‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 58 sur 100 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

De Fexquise convemtfon qui eut lieu entre don QuiGhotU et Sm* eho Panza, son écuyer, et de quelques autres incideiits.

Tandis que ceux-ci s'entretenaient de la sorte , don Quichotte continuait sa conversation avec Sancho.

« Ami i'auza, lui dit-il, jetons au \cni le souvenir de nos querelles, faisons la paix, et dis-moi maintenant sans garder ni dépit, ni rancune, où, quand et comment tu as trouvé Dulcinée. Que faisait-elle ? que lui a»>tu dit ? que t'a-t-elle répondu ? quelle mine a-t-elle faite à la lecture de ma lettre ? Qui te l'avait transcrite? Enfin loul ee qui te semblera digne en cette atfaire d'être demande et d'être su , dis-ie-moi sans mensonge , sans y rien ajouter pour augmenter mon plaisir , mais aussi sans en rien retrancher pour diminuer

Dig'itized by

ma satisfaction. — Seigneur, s'il faut dire la vérité, personne no m'a transcrit la lettre, pai hi raison que je n'en ai pas porté du tout.' — C'est comme lu le dis, reprit don Quichotte; car le portefeuille où je Tavais écrite , je le retrouvai en mon pouvoir deux jours après ton départ ; ce qui me causa une peine extrême , ne sachant ce quu lu allais faire quand tu te verrais sans la lettre, et je croyais tuujuuis que Lu reviendrais la chercher dès que tu te serais aperçu ne pas l'avoir. — C^est bien ce que j^aurais fait, répondit Sancho , si je ne l'avais apprise par cœur quand votre grâce me |a lut, de façon que je la récitai à un sacristain, lequel me la transcrivit si bien mot pour mot , qu'il me dit que jamais de sa vie et bien qu'il eut vu force lettres circulaires, il n'avait jamais lu d'aussi jolie lettre que cellelà. — Et la sais-tu encore par cœur , Sancho ? demanda don Quicbotte. — Non, seigneur, répondît Sancho; car dès que je l'eus remise , voyant qu'il était inutile de la retenir, je me mis à l'oublier. Si quelque chose m'en est resté dans la mémoire , c'est le commencement : La souterraine, je \eu\à\velBk souveraine dame , et la fin : il vous jusqu'à la mort ^ le chevalier de la Triste- Figure, Et, euLie ces deux choses, j'ai mis plus de trois cents âmes , vies et beaux yeux.

— Tout ceci ne me déplaît pas, reprit don Quichotte, continue ton récit. Te voilà arrivé près d'elle ; et que faisait cette reine de beauté ? A coup sûr tu Tauras trouvée enfilant un collier de perles ou brodant avec du fil d'or quelque devise, pour ce chevalier, son captif?— Non pas, répondit Sancho, je l'ai trouvée qui vannait deux setiers de blé dans sa bas8e-*cour. — Eh bien ! répondit don Quichotte, tu peux compter que, touchés par ses mains , les grains de ce blé se convertissaient en grains de perles. Mais si tu y as fait aiicntion, mon ami , ce blé élait-ce du plus pur froment? — Non, répondit Sancho, ce n'était que du seigle blond. — Je f assure pourtant, reprit don Quichotte , qu*après avoir

CHAPITRF. XXXÏ.

été vanué par seâ maius , ce seigle aura fait du pain de fine fleur de froment... Mais passons outre. Quand tu lui as eu donné ma lettre, Ta^t-elle baisée? l'a-t-elle élevée sur sa tête? a-l-elle fait quelque cérémonie digne d'un tel message? Qu'a-t-elle fait enfin? — Au moment où j'allais la lui remett?'e . répondit Sancho, elle était à secouer une bonne quantité de blé qui remplissait son van , et dans le feu de son opération , elle me dit : Mon ami , mettez cette lettre sur ce sac, je ne pourrai pas Ja lire que je n'aie fini de vanner louL ce qui est là. — 0 dame aussi spirituelle que sensée î repartit don Quichotte ; c'était pour la lire à son aise et pour la savourer à loisir. Mais continuons, Sancho. Pendant qu'elle ache* vait sa besogne , quel entretien eûtes-yous ensemble ? quelle question t'adressa- t-elle à mon sujet? Et toi que lui répondis-tu ? achève enfin, conte-moi tout sans me faire tort d'une syllabe. — Elle ne m'a rien demandé , répondit Sancho ; mais moi je lui ai dit de quelle manière votre grâce était restée à faire pénitence pour son service , que vous étiez nu de la ceinture an cou , perdu au fin fond de ces montagnes , comme un vrai sauvage , couchant sur la dure , sans manger pain sur nappe ni vous peigner la barbe, mais toujours pleurant et maudissant votre fortune. — Ën disant que je maudissais ma fortune, tu as mal dit, reprit don Quichotte; car, bien au contraire , je la bénis et la bénirai toute ma vie pour m'avoir fait digne de mériter d aimer une aussi haute dame que Dulcinée du Toboso. — Elle est si haute eu effet, répondit Sancho, que, en conscience, elle me passe la tête d'au moins quatre doigts. — Mais comment le sais-tu , Sancho? reprit don Quichotte, tu t'es donc mesuré avec elle? — Je me suis mesuré de cette façon, répondit Sancho, qu'en m'approchant pour lui aider à charger un sac de blé sur Un âne , nous nous trouvâmes si près l'un de l'autre que je pus m 'assurer qu'elle avait'au moins la main de plus que moi — Mais n'est-il pas vrai , ajouta don Quichotte , que , outre

330 DON Ql ICHOTTE.

cette grandeur du corps, elle possède mille millions de grâces de l'âme. Au moins est-il une chose que tu ne

me nieras |)as, Saiicho : quand lu t'es approché (Folle, n'as-tu pas sculi nn parfum aromatiijue, une odour exquise, je ne sais quoi de doux et d'enivrant, que je ne puis réussir à qualifier, en un mot une exba» laison délicieuse, comme si tu eusses été dans la maison d'un élégant parfumeur? — Tout ce que je puis dire, répondit Sancho, c'est que j'ai senti une légère petite odeur de bouc ; ce qui venait sans doute de ce qu'à force d'exercice elle était à suer à grosses gouttes. — Ce n'est pas cela, répliqua don Quichotte; c'est que tu étais enrhumé du cerveau , ou bien tu as dû to sentir toi-même; car pour moi je sais bien ce que sont ootte rose parniilos épines, ce lis des chamj>s, cet ambre délayé. — Cela peut bien être, répondit Sancho; car souvent je sens sortir de moi cette même odeur qui me semblait s'échapper de sa grâce , madame Dulcinée. Mais il n'y a pas là de quoi s'étonner ; tous les diables se ressemblent.

— Eh bien ! continua don Quichotte, voici qu'elle a fini de nettoyer son blé et qu'elle Ta envoyé au marché; maintenant que fit-elle, quand elle lut ma lettre?— La lettre, répondit Sancho, elle m l'a pas lue, elle a dît (jii'eilr ne savait ni lire ni écrire. Elle l'a, au contraire, déchirée et toute mise en morceaux, disant qu'elle ne voulait pas que personne pût la lire afin qu'on ne sût pas ses secrets dans le village , et que c'était bien assez de ce que je lui avais rapporté de vive voix , touchant T a m o u r q ue vo tre grà ce a p o u r ell e , e l la pé n i t e n ce extraordman e que vous faisiez à son intention. Et finalement, elle m'a dit de dire à votre grâce qu'elle vous baisait les mains, et qu'elle avait plus d*envie de vouë voir que de vous écrire; et qu'ainsi elle vous suppliait et vous ordonnait qu'au reçu de la présente, vous quittassiez ces landes, vous cessassiez de vous livrer à ces extravagances et que vite vous prissiez le chemin du

en A I I TUE XXXI. 331

Toboso, si quelqae affaire plus importante ne vous en empêchait; car elle a le plus grand désir de voir votre grâce. Elle a beaucoup ri quand je lui ai conté comme votre grâce s'ap|)olait le rhevdlier de. la Triste- Figure, Je lui ai demandé si elle avait reçu la visite du Biscayen de Tautre fois; elle ma répondu que oui, et que c'était un fort honnête homme. Je lui ai fait la même question à propos des galériens; mais pour ceuxci elle m'a répondu qu'elle n'en avait pas encore vu un seul. — Tout va bien jusqu'ici, réplKpia don Quichotte; mais dis-moi , quand tu pris congé d'elle, de quel bijou te fit-elle présent pour les nouvelles que tu lui avais apportées de ma personne; car c'est une antique coutume, et religieusement suivie parmi les chevaliers errants et leurs dames, de donner aux écuvers, damoiseaux ou nains, qui portent des nouvelles aux chevaliers de leurs dames et aux dames de leurs chevaliers, quelque riche bijou pour étrennes, en récompense du message.— 11 peut bien en être ainsi, répondit Sancho, et j'approuve fort cette coutume; mais sans doute cela devait se pratiquer de la sorte au temps passé, et Tusage doit être maintenant de donner tout simplement un morceau de pain et de fromage ; car voilà tout ce que j'ai eu de madame Dulcinée par-dessus le mur de la basse-cour , quand j'ai pris congé d'elle , à telles enseignes encore que c'était du fromage de brebis.-^ Elle est libérale au plus haut point, dit don Quichotte , et, si elle ne t'a pas fait présent de quelque joyau d'or, c'est, sans nul doute , qu'elle n'en avait pas là sous la main à te donner; mais ce qui est différé n'est pas

perdu ; je la verrai et tout s'arrangera Saift-tu de

quoi je suis émerveillé, Sancho? c'est qu'il me semble .que tu es allé et venu par les airs; car, pour aller d'ici au Toboso et en revenir, tu n'as mis guère plus de trois jours , et la distance est cependant de plus de trente lieues. Aussi, je soupçonne fort que ce sage négromant qui est mon ami et me protège (il faut

332 ]>0N atlGHOTTE.

hien quVi toute l'orce j^eii aie uu sous peino de nV*lre pas un bon chevalier errant), ce négroœant, disje, a dû t'aider à cheminer sans qae tu t'en aper^ çusses. Il y a, en effet, tèls de ces sages qui tous prennenl un chevalier endormi daiis sua lit, et celuici, sans bavoir ni ponnjuoi ni comment, s'éveille le lendemain matin à mille iieues de l'endroit où il s'était couché. Autrement , jamais les chevaliers errants ne pourraient se secourir les uns les autres dans leurs , périls, comme ils se secourent à chaque instant. Ainsi , il arrive) a que l'un d'eux ait à comballre dans les nioiitagues de l'Arménie contre quelque vampire ou quelque andriaque ou bien contre un autre chevalier, et que dans la bataille il coure danger de mort; et tout à coup, quand il y pense le moins, survient, assis sur un nuage ou sur un char de feu, quelque autre chevalier de ses amis, lequel se Uouvail le moment d'auparavant en Angleterre, qui prend sa défense et lui sauve la vie, et puis, la nuit venue, se retrouve en son logis soupant fort à son aise ; et pourtant d'un endroit à l'autre il n'y a jamais moins de deux à trois mille lieues. Tout cela s'acconi[)lit par la science et l'adresse de ces sages enchanteurs qui protègent ces valeureux chevaliers. Aussi, ami Sancho, je n'ai pas la moindre peine à croire que tu sois, en si peu de temps, allé d'ici au Toboso, et revenu du Toboso ici , puisque, comme je te Tai dit, quelque sage de mes amis t'aura porté à vol d'oiseau sans que tu t'en sois aperçu.

— C'est bien possible , répondit Sancho ; car sur ma foi , Rossinante allait d'un tel train qu'on eût dit un àne de bohémien avec du vif-argent dans les oreilles ^ — Du vif-iiigeul , dis-Lu? repai lil don Quichutle. C'elaiL bieu une légion de diables, gens qui clieiiuneiU et Ibnt , cheminer les autres sans jamais se lasser, autant que leur caprice leur en dit.... Mais laissons cela; dis-moi,

' Poiu doniîO!' line allure plus leste au mulet ou à l'àne qu'ils vonlaieiltTeii* ilre, ïeè bohumiens lui verâaieut du \tt'-ar^eut daus les oreilles.

cHÀpim xxxf. 339

quedois-je tairo , à Ion avis , iDUcliaiil l'urd i <■ que m envoie ma dame, d'aller la voir? Je suis, je le sais, obligé d^obéir à ses ordres ; mais je sais bien , aussi , que je ne pourrai plusalorsaccomplîrla promesse que j'ai octroyée à la princesse qui nous accompagne , et les lois de la chevalerie me contraignent à suivre ma parole plutôt que mon plaisir. D'une part me presse et me sollicite le désir de revoir ma dame; de Tautre m'incitent et m'appellent la foi promise et la gloire dont cette entreprise doit me combler. Mais voici ce que je pense faire : je vais cheminer en toute liàte , et me rendre bien vite où se trouve ce géant; et dès mon arrivée, je lui coupe la tète, je rétablis paisiblement la princesse dans ses États, et puis aussitôt je repars et viens revoir cet astre dimt la lumière éclaire mes sens. Alors je lui donnerai de telles excuses qu'elle-même applaudira à mon retardement, voyant qu'il tourne au jn ofit de sa gloire et de sa renommée ; car toute celle que j'ai acquise , que j'acquiers et que j'acquerrai par les armes dans le cours de cette vie , me vient tout entière de la protection qu'elle m'accorde , et de ce que je lui appartiens. — Hélas ! bon Dieu, dit Sancho, en quel état déplorâble me jjuraîl la oorvelle de votre grâce !. . Mais , dites-moi , seigneur, estce que vous pensez faire tout ce chemin gratis? et laisserez-vouB passer et perdre Foccasion d'un si haut mariage où la dot est un royaume qui a , m'a-t-on dit vraiment, plus de vingt mille lieues de tour; qui produit en abondance toutes les choses nécessaires au soulien de la vie humaine, et qui est enfin plus grand que le Portugal et la Castille ensemble? Ah! taisez-vous, pour Tamour de Dieu, et rougissez de ce que vous avez dit , et suivez mon conseil , et pardonnez-moi , et mariez-vous au plus vite au premier village où nous trouverons un curé; et sinon, voici notre licencié ipii s'en tirera à mei veille ; et songez que je suis d'âge à donner des cx)nseils, et que celui que je vous donne vous va comme un gant : car mieux vaut le moineau dans la

334 DON OVIGIIÛTTK.

main (jue la grue qui vole; et qui bdil pas prendre le bien que la fortune lui oiire purd le droit de se plaiu* dre. — Songe&-y toi-môme, Sancbo, répondit don Quichotte , si tu me donnes le conseil de me marier pour que je sois roi dès que j'aurai tué le géant, et que je puisse alors , à luoa aise , te laire des grâces , et le donner ce que je t ai promis , je t'avertis que, sans me marier, je puis très-facilement accomplir ton souhait ^ car, avant d'entrer au combat , je stipulerai que , si j'en sors vainqueur, on devra , que je me marie ou non , me donner une partie du royaume pniir (|ul* je pui&se la donner moi-même à qui me conviendra, et quand on me l'aura donnée , à qui veux-tu que je la donne, si ce n'est à toi? — Voilà qui est clair, répondit Sancbo; mais que votre grâce ne manque pas de choisir cette partie du royaume du coté de la uu r, aliu que si le séjour ne m en plaisait pas, je ])nisse embarquer mes vassaux nègres , et faire d eux ce que j'ai déjà dit, Ët ne vous mettez pas en peine d'aller voir pour le moment madame Dulcinée. Allez-vous-en plutôt tuer le géant , et finissons cette affaire qui , vrai Dieu , nie semble devoir être de grand iionueur et de irrend proiit. — Je te dis , Saiieho , répondit don Quichotte, que tu vois la chose comme il faut , et je suivrai ton conseil quant à ce qui est d'aller avec la princesse plutôt que de rejoindre Dulcinée ; mais je t'en avertis , ne dis rien à personne, pas même à notre compagnie de ce dont nous venons de causer ensemble ; car puisque Dulcinée est tellement réservée qu'elle ne veut pas qu^on sache rien de ses sentiments, il ne serait pas bien que ni moi ni un autre que moi vinssions à les révéler. — Mais s'il en est ainsi, répliqua Saiieho , comment votre gi'ace ordonne-l-elle à tous ceux que son bras a vaincus d'aller se présenter devant madame Dulcinée? N'est-ce pas signer de votre nom que vous l'aimez, que vous êtes son amoureux? Et puis(jue vous obliucz tous ces gens-là à s'aller jeter à deux genoux devant elle, et à lui dire qu'ils viennent

CfllPtTRE xxxt. 335

de votre part lui prêter obéissance, coinmciu pouvezvottfl cacher vos sentimeats Fun et l'autre ? — Oh ! que tu 68 simple et nigaud ! repartit don Quichotte ; ne voistu pas, S^ncbo , que tout cela tourne à sa gloire et à sa grandonr? Sache doue (jirà notre point de vue de la chevalerie, cest un grand liunueiir |)our une damo (ravoir plusieurs chevaliers errants à son service sans que leurs pensées aillent plus loin qu'à la servir, seulement parce que c*est elle , et sans espérer d'autre récompense de tons leurs honnêtes désirs que d^être agréés par elle pour ses chevaliers. — Mais, reprit Sanrlio , cVst de ce genre d'amour que J'ai entendu prêcher qu'il fallait aimer Notre-Seigneur pour lui-même, sans que nous soyons poussés par aucun espoir des récompenses célestes ou parla crainte des'peines éternelles; bien que je préférasse, juant à moi, Tniiner et le servir pour ce que je punirais. — Diable soit du vilain! s'écria don Quichotte, comme il a parfois de res|>rit et du bon sens ! On dirait vraimeAt que tu as étudié à Salamanque ! — Eh bien , ma foi , je ne sais pas seulement lire, » répondit Sancho.

Comme ils en étaient là , maître Nicolas leur cria d'attendre un peu à cause qu'ils voulaient se désaltérer à une petite source qui se trouvait sur le chemin. Don Quichotte s'arrêta au grand plaisir de Sancho , déjà las de tant mentir, et qui avait peur que son maître ne vint à le prendre sur le fait; car bien qu'il sût que Dulcinée était uiH' navsaiHH' (!u li>iiosoilne l'avait jamais vue de sa vie. Pendant cet nitervalle, Cardénio s'était velu des habits que portait Dorothée quand ils la rencontrèrent, lesquels, quoiqu'ils ne fussent pas en très-bon état, valaient cependant mille fois mieux que ceux qu*il laissait, îls mirent tous pied à terre auprès de la source, et, des provisions que le cure avait prises à la venta, ils apaisèrent, bien imparfaitement, la grande faim qu'ils avaient tous.

En ce moment un jeune garçon vint à passer sur le

330 BON auicHom.

chemin. Il s'arrêta pour regarder attentivement ceux qui étaient assis près de ta source , et bientôt il se pré*cîpita vers don Quichotte, et lui embrassant les genoux , il se mit i pleurer à chaudes larmes. « Ah ! mon bon seigneur, disait^l , est-ce que votre grâce ne me reconnaît pas? Regardez-moi bien. Je suis ce [);iuvi e André que votre grâce délia du chêne auquel j'éiais attaché. >» A ces mots, don Quichotte l'ayant reconnu , le prit par la main, et, se tournant vers la compagnie : « Afio que vos grâces, leur ditp-il, voient clairement de quelle importance il est qu il y ait au monde des chevaliers errants pour redresser les torts et châtier les outrages qu'y commettent les insolents et les pervers, vous sau- LVily a quelque, jour», p^JTprè. d'uabois, j entendis des cris et des accents plaintirs, comme d'une personne allligée et nécessiteuse. J'accourus aussitôt , poussé par mon devoir, vers l'endroit d'où me paraissaient sortir ces lamentablesaccents, et je trouvai attaché à un chêne ce jeune garçon qui^est là devant vous ; de quoi je me réjouis au fond de Tâme , car ce sera un témoin (jui pourra garantir la vérité de mes paroles.. .. U était, comme je vous ai dit, attaché à un chêne, nu de la téte à la ceinture , et un rustre que je sus depuis être son mmtre, le déchirait à coups d'étrivières avec les sangles d'une jument. A IMnstant même , je demandai à celui-ci ia cause d'un traitement aussi atroce. Le vilam me répondit que c'était son valet, et qu'il le fouettait ainsi parce que certaines négligences qu'il avait à lui reprocher sentaient plus la friponnerie que la bêtise. Làdessus cet enfant s'écria : « Seigneur, il ne me fouette que parce que je lui demande mes gages. » Le maître répliqua par je ne saisquelle longue justification, que j*cntendis bien , mais que je ne voulus pas admettre. Brel, je fis détacher ce pauvre garçon , et prêter serment au vilain quHl l'emmènerait chez lui et lui payerait ses ga« ges un réal sur Vautre , même avec intérêt.... N'est-ce pas vrai tout ce que je viens de dire, André, mon en-

fant ? i\'as-lu pas remarqué avec quel empire je commandai à ton maître » etavec (|ucUe humilité il me promitdefaîretoutce que ma volonté lui imposait? Réponds

sans te troubler, sans liésitei'. Dis à ces seigneurs c uranient la chose s est passée, alin qu^on voie bien de quel avantage il eat^ comme je prétends, que les chevaliers errants parcourent les grands chemins.

— Tout ce que votre grâce a dit est la pure vérité , répondit le jeune garçon ; mais la fin de l'affaire a tourné bien au rchoui s de ce ([u'iaiatj;ine grâce.

— Comment, au rebours 1 lit don Quichotte, est-ce que ce vilain ne l'aurait point payé?

— Non-seulement il ne m*a pas payé , répondit l'enfant , mais dès que votre grâce fut sortie du bois et que nous fumes seuls , il me reprit , in'aUacha de nouveau au mcme chêne, et de nouveau nie donna tant de coups d'étrivières , qu'il me laissa écorché comme un saint Barthélémy; et à chaque coup de fouet qu'il me donnait , il me disait quelque mot badin et plaisant pour se railler de votre grâce, tellement que, n'eût été la douleur, j'auiais ri de bon cœur de ce qu'il disait. Entin il m'a si bien arrangé que , depuis ce temps , je suis resté à rhôpital pour me guérir du mal que me fit alors ce méchant homme, et de tout cela la faute en est à votre grâce ; car si vous aviez suivi votre chemin , sans venir où Ton ne vous appelait pas et sans vous mêler des ailaires d'autrui , mon iiiaiii c sr^ serait contenté de me donner une ou deux douzames de coups de fouet, et puis il m'aurait lâché et payé tout ce qu'il me devait* Mais votre grâce vint l'insulter si mal à propos , et lui dire tant d'injures que sa bile s'échauffa, et, comme il ne put se venger sur vous , c'est sur moi (|ue le nuage a crevé; si bien que jamais de ma vie , je crois , je ne m'en remettrai. — Le mal fut, dit don Quichotte , que je m'éloignai trop tôt; il aurait fallu rester jusqu'à ce que tu fusses payé. J'aurais dû savoir, en effet , par tant d'expériences, que jamais viiaiu im- Lient sa promesse à

338 DON QUIGBOÏIË.

moins qu'il n'ait intérêt à la tenir. Mais tu n'as pas oublié sans doute , André , que je jurai , s'il ne te payait pas, de revenir le chercher, et que je saurais le retrouver, se fût-il caché dans le \entre de la baleine. — Oui , c'est vrai , reprit André ; mais cela n'a servi de rien. — Maintenant tu vas voir si cela sert à quelque chose , >» répliqua don QuicboUc. Li cela dit , il se leva brusquement , appela Sanrho et lui commanda de seller Rossinante qui s'était mis à paître pendant que les autres mangeaient. Dorothée demanda alors à don Quichotte ce qu'il voulait faire. Celui-ci répondit qu'il voulait aller à la recherche du vilain , le châtier de son infâme conduite, et faire payei' André justju'au ckruiep maravédis, en dépit de tous les vilains du monde. A quoi elle répliqua qu'il prît l)ien garde que, diaprés le don promis, il ne pouvait s'entremettre en aucune entreprise jusqu'à ce qu'il fût venu à bout de la sienne , et que, sachant cela mieux que personne, il devait se calmer jusqu'au retour de son royaume. « .l'en conviens, répondit don Quichotte , et il faut bien qu'André prenne patience jusqu'à mon retour, comme vous dites, madame ; mais je promets et jure de nouveau de ne plus reposer alors qu'il ne soi^ bien vengé et payé.

— Je me soneie ]>eu de ces serments, dit André; j'aimerais mieux avoir maintenant de quoi me rendre à SéviUe que toutes les vengeances du monde. Donnezmoi, si vous l'avez là , quelque chose à manger ou à mettre diins ma poche, et (jiic Dieu vous conserve, aiusi que tous les chevaliers errants auxquels je souhaite d'avoir aussi bonne chance pour eux-mêmes qu'ils l'ont eue pour moi. » Sancho tira de son bissac un morceau de pain ainsi qu'un morceau de fromage , et les présentant an jeune garçon : « Tenez, Audré, mon ami , lui dit-il, de eeltc façon nous aurons tous attrapé une part de votre disgrâce. — Et quelle part aves^vous attrapée, vous? demanda Ândré. — Cette part de pain et de fromage i[ue je vous donne , répon-

CiiAFiiHE XXXI. S39

dit Sancho. Dieu sait si elfe doit ou non me faire faute.

Car apprenez , mon ami , que nous autres ëcuyers de chevaliers errants , nous sommes sujets à endurer la * faim et la misère, et même d'autres choses que l'on sent mieux qu'on ne peut les dire. » André prit le pain et le fromage , et voyant que personne ne se disposait à lui donner autre chose, il baissa la téle et, comme on dit vulgairement , pendit ses jambes à son cou. Mais avant de partir, 8\ i mt tourné vers don Quichotte: « Pour l'amour de Dieu , seigneur chevalier errant , lui dit-il, si vous me rencontriez une autre fois, quand bien même vous me verriez mettre en morceaux, gardez-vous de venir à mon secours , et laissez-moi avec ma disgrâce, laquelle ne scia jamais comivdiable à celle (]in me viendrait de la protection de votre seigneurie, que Dieu confonde et maudisse ainsi que tous les chevaliers errants que le monde a vus ndtre ! » Don Quichotte se levait pour châtier le drôle ; mais celui<K}i se mit à courir de tacon que personne ne put songer à le poursuivre. Notre chevalier demeura donc, fort en colère de [ histoire d'André , et les autres eurent besoin de faire grande attention à ne point éclater de rire, pour ne pas achever de l'irriter tout de bon.

CHAPITRË XXXll.

Qui traite de ce qui arriva dans la Tenta à toute la quadrille de don

Quichotte.

Le bon repas terminé, on remit aussitôt les selles aux moutures , et , sans qu'il se passât aucun événement digne d'être rapporté, on arriva le lendemain à la venta, objet d'épouvante et d'borrcu r pour Sancho Panza. Celuici aurait bien voulu n'y pas mettre les pieds ; mais ce ne fut pas pos>ible. l.e ventero, sa femme et leur lille, ainsi que Maritornc , qui virent de loin venir don Quichotte

Digitizea by <jOOgle

340 UON QUlCIlOilK.

et Saacho, sortirent à leur rencontre et les accueillirent avec de grandes démonstrations de joie. Notre cheva-

• lier les reçut d'un air grave et solennel , et leur dit de lui préparer un lit meilleur que la premiJ i e lois ; à (juoi l'hôtesse rëpoadit que , pourvu aussi qu'il payât mieux, que l'autre fois, on lui donnerait une couche de prince. Don Quichotte Payant promis, on lui dressa un lit passable dans ce même galeias qui lui avait servi d'appartement; et il alla se coucher bien vite , car il avait le corps tout brisé et il éiail exténué de besoin de sommeil.

Dès que notre chevalier eut fermé sa porte, rhôtesse s'approcha du barbier, lui sauta au visage, et, saisissant sa barbe t « Par ma^foi, lui dit-elle , vous ne vous servirez pas plus longtemps de ma queue en guise de barho, et vous allez me la rendre tout de t^iiite; d'autant qu à présent leseiiets de mon mari traînent par terre, que c'est une honte... je veux parler du peigne que j'accrochais à ma bonne queue. » Mais Pliôtesse avait beau tirer, le barbier ne voulait pas rendre la barbe. Enfin le curé lui dit qu'il pouvait la rendre, qn'on n^avait pas besoin de pousser plus loin ce stratagème , et qu'il pouvait se découvrir et se montrer sous sa véritable forme. « Vous direz à don Quichotte, ajouta-t-il, quV près avoir été dépouillé par les galériens, vous êtes venu en fuyant vous réfugier dans cette venla ; et s'il s'mloi nie de ce qu'est devenu Técuyer de ia prmcesse, on lui dira qu'elle l'a envoyé devant pour annoncer aux gens de son royaume comme quoi elle allait y rentrer , accompagnée de leur commun libérateur. » Sur cela , le barbier rendit de bon e(X3ur la ijueue à la ventera, et les autres lui restituèrent pareillement les diverses nippes qu elle avait prêtées pour la délivrancededon Quichotte.

Tous les gens de la venta étaient restés émerveillés de la beauté de Dorothée, et même de la bonne mine du berger Cardénio. Le curé fit préparer à diner avec ce qui se trouvait daus la venta, et l'hôte, dans l'espoir d'être mieux payé , leur servit un raisonnable repas.

GHÀPITAE XXXIK Mi

Cependant don Quichotte continuait de dormir , et Ton fut d'avis de ne point l'»*veillor . le lit devant lui eiro meilleur que la table. Le repas achevé, on s'entretint devant le ventero, sa femme, sa fille, Maritorne, et tous les voyageurs de Tétrange folie de don QuichoUe et de VétsA où on Tavait trouvé dans la montagne. L'bôtessc raconta ce qui lui était arrivé avec le galant muletier , et après avoir regardé si Sanclio n'était pas là , ne le voyant pas, elle conta aussi l'aventure de sa berne , ce qui n'amusa pas peu la compagnie. Le curé ayant pris occasion de dire que c'étaient les livres de chevalerie qu'avait lus don Quichotte , qui lui avaient tourné la tête : « Je ne sais comment cela peut se faire, s'écria le ventero ; car pour mon compte, ep vérité, je ne sache pas au monde de meilleure lecture. J'ai là deux ou trois de ces livres (sans compter d'autres papiers), qui, . sans mentir , m'ont souvent rendu la vie , non-seulement à moi , mais à beaucoup d'autres. Dans le temps de la inoissoii , quantité de moi^sunneurs viennent se réunir ici les jours de fête, et parmi euxil y en a toujours quelqu'un qui sait lire ^ et celui-là prend en main un de ces livres, et nous nous mettons plus de trente autourdelui.et puis nous l'écoutons avec tan tde plaîsirque cela nous ôte des milliers du cheveux, blancs. Du lucjins, pour ce qiii est de moi je puis dire que, quand j'entends raconter ces furieux et terribles coups d'épée que vous détachent les chevaliers, il me prend grande envie d'en faire autant, et je voudrais ne plus entendre que cela jour et nuit. — Et moi tout de même, dit la ventera, d'autant que je n'ai de bons monients dans ma maison que ceux (jue vous passez à eulendre lire; car cela vous charme à tel point que vous ne pensez plus pour lors à gronder. — Ah ! c'est bien vrai , fit Mariterne, et, de bonne foi , j'ai grand plaisir moi aussi à écouter ces choses-là qui sont fort jolies; surtout quand on raconte que l'autre dame est sous des orangers, s'emhrassant avec son chevalier, tandis qu'une duègne

342 0011 OVICHOTTB.

lait pour eux sentinelle, morte d'envie et tremblante de peur. Tout cela, dis-je, est doux comme miel. — Et à vous que vous en semble, ma belle demoiselle ? dit le curé, s'adressant à la fille du ventero. — Sur mon àme, seigneur , je ne sais trop, répondil-ellc; mais j'écoute comme les autres, et bien cjue je ne comprciiin' cfuere, cela m'amuse aussi , d'entendre. Mais moi , ce que ' j'aime , ce ne sont pas les coups que mon père aime tant, ce sont les lamentations que font les chevaliers quand ils sont loin de leurs dames, et vraiment je pleure quelquefois de hi pitié qu'ils m'inspirent. — Ainsi , mademoiselle , l eprit Dorothée , vous ne les laisseriez donc pas se lamenter longtemps , si c'était pour vous qu'ils fussent à pleurer? — le ne sais trop ce que je ferais , répondit la jeune fille ; mais je sais bien qu'il y en a |)armi ces dames de si cruelles, que leurs chevaliers les appellent tigres, païUht'ios et autres immondices Ah ! Jésus! je ne puis nVexpliquer quelles

femmes ce peut être, sans âme et sans conscience , qui , pour ne pas regarder un bonnôte homme, le lais-» sent mourir ou perdre ia raison. Je ne sais pourquoi . tant de façons. Si elles font tout cela pai- sagesse, eh bien, qu'elles se laissent é[)ouser, puisque les autres ne demandent pas mieux. — Taisez-vous, petite fille, dit la ventera , vous paraissez en savoir long sur ce su* jet, et il n'est pas séant aux demoiselles d^en savoir lauL, ni de tani parler. — Puis({ue ce seigneur m'iuterroge , répondit-elle, il fallait bien lui répoudre. — Maintenant, dit le curé, apportez-moi ces livres, seigneur hôtelier, je voudrais les voir.— Très-volontiers, » rëpondit celui-ci , et , passant dans sa chambre , il en rap« porta une vieille malle fermée d'un petit cadenas, qu'il ouvrit, et de laquelle il tira trois gros volumes et quelques manuscrits d'une fort belle main. Le curé prit les livres, et le premier qu'il ouvrit c'était don Cirongilio de Thrace, l'autre , FéliX'-Mars d'Hyrcanie, et le troisième, V Histoire du grand capitaine Gonzalve de CoV"

GHAPITAE XXXIL 343

doue , avec la Vie de Diègue Garde de Parédès. Aussitôt après avoir lu le titre des deux premiers ouvrages, le curé se tourna vers le barbier : « Comj)ère , lui dit-il , la gouvernante et la nièce de notre ami nous font faute eo ce moment. — Oh! que non, répondit le barbier, je saurai aussi bien qu'elles les porter à la basse-cour ou les jeter dans la cheminée; car vraiment il y a un fort bon feu. — FJi ({uoi ! dit le ventero , votre grâce veut-elle donc brûler mes livres? — Non , rien (jue ces deux-ci , répondit le curé , le don Cirongilio et ie Félix^ Mars, — Allons donc, reprit le ventero , est-ce que, par aventure , mes livres sont hérétiques ou flegmatiques, que vous les voulez brûler? — Schismati(iues , vous voulez dire, mon ami , interrompit le barbier, et non flegmatiques.— Justement, répliqua le ventero; mais si vous voulez en brûler quelqu'un , que ce soit celui du grand capitaine et de ce Diègue Garde ; car je laisserais plutôt brûler ma femme et mes enfants qu'aucun des deux autres. — Mais , mon anii , repi it le curé , ces deux livres-ci sont des contes mensongers, remplis de sottises et d*extravagances ; Tautre , au contraire, est une histoire véritable contenant les faits et gestes de Gonzalve de Cordoue qui , par ses grands et nombreux exploits , mérita dans le monde entier le surnom de grand capitaine, surnom brillant et glorieux que lui seul a mérité. Quant à ce Diègue Garcie de Parédès, ce fut un chevalier considérable, natif de la ville de Truxillo en Estramadure , guerrier de haute valeur et d'une telle force de corps , (ju'avec trn doigt il arrêtait une roue de moulin dans sa plus grande furie. Un jour, s'étant placé à reuireo d'un pont avec une épée à deux mains, il tint en échec toute une armée innombrable, et il accomplit d'autres exploits, tels que, si au lieu de les écrire et de les raconter lui-même avec la modestie d'un chevalier qui est son propre historien, il les eût laissés écrire librement par un autre, ces ex])loits feraient oublier ceux des Hector, des Achille et des Roland. —

344 DON OÏII^^'ROTTE.

Pardieui dit le vcntero , voilà bien de quoi s'étonner! arrêter une roue de moulin L . . Usez donc , je vous prie , ce que j'ai lu de Félix*-Mars d'Hyrcanie , qui , d'un seul revers, coupait cincy ^jéants par le milieu du corps, absolument commi^ s'jIs eussent clé des raves, eomiiie ces petits moiniilous que font les enfants. Et une autre fois , il attaqua tout seul une très-grande et très-puissante armée où se trouvaient plus d'un million six cent mille soldats, tous armés de pied en cap, et il vous les mit en déroute, comme si ceùL été des troupeaux de moutons. Et que me direz-vous de ce brave don Cirongilio de Thrace qui fut si vaillant et si téméraire, comme vous le verrez dans son livre , où Ton ra* conte qu'un jour, tandis qu'il naviguait sur une rivière , voilà que du milieu de Teau sort un dragon de feu , et , dès qu'il le voit, don Cirongilio lui saute dessus, se metà califourchon sur ses épaules écailleuses , et de ses deux mains , lui serre la gorge avec tant de force que le dragon, voyant que l'autre allait l'étrangler, n'eut d'au- ^ tre ressource que de se laisser aller au fond du fleuve , einnicnauL avec soi le chevalier qui ne voulut jamais lâcher prise , et quand ils lurent arrivés tout au fond , il se trouva dans un palais et dans un jardin si jolis que c'était merveille ; et à l'instant même le dragon se changea en un vénérable vieillard qui lui dit tant de belles ciiuses (jue c'est ravisï^ iuL de les entendre. Allez, allez, seigneur, si jamais vous lisiez cela vous eu deviendriez fou de plaisir; et puis, ma foi, deuK figues pour ce grand capilaine et pour ce Dicgue Garcie que vous dites. »

Quaud Dorothée entendit cela, elle dit à voix basse à Cardénio : « H s'en faut peu que notre hôte ne fasse le second tome de don Quichotte. — C'est ce qu'il me semble, répondit Cardénio; car, à la manière dont il parle, il tient pour article de foi que tout ce que disent ces livres est arrivé au pied de la lettre, et tous les c<ii mes d*'chaussés ne pourraient pas l'en faire revenir. — Mais planez garde^ mon ami , répétait cepen-

r.UAPlTRK \XXII.

danl le curé, qu'il n'y a jamais eu au monde de Kélix- Mars d'Hyrcanie, ni de Cirongilio de Tbrace, ni d'autres

chevaliers de même espèce, dont parlent les livres de chevalerie. Tout cela n'est que mensonges, fictions , inventions de beaux esprits oisiis qui les composèrent dans le but que vous dites , celui de faire passer le temps, comme le passent, en les lisant, vos moissonneurs; et je vous jure en vérité, que jamais il n*y a en dans le monde de tels cheval icrs , el que jamais on n'y a vu ni tant d'ex|)loits, ni tant d'extravagances. — A d'autres, repartit le veaiero ; à un autre chien eet os4à ! Est-ce que je ne sais pas où le soulier me blesse, ei combien j'ai de doigts dans la main? Ne pensez pas me faire avaler de la bouillie ; car je ne suis plus au maillot. Vous me la donnez belle de vouloir me faire accroire que tout ce que racontent ces bons livres ne serait qu'extravagances et mensonges. Des livres imprimés avec licence et approbation de messeigneurs du conseil royal ! comme si c'étaient là des gens capables de laisser imprimer tant de mensonges à la fois , tant de batailles et d'enchantements qu'on en perd la tête! — Mais je vous ai déjà dit, mon ami, répliqua le curé, que tout cela s'écrit pour amuser nos moments perdus; et de même que dans les républiques bien ordonnées on permet quMl y ait des jeux d'échecs , de paume, de billard, puLir divertir ceux qui ne veulent, ne peuvent ou ne doivent point travailler, ainsi l'on permet d'iuipriraer et de vendre de tels livres dans la pensée qu'il ne se trouvera personne d'assez ignorant et d'assez simple pour admettre comme véritable aucune des histoires qui s'y racontent; et si j'en avais le loisir en ce moment, et que l auditoire le requît, je dirais quelles sont à mon avis, les conditions que doivent remplir pour être bons les livres de chevalerie, et peut-être y auraitil quelques personnes pour qui cela ne serait ni superflu, ni fastidieux; mais un tem*ps viendra , j'espère , ou il me sera permis de m'en entendre avec ceux qui peu-

vent y mettre ordre. En attmidaiit, eeigneur ventero,

croyez à ce que je viens de vous dire ; reprenez vos

livres, arrangez-vous de leurs vérités ou de leurs mensonges, et grand bien vous en advienne. Dieu veuille que vous ne clochiez pas du même pied que votre hôte don Quichotte ! — Oh ! pour cela non, répondit le ventero , je ne serai pas assez fou , moi , pour me faire chevalier errant. Je vois bien que les choses ne se passent plus à présent comme elles se [)assaiont dans ce tempslà, alors que ces fameux chevaliers erraient , dit-on, par le monde. »

Sancho, qui s'était trouvé présent à la seconde moitié de cet entretien , demeura tout confus et tout pensif de ce qu'il avait ouï dire que les chevaliers errants étaient passés de mode , et que tous les livres de chevalerie n'étaient que sottises et mensonges. Aussi se proposa-t-il au fond du cœur d'attendre à quoi aboutirait ce voyage de son maître , bien décidé, si le résultat li en était pas aussi heureux qu'il le |)ensait, à le planter là , et à s'en retouiMier vers sa femme et ses enlants, pour reprendre ses travaux accoutumc's. Ce* pendant le ventero emportait sa malle et ses livres; mais le curé lui dit : « Attendez , je veux voir quels sont ces papiers écrits d'une si belle main. L'hôtelier les tira de la malle, et les donna à lire au curé. Celui-ci vit qu'ils formaient un ouvrage de huit feuilles manuscrites, au commencement duquel il y avait ce titre en gros caractères : Nùuvelle du curieux malavisé. Le curé ayant lu à part soi trois ou quatre lignes , dit : « l'Aï vérité, le titre de cette nouvelle me plaît assez, et j'aurais envie de la lire tout entière. — Votre révérence n'y aurait pas de regret , répondit le ventero je vous dirai que plusieurs voyageurs qui l'ont lue ici én ont été fort contents et me Vont demandée avec instance ; mais je n'ai jamais voulu la leur céder, pensant la rendre à celui qui a oublié chez moi cette malle avec les livres et les papiers; car il pourrait bien

cuimAE xxxii, 347

quelque jour revenir par ici, et qiioi(]ue assurément les livres doivent me faire faute, par mu foi I je les lui rendrai; ear enlin, pour être ventero, je n'en suis pas moins boa cliréùea. — Vous avez graudement raison , mon ami y reprit le curé; mais pourtant, si la nouvelle me plaît , vous me la laisserez bien copier. — Oh ! pour cela, répondit le ventero, très-volon tiers. >»

Peudant cette conversation , (^ardéniu avait pris la nouvelle et en avait lu quelques phrases; et, comme il on fut aussi content que le curé, il le pria de la lire à haute voix pour que tout le monde Tentendît. « Je la lirais de bon cœur, répondit le curé, s'il ne valait pas mieux employer le temps à dormir qu'à lire. — Pour moi, dit Dorulhëe, ce qui me re[)oscra le mieux, ce sera de passer une heure ou deux à écouter quelque histoire, car je n'ai pas encore l'esprit assez calme pour pouvoir dormir quand il le faudrait. — S'il en est ainsi, reprit le curé, je veux bien la lire, ne serait-ce que par curiosité; peut-être la nùtie ne sera pas trompée! »» Maitre Nicolas lui adressa la même lïrière, Saucho également; ce que voyant le curé, et persuade qu'il ferait plaisir à tous les assistants , et que lui-même aurait sa part de ce plaisir : « Eb bien donc » dit^il , soyez tous attentifs : voici de quelle manière commence «la nouvelle . »

CilAi'iiriL XWiil.

Où J>e coiUe la nouvelle du cciUEUX malavisé.

A Florence, belle et fameuse ville d'Italie, dans la ])roviuce noiiuiiee Toscane, vivaient Anselme et LoLario, deux gentilslionimcs de riche et illustre famille , et liés ensemble d'une telle amitié que tous ceux dont ils étaient connus les appelaient par excellence les deux umis. Tous deux étaient jeunes et garçons; tous deux avaient le môme âge et les mômes goûts, ce qui buiU-

348 i)o.\ QUicuuiiE.

sait pour qu'ils éprouvassent Tun paur Tautre une affection réciproque. A la vérité Anselme était plus porté aux amoureux plaisirs , tandis que J.otario préférait ceux de la chasse; mais à l'occasion Anselme sacrifiait ses ' goûts pour suivre ceux de Lotario , et Lolario , à son tour, savait renoncer aux siens pour se livrer à ceux d'Anselme ; de cette façon leurs volontés mai cbaient si parlailement d'accord , que cette harmonie eût défié celle de l'horloge la mieux l ëglee. Or, Anselme s étant éperdument épris d'une noble et belle personne de la môme ville ^ qui appartenait aux parents les plus recommandâmes, et ne se recommandait pas nionis par elle-même, résolut, avec l'approbation de son ami Lotario , sans l'avis duquel il ne taisait rien , de la demander en mariage. Ainsi fut fait; Lotario fut l'ambassadeur, et il conduisit la négociation si heureusement pour son ami, qu'en peu de temps Anselme se vit en possession de l'objet de ses désirs. Camille, de son eolé, était si contente d'avoir oblenu Anselme pour époux, qu'elle ne cessait de rendre grâces au ciel , ainsi qu'à Lotario , par l'enlr^ise duquel lui était venu tant de bonheur.

Les premiers jours qui suivirent les noces (ces jours-là' sont d'ordinaire consacrés aux réjouissances), Lolario continua, comme par le passé , à venir fréquemment chez son ami , en s'efforçant de l'honorer et de le fêler de son mieux; mais, les noces achevées, et dès que les visites cl les ielicilations eurent commpncé à se calmer, Lotario commença à ralentir peu à peu ses allées et venues dans la maison de son ami. Il lui semblait j et ce doit être aussi l'opinion de tous les hommes d'esprit et de sens , qu'il ne faut plus visiter un ami marié aussi librement que lorsqu'il était garçon ; car , bien que la véritable amitié doive être dégagée de tnuLe espèce de soupçon, cependant Thonneur d'un mari est chose si délicate que des frères mêmes y peuvent porter atteinte » à plus forte raison des amis.

GHAPiTAE XXXIII. ;U9

Anselme remarqua l'abandon de Lotariu ; il s'en plaignit à lui vivement, disant que, s'il eût su qno son mariage pût devenir un obstacle à leur liaison , il ne l'aurait jamais conclu , et que , si les bons rapports qui n'avaient cessé d'exister entre eux tant que lui-même < lait resté garçon , leur avaient mérité ce doux surnom des (Ifuramis, il ne fallait point permettre, j)ar une circonspection exagérée et sans motifs, qu'un surnom si rare et si précieux vint à se perdre ; qu'il le suppliait donc y si de l'un à Tautre une pareille expression n'était pas déplacée, de redevenir maître et seigneur de sa maison , (Vy entrer et d'en sortir avec la même liberté qu'auparavant, l'assurant que son épouse Camille n'a** vait d'autre goût, d'autre volonté que le goût et la volonté qu'il désirait qu'elle eût, et que, sachant quelle tendre amitié les avait unis , elle était surprise et peinée de voir maintenant la froideur de Lotario. A tous ces discours et à d'autres semblables qu'Anselme tint à Lotario, afin de le décider à reprendre ses anciennes habitudes , Lotario répondit avec tant de sagesse, avec tant de bon sens et d'esprit qu'Anselme demeura satisfait des bonnes dispositions où il trouvait son ami , et ils convinrent que , deux fois par semaine et les jours de fête, Lotario irait diner chez Anselme. Mais, bien qu'il s'y fût engagé , Lotario se proposa de se conduire toujours avec Texlrême réserve qu'exigeait l'bonneur de son ami , dont la réputation lui était plus chère que la sienne propre. 11 disait, et avec raison, que lu mari à qui le eiel avait donné une femme belle, devait être aussi circonspect sur le choix des amis qu'il recevait dans sa maison que sur celui dea amies que voyait sa femme; car ce qui ne peut ni se faire ni se comploter dans les promenades , dans les temples , dans les stations dévotes et les fêtes publiques (que les maris ne peuvent guère interdire h leurs ienunes) , se eom[)lote et se facilite chez l'amie ou la parente dont ou se croit le mieux assuré. Lotario disait aussi que les maris au*

350 uoN QuicHom.

raient besoin d'avoir chacun quelque ami qui les avertit des négligences qu'ils pourraient commettre; car la plupart du temps il arrive que le grand amour qu'un mari porte à sa femme Fempêche de bien j uger sa conduite et

de lui dire, par crainte de l alHiger, ({u'cllc lasse certaines choses qui lui binaient à hoaueur, ou qu'elle s'abstienne de quelques autres qui Uniraient par lui attirer du biàme ; ce à quoi , avec les avertissements d'un ami , il pourrait aisément remédier. Mais où trouver cet ami aussi sensé, aussi loyal, aussi dévoué que le demande Lotario? Pour moi ^ je n'eu sais rien assurément. I. otarie seul pouvait être cet ami , lui qui, avec tant de soin et de sollicitude , veillait sur Thonneur d'Anselme, lui qui s'efforçait d'éloigner sous toutes sortes de prétextes les jours convenus ])our ses visites, alin que le ]Hiblic oisif, dans sa mali^^ne cui i»»ité , ne vînt pas à remai^quer l'assiduité d'un jeune et riche gentilhomme, doué de toutes les qualités qu'il savait avoir, dans la maison d'une personne aussi belle que l'était Camille ; car bien que la vertu de celle-ci eût dû contenir la langue môme de la médisiuee, il ne voulait pas toutefois risquer de compromettre ni la réputation , ni Thonneur de son mari. ÎSn conséquence , la plupart des jours eonveuus il les consacrait à d'autres choses qu'il prétendait indispensables ; et de la sorte les plaintes de l'un et les excuses de l'autre prenaient-elles une boauc partie de ces jours-là.

Or, un jour qu'ils se promenaient tous deux dans une prairie hors de la ville , Anselme parla ainsi à Lotario : « N'auras-tu point pensé, mon cher Lotario, que je

dusse répondre par une i^rutilnde sans bornes à toutes les grâces dont Dieu m'a comblé eu me Taisant naître de parents comme les miens, en me prodiguant d'une maio libérale les biens de la nature et ceux de la fortune , surtout à la grâce plus grande encore qu'il m'a faite en me donnant toi pour ami et Camille pour femme, deux faveurs que j'estime, sinon autant que je le devrais , du

CHAPITBE xxxm. 351

moins autant que je le puis. Ëh bien ! avec tous ces avantages que les auti^es hommes seraient si contents de

posséder, moi je passe la vie de l'homme le plus triste et Iti plus découragé qu'il y ait au monde. Depuis je ne 8âis combieu de jours un désir me presse et m'obsède, si étrange , si bizarre , et si hors du commun usage , que je m'étonne de moi-même, que je m'accuse et me gronde à part moi, que je voudrais le taire et le cacher à mes propres pensées ; mais ne pouvant pins eontenir ce secret, je veux le confier en dcpol à ta discrétion , bien persuadé que, par les soins que tu mettras, comme ami véritable , à me guérir , je me verrai bientôt délivré des angoisses qu'il me cause , et que ma joie viendra par ta priidcnceau iiiciiic point ou ma tristesse est venue par ma lolie. »

Lotario , surpris, écoutait Âiiseliiie , ne sachant à quoi tendait un si long préambule; et, bien qu'il cherchât dans son imagination quel pouvait être ce désir qui ob*

sédait ainsi son ami , il ne pouvait le deviner. Enfin , pour sortir promptemeut dr l'agonie où ces paroles l'avaient mis, il lui dit que c'était taire outrage àVa vive amitié que de chercher tant de détours i)our lui contier ses plus secrètes pensées , puisque Anselme pouvait être assuré qu'il devait attendre de lui ou des conseils pour les diriger, ou des moyens pour en obtenir la réalisation. » Tu as raison , répondit Anselme , et , dans cette contiance, je t'apprendrai, mon cher Lotario , que le désir qui me tourmente » c'est de-savoir si Camille , mon épouse ^ est aussi vertueuse , aussi parfaite que je le crois. Or, je ne puis m'assurer de la vérilé à cet égard, qu'en Ti prouvant de manière que l'expérience rende manifeste la pureté de sa vei tu , conuiie le leu démontre celle de l'or. Je pense en effet, mon ami, qu'une femme n'est vertueuse qu'autant qu'elle est ou n'est pas sollicitée , et que celle-là seule peut s'appeler forte, qui résiste aux promesses, aux présents, aux larmes, aux sollicitations continuelles d'un

ooN oriCHOiii:.

amant empressé. Quel mérite y a*t-il ii uno femme de demeurer sage , si pereonoe ne l'engage à cesser de Tetre? Est-il étonnant qu'elle soit réservée et circonspecte celle à qui l'on ne laisse aucune occasioa de s'échapper, celle qui connaît assez son mari pour savoir qu'elle payera de sa vie le premier oubli de ses devoirs? Aussi la femme vertueuse par crainte ou faute d'occasion, je ne veux pas la tenir en même estime que celle qui est sollicitée , pouisuivie et qui triomphe de toutes les tenlatious. Eu conséquence » par toutes ces raisons et beaucoup d'autres que je pourrais ajouler à Tappui de mon opinion , je désire que mon épouse Camille passe par ces difficultés , et qu'elle soit, pour ainsi dire, mise au creuset des poursuites et des adoi ations d'un homme digne de prétendre à ses laveurs. Si, comme je l'espère , elle sort victorieuse de la lutte , alors je tiendrai mon bonheur pour sans égal ; alors vraiment je pour* rai dire que mes souhaits sont comblés , et que j'ai reçu en partage la femme forte, celle dont le Sage a dit : Qui la trouvera? Mais quand même arriverait tout l'opposé de ce que j'imagine, le plaisir de voir que je ne m'étais pas trompé dans mon opinion me dédommagera de la peine que pourra me causer à bon droit une si coùleiisc expérience. Enfin, comme rien de ce que tu j>ourras me dire à l'enconlre de celle fantaisie ne saurait me détourner d'y donner satisfaction , je veux , mon cher Lotario , que toi-même tu te disposes à me prêter ton concours. Je te procurerai les occasions, et rien ne te manquera de ce tpie jejugerai nécessaire pour solliciter une femme hniintMe, modeste, réservée et désintéressée. Un des motils (jui me décident à te confier de préférence une entreprise si délicate , c'est de songer que si Camille est vaincue par toi , tu n'abuseras pas rigoureusement de la victoire et tiendras pour fait ce que des considérations d'amitié et d'honneur t'auront empêché de faire. De celte manière je ne serai olfensé que par l'intentiou, et mon outrage restera enseveli

CIÏAPITBE 353

dans le secret de ion silence, qui sera, je le sais, pour ce qui me regarde , étemel comine celui de la mort. Ainsi donc, si tu veux que je goiilc une vie qui puisse s appeler de ce nom, il te faut enlrei* sans délai dans la lice anjoiireuse, non pas avec lenteur et timidité, mais avec autant de zèle et d'empressement que mon désir l'exige et que Tattend ma confiance en ton amitié. •»

Telles furent les paroles d'Anselme àLotario, et celui-ci récouta avec tant d'attention qu'il n'ouvrit pas les lèvres avant (pic; son ami eut cessé de parler. S'apercevant qu'il avait fini, d'abord il le regarda quelques moments fixement, comme il aurait regardé un objet inconnu et dont Taspect aurait excité chez lui un étonnement mêlé de crainte; puis, il prit la parole : « Je ne puisme persuader, ù mon cher Anselme, lui dit-il, que tout ce que tu viens de dire ne soit pas une plaisanterie; sans cela , si j'eusse pensé que tu parlais sérieusement , je ne t'aurais pas laissé continuer ainsi , et en cessant de t'éconter j'aurais coupé court à ta longue harangue. Sais-tu ce que j'imagine? ou que je ne te connais pas ou que je te suis moi-nienie inconnu. Mais non ; je sais bien que lu es Anselme, et toi tu sais que je suis Ix)tario. Seulement , et par inalbeur» je crois , tu n'es plus le même Anselme , et tu dois croire toi que je ne suis pas non plus le même Lotario; car ni les choses que tu m'as dites ne sont de cet Anselme mon ami, ni celles que tu me demandes ne pouvaient se demandera ce r.utario que lu connais; un véritable ami ne devant éprouver le dévouement d\m autre, que» comme a dit un poëte , usque ad aras, c'est-à-dire» ne devant pas exiger de !*amitié rien qui soit contre Dieu. Mais si un gentil * a pensé cela de l'amitié , à combien plus forte raison ce doit être l'opini on d'un chrétien qui sait qu'à aucune ailcction buaiaiue ne peut être sacrifié Tamour divin ! et, si l'ami en vient au point d'ou-

* rèriolès (voy. Plutarque, De la mauvaUt honte,.

blier ses devoirs envers le ciel pour ses devoirs envers ramitié, cene sera pas du moins pour de vains et frivoles

molils, mais bien dans des circonstances où il y va de l'honneur on de la vie de son ami. Or, dis-moi, Anselme, lequel des deux se trouve chez toi en péril, poui^que je m'expose à te complaire et à t'obéir en une chose aussi détestable que celle que tu me demandes ? ni l'un ni Taiitro , assurément. Tu me demandes, au contraire, si je ne me trompe, que j'essaye , que je m\*flbrce de t'ôter l'honneur et la vie, et de mêles 6 ter en même tenijis ; car enfin , si je i ôte Thonneur^ il est clair que je t'ôte la vie , puisqu'un homme déshonoré est pis que mort; et si je suis , comme tu le veux , l'instrument de ton malheur, neviens-je pas égaleuient à perdre mon honneur personnel, et, par conséquent, à perdre aussi la vie? £iM)ute , mon cher Anselme , et , je te prie , aie la patience de ne pas m'interrompre jusqu^à ce que j'aie fini de te dire ce qui se présentera à ma pensée touchant ton bizarre désir. Nous aurons ensuite tout le loisir, toi de me répondre , et mui de t'écouter. — Très- volontiers , reprit Anselme, dis ce que tu voudras. » Et Lotario poursuivit de la sorte ;

u 11 me semble, 6 Anselme , que tu as à présent l'esprit comme l'ont toujours eu les musulmans, auxquels on ne peut laii e comprendre la iausseté de leur secte, ni pai' des citations de la sainte Écriture, ni par des raisonnements tirés des spéculations de l'intelligenoe , on fondés sur des articles de foi i il faut leur rapporter des exemples frappants, évidents, palpables, indubitables, des démonstrations malliématiques qui ne se puissent mer, comme lorsqu'on dit : ,S/ de deux par^ ties égales nous ôions des parties égales , celles qui res^ tent sont encore égales. Et , comme ils ne comprennent même pas cela sur de simples paroles , il faut le leur mettre sous les veux, le leur démontrer avec les mains; et pourtant personne ne peut venir à bout de les convaincre des vérités de notre sainte religion. C'est pré-

Page 1