne viens-tu pas a l'instant de m'apporlci un message de sa part? — Je veux dire , répondit Sancho , que je ne l'ai pas vue assez à loisir pour avoir remarqué d'une façon particu^ lière et en détail chacun de ses attraits ; mais ainsi , en bloc, elle me semble bien. — A présent , je te pardonne, reprit don Quichotte , et pardonne-moi aussi le déplaisir que je t'ai causé; nos premiers mouvements ne dépendent pas de nous. — Je le vois bien, répondit Sancho ; mais chez moi , le premier mouvement est toujours une envie de parler, et je ne puis m'empécher de dire au moins une bonne fois ce qui me vient sur la langue. — Avec tout cela, répliqua don Quichotte, prends garde, Sancho, à ce que tu dis; car tant va la cruche à l'eau... je ne t'en dis pas davantage. — Fort bien , reprit Sancho; Dieu est dans le ciel qui voit les tricheries, et il jugera qui de nous deux foit le plus de mal, ou de moi en ne parlant pas Lieu, ou de votre grâce en agissant de même. — Que ce soit fini, dit Dorothée; courez , Sancho , allez baiser la main de votre seigneur, et demandez lui pardon ; et désormais soyez plus circonq[>ect dans vos éloges et dans vos cri-
tiques ; et surtout ne parlez jamais mal de cotte damo du Toboso que je ne connais point, si ce n*est pour la ser- Tir ; et confiez-vouè à Dieu y une seigneurie ne vous manquera pas, où vous puissiez vivre comme un prince. »
Sancho s'en fut, tôLe basse, demander la maiii u son seigneur qui la lui présenta gravement. Quand récuyer lui eut baisé la main, doo Quichotte lui donna sa bénédiction et lui dit de s'en venir un peu en avant; qu'il avait des questions à lui faire , et à causer avec lui de choses d'une haute importance. Sancho obéit , et quand ils (uient eu avant à quelque distance, dou Quichotte lui dit : « Depuis que tu es de retour, je n'ai eu ni le temps ni Toccasion de t'interroger en détail sur Tambassade que tu as remplie , et sur la réponse que tu m*as rapportée. Maintenant que la fortune nous en accorde l'occasion et le loisir, ne me refuse pas la satisfaction que tu peux nie donner par de si agréables nouvelles. — Votre grâce peut demander ce (ju'il lui plaira, ri^pondit Sancho, je iue charge du reste; mais je vous en supplie, monseigneur, ne soyez pas désormais si vindicatif. — Pourquoi dis-tu cela, Sancho? ré[)1iqua don Quichotte.— Je dis cela, répondit Sancho, parce que les coups de bâton de tout à l'heure me sont venus bien plutôt de la querelle que le diable éveilla l'autre soir entre nous deux , que de mes propos sur madame Dulcinée p laquelle j'aime et vénère comme une relique, bien qu'elle n'en soit pas une, tant s'en faut, et seulement parce qu'elle appartient à votre grâce. — Ne revenons plus Ici-dessus, Sancho, par ta vie! reprit don Quichotte, c'est un sujet pour moi peu agréable. Je t'ai pardonné tout à l'heure , et tu sais bien ce qu'on dit communément : À péché nouveau, pénitence nouvelle. »
Sur ces entrefaites , ils virent venir par le même che« min qu'ils suivaient, un homme monté sur un àiic, lequel, eu s'approchant, leur parut être un bohémien; mais Sancho Panza, qui ne pouvait voir un me sans y attacher ses yeux et son àme, n'eut pas plutôt ap^u
Fhomme , qu'il reconnut Ginès de Passamont , et par le fil du bohémien il tira le peloton de son âne ; et c'était
bit il en eflet sur le grison que Pasdamont était monté. Celui-ci, alin de n'être point reconnu et de pouvoir vendre l'âne, avait pris le eoslurne des bohémiens dont il possédait parfaitement la langue, sans compter plusieurs autres qu'il parlait avec la même facilité que sa langue naturelle. Sancho le vit et le reconnut, et dès qu'il l'eut vu et reconnu, il lui cria: Ah! voleur de Ginésille, laisse mon bien, lâche ma rends-moi mon âne, rends-moi ma joie , mon bonheur;^ luis, garnement; décampe, brigand , et restitue ce qui n'est pas à loi ! « 11 n'était pas besoin de tant de paroles ni de tant d'injures; car au premier mot Ginès sauta à terre, et prenant un trot(iui ressemblait fort au gah-)p de course, il fut bientôt loin de la compagnie. Sancho courut à son âne , et en Tembrassant il lui disait : « Eh bien , comment t'es-tu porté, mon ami, mon compagnon, cher grison de mes yeux? » Et en lui parlant ainsi, îl le baisait elle caressait, comme il eût fail à un être doué de raison. L'àne se taisait, et se hiissait baiser et caresser par Sancho sans répondre un seul mot. Toute la compagnie arriva, et chacun le complimenta de ce qu'il avait retrouvé le grison, particulièrement don Quichotte qui lui dit qu'il n'annulerait pas pour cela la lettre de change des trois ânons; de quoi Sancho le remercia. Pendant que le chevalier et Técuyer causaient ainsi à part , le curé avait complimenté Dorothée sur le tact et l'esprit qu'elle avait montrés, aussi bien dans Tinvention de son histoire , que dans la manière rapide dont elle l'avait contée, et de l'air de parenté qu'elle avoir su lui donner avec les histoires (pi'on trouve dans les livres de chevalerie. Elle répondit qu'elle s'était fort souven t amusée àen lire; mais que ne sachant pas aussi bien où étaient les provinces et les ports de mer, elle avait dit à tout hasard qu'elle avait débarqué à Osuna. vJem'en suis aperçu, reprit le curé, et c'est pour cela que je me suis empressé
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de dire ce que j'ai dit, et qui a tout rajusté. Mais n*est-il pas étrange de voir avec quelle facilité ce malheureux gentilhomme ajoute foi à toutes ces iaventions et à tous ees mensonges pour peu qu'ils aient le style et la physionomie des sottises qu'il a lues dans ses livres? — Oui, certes, ajouta Cardënio, c'est une folie tellement bizarre, tellement inouïe, que je ne sais si, voulant l'inventer ou en composer une fiction romanesque, il se lût trouvé un esprit assez ingénieux pour l'imaginer. — Mais il y a, reprit le curé, une autre chose» à mon avis, fort remarquable ; c'est qu'en dehors des extravagances que débile ce bon gentilhomme en ce qui touche à sa monomanie, si l'on vient à traiter un autre sujet, il en raisonnera trèspertinemment , et montrera en tout l'esprit le plus net , le plus clair, le plus agréable; de sorte que, pourvu qu'on ne le mette pas sur le chajjître de sa chevalerie errante, il n'y aui ti personne (fui ne le in'enne pour* riionnue le plus intelligent et le plus seusé. »