‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 70 sur 100 · CHAPITRE XXXYU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXYU

son esprit. Klle aurait voulu s'approcher d'elle et lui adresser <jiu1(|uls jiaroles de corisolation ; mais don Femaiid la retenait encore. Celui-ci, plein de i onfusion et de trouble , après avoir un long moment iixé ses regards sur Dorothée , ouvrit enfin les bras , et rendant la liberté à Lucinde : « Tu as vaincu , s'écria-t-il , belle Dun^thée, lu as vaincu I Comment aurait-on le courage de résister à tant de mérites réunis ? » Encore mal remise de son évanouissement, Lucinde , ne se trouvant plus soutenue par don Femand , fut sur le point de tomber ; mais près d'elle était Cardénio , qui se tenait derrière don Femand pour n'être pas reconnu de lui. Oul)li;int toute crauUe , tout danger personnel, il s'élança pour soutenir Lucinde ; et, la recevant dans ses bras : « 0 dame de mon cœur, lui ditril, belle, constante et fidèle amie, si le ciel dans sa bonté permet que tu trouves enfin quelque repos, nulle part tu ne l'auras plus sur et plus tranquille que dans les bras qui te reçoivent aujourd'hui et qui le reçurent dans un autre temps, alors que la fortune m autorisait à te regarder eonnne à moi ! » Â ces mots, Lucinde jeta les yeux sur Cardénio : elle avait commencé à le reconnaître a la voix; en le voyant, elle s'assura que c^était bien lui. K()erdue, iiYcuutaut j>lus aucun respect humain , elle lui jeta ses bras ai^cou, et collant son visage à celui de Cardénio: «C'est vous, mon seigneur, s'écria-t-elle , oh ! oui c'est vous seul qui êtes le véritable maître de cette esclave qui vous appartient , en dépit du destin contraire, en dépit de toutes les menaces qu'on pourrait faire à une vie qui dépend à jamais de la vôtre î » Ce fut un étrange spectacle pour don Fernand et pour tous les témoins de cette scène , étonnés d'un événement si nouveau. Dorothée crut remanpier que don Fernand changeait de couleur, et qu'il songeait à tirer vengeance de Cardénio; car elle lui vit avancer la main vers la garde de son épée. A l'instant même, rapide comme Téclair, elle se jeta à ses genoux , les embrassa, 1. 35

les couvrit de baisers et de pleurs, et le tenant si (étroitement serré , qu'il ne pouvait faire aucun mouvement : « Que penseMu faire, lui disait-elle, 6 mon unique refuge , dans cette rencontre inattendue ! Tu as i tes pieds ton épouse, et celle à qui tu voulais donner ce nom est dans les bras de son mari. Vois, te sera-t-il possible de défaire ce que le ciel a fait ? ISe vaut-ii pas mieux que tu consentes à élever jusqu'à toi celle qui , malgré tant d'obstacles, et soutenue par sa constance, a les yeux sur tes yeux » et baigne de larmes amou-* reuses le visage de son véritable é]>oux ? An nom du ciel, au nom de toi-même je t'en conjure; que cette vue , qui te doit désabuser, n'excile pas ta colère ; qu'elle la calme au contrûre , et si bien , que tu laisses ces deux amants jouir en paix de leur bonheur, tout le ten4)s que la Providence voudra leur accorder. Tu mouUeias ainsi la générosité de ton noble cœur, et le monde verra que la raison a sur toi plus d'empire que tes passions. »

Pendant que Dorothée parlait ainsi , Gardénio , sans cesser de tenir Lucinde étroitement embrassée, avait toujours les yeux fixés sur don Feniaiid , bien résolu , s'il lui voyait faire un seul pas pour le frapper, à se défendre de son mieux contre lui et contre tous ceux qui voudraient Tattaquer, dût-il lui en coûter la vie. Hais en ce moment accoururent les amis de don Fernand , ainsi que le curé et le barbier qui , depuis le coiijinencemeot de cette scène, n'avaient pas quitté la place, sans oublier notre ami Sancho Panza, et tous entou-^ raient don Fernand, le suppliant d'avoir compassion des larmes de Dorothée, et de ne pas permettre, si, coinme ils n'en doutaient pas, elle avait dit la vérité, qu'elle fût déçue en de si justes espérances. « Considérez, seigneur, ajouta le curé , que ce n'est point le hasard, comme l'indiquent les apparences, mais une intention particulière de la Providence, qui vous a tous réunis là où nul de vous ne l'eût pensé ; consi-

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dérez que la mort seule peat enlever Lucinde à Gardénio, et que, dût-on les séparer avec le tranchant d'une

épée, la mort leur semblerait douce, qui les frapperait tous deux en mr'mo temps. Dans les cas désespérés, où il n'y a plus de remède , c'est le cumble de la sagesse de se vaincre soi-même et de montrer un cœur généreux. SoufiTrez donc que, sous votre bon plaisir» ces deux époux jouissent d'un bonheur que le ciel leur accorde déjà. Puis, jetez aussi les yeux sur la beauté de Dorothée : vous verrez qu li est peu de leuimes qui puissent , je ne dis pas la surpasser en attraits, mais seulement régaler. A sa beauté se joignent encore sa touchante modestie et Textréine amour qu'elle vous porte. Enfin , considérez surtout que , si vous vous [)iquez d'»^tre gentilhuiiime et cbiétien , vous ne pouvez que tenir la parole par vous donnée. En agissant ainsi vous satisterez le ciel , et vous aurez pour vous l'approbation de tout ce qu'il y a d'hommes de sens , qui reconnaissent ce privilège à la beauté, lorsque la vertu raccompagne, de pouvoir s'élever au niveau de toute noblesse sans faire déroger celui qui l'élève à sa hauteur, et qui savent aussi qu'en cédant à Tentrainement de la passion, pourvu qu'on ne pèche point pour la satisfaire , on ne saurait être justement accusé. » Bref, à ces considéra^ tions chacun ajoula quelques paroles, si bien que le noble cœur de don Fernaud , où, en définitive, affluait un sang illustre, se calma, s'attendrit, et se laissa vaincre par la puissance de la vérité, à laquelle il aurait vainement cherché à se soustraire. Et pour montrer qu'il s'était rendu au bon conseil qu'on lui avait donne , il se baissa pour relever Dorothée , et la prenant dans ses bras : « Levez-vous , madame , lui dit-il ; il n'est pas juste que je laisse prosternée à mes pieds celle que je porte dans mon cœur; et si jusqu'à présent ma conduite n'a pas été conforme à ce langage, ç'a été sans doute par un ordre exprès du ciel , qui a voulu que, voyant la constance de votre amour, j tnisse

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pour vous rentime que vous méritez. Tout ce que je vous demande, e'eslde ne pas me reprocher l'abandon

et Toubli dont vous avez élé victime , caria même force qui me porta à chercher les moyens que vous fussiez à moi , m'a poussé ensuite à tâcher de n'être pas à vous ; et si vous en doutez ^ tournez-vous et regardez les yeux de Lucinde , maintenant satisfaite ; vous y trouverez rexcuse de toutes mes fautes. Puis donc qu'elle a trouvé ce qu'elle désirait, et que j'ai, moi, ce qui m'appartient, qu'elle vive, tranquille et contente, de longues années avec son Cardénio ; moi , je prierai le ciel à genoux qu'il m'en accorde autant avec ma Dorothée. » En disant ces mots , il la serra de nouveau dans aes bras , et approcha son visage du sien , avec un si tendre transport qu'il lui lalhit se faire violence pour que ses larmes ne vinssent pas donner d'évidentes preuves de son amour et de son repentir. Lucinde et Cardénio ne retinrent point les leurs, non plus que les autres personnes qui se trouvaient là présentes, et tout le monde se mit si bien a pleurer, les uns de la joie qu'ils éprouvaient, les autres de la joie d'autrui, qu'on eût dit qu'il leur était à tous arrivé quelque fâcheux événement. 11 n'y avait pas jus(iu*à Sancho qui ne fondit en larmes : seulement il avoua depuis que, s'il avait pleuré, c'était de voir que Dorothée n'était pas, conime il l'avait cru, la reine Micomicona, de qui il attendait tant de faveurs.

Pendant quelque temps , avec les larmes , durèrent la surprise et Tadmiration. Puis , Cardénio et Lucinde allèrent se jeter aux genoux de don Fernand , et lui i endirent ^jrâces de la faveur qu'il leur accordait, en termes si touchants et si nobles que don Fernand ne savait que répondre , et que les ayant fait relever» il les embrassa avec de vifs témoignages de courtoisie et d'affection. Après cela, il demanda à l)oroth('e de lui dire comment elle était vt ime à un endroit si éloigne (le son pays natal. Dorothée lui conta brièvement, avec autant

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de sens que d'esprit , tout ce qu'elle avait naguère raconté à Cardénio ; et don Fernand , ainsi que les cava*

liers qui raccompagnaient , furent si charmés de son récit qu'ils auiaient voulu îo voir diiror davantage, tant elle-même avait mis de grâce à conter ses infortunes. Lorsqu'elle eut fini , don Fernand dit à son tour ce qui lui était arrivé dans la ville , après qu'il eut trouvé dans le sein de Lucinde le papier où elle déclarait qu'elle était Tépouse de (lanlénio et ne pouvait être à lui. « Je voulus la tuer, dit-il , je i'auiais fait si ses parents ne m'eussent retenu ; alors je quittai sa maison , coui'us et courroucé , avec le dessein de me venger dès que j'en trouverais l'occasion. Le lendemain j'appris, que Lucinde avait disparu de la maison paternelle, sans que persounr ])ùî dire où elle était allée. Enfin , au liout de plusieurs mois , je sus qu'elle s'était retirée dans un couvent , en exprimant l'intention d'y rester toute sa vie , si elle ne pouvait la passer avec Cardénio. A cette nouvelle , je choisis pour m'accompagner ces trois gentilshommes, et je me rendis au eouvcul où elle s'tHait • réfugiée. Je ne voulus pas lui parier, dans la crainte que sachant mon arrivée , on ne redoublât de vigilance autour du couvent; et attendant un jour où le parloir fût ouvert , je laissai deux de mes compagnons à la garde de la porte , et j'entrai avec l'autre à la recherche de Lucinde. Nous la trouvâmes au cloître, qui causait avec une religieuse , et , l'enievant de force , sans lui donner le temps de se reconnaître , nous la conduisîmes au premier village où nous pûmes nous munir de ce qui nous était nécessaire pour l'emmener. Tout cela s'était fait sans difficulté , le couvent étant isulé au milieu de la i am pagne , et assez loin de toute habitation. Quand Lucinde se vit en mon pouvoir, elle perdit d'abord connaissance ; puis , une fois revenue à elle, elle n'a fait autre chose que pleurer et soupirer sans vouloir prononcer un seul mot. C'est ainsi , dans le silence et les larmes, que nous hommes arrivés à cette venta.

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qui est pour moi comme si je fusse arrivé au ciel , où fiuiflfient et s'oublient toute» les disgrâces de la terre, »

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