CHAPITRE XXWiH
excès et aux désordres qu^entraîne la guerre , tout )e temps qu'elle dure et qu*e1ie use de ses droits et privilèges. Et puis, c'est un fait reconnu que, plus une chose cofite, plus elle s'oslinii» et. doit s'estimer. Or, pour qu'un homme devienne éminent dans les lettres, que lui en coûte4-il ? du temps , des veilles, la faim, la nudité I des maux de tête, des tiraillements d'estomac , et d'autres choses de même espèce que j'ai déjà rapportées en pai tie. Mais à celui (jui veut devenir également bon soldat, il en coûte autant de soniïranees qu'à l'étudiant, sauf qu'elles sont incomparablemeut plus grandes , puisque à chaque pas il court risque de la vie. Quelle crainte du dénûment ou de la pauvreté peut tourmenter un étudiant, qui approche de celle qu'éprouve un soldat, lorsque, se trouvant enfermé dans quelque place assiégée, et mis en sentinelle sur quelque ravelin, il entend que l'ennemi creuse une mine dans la direction de son poste , sans pouvoir luimême s'éloigner pour rien au monde, ni fuir un péril imminent. Tout ce iju'il peut faire , c'est d'avertir son capitame de ce (jui se passe, pour qu'on y remédie par quelque contre-mine ; et quant à lui il reste là sans broncher, attendant avec inquiétude que tout à coup l'explosion le fasse voler aux nues sans ailes , et retomber dans l'aLinKi sans sa volonté. FA, si ce péril ne vous semble pas fort redoutable, voyons s'il n'en est pas qui le surpasse : je veux parler de l'abordage de deux galères qui s'accrochent par leurs proues au milieu du vaste Océan , et qui , enlacées l'une dans Tautre , ne laissent au soldat d'autre espace que les deux pieds de la planche de l'éperon. 11 voit devant lui autant de ministres de la mort qu'il y a de canons braqués sur les flancs du vaisseau ennemi, à la distance d'une lance; il voit qu'au premier faux pas, il ira visiter les mystérieuses profondeurs du royaume de Neptune , et cependant, d'un cœur intrépide, que l'honneur aniuit et remplit , il s'offre pour but à toute cette artillerie, et
S elîorce de sauLer par cet étroit }iassage sui la galère opposée. Et ce qu'il y a de plus admirable, c'est qu'à peine un soldat est-il tombé là d'où il ne se relèvera plus qu*à la fin du monde, un autre aussitôt le rem* place; et si celui-ci tombe également à lu mer, qui Tatlend conmic une proie, un autre lui succède , puis un autre; sans laisser au temps le loisir de se reconnaître avec toutes ces morts successives s audace et vaillance que rien n*égale dans les situations diverses de la guerre \ Oh ! bienheureux les siècles qui ne connaissaient point la l'uric épouvantable de ces maudits instruments de 1 artillerie, dont je tiens Tinventeur pour damné au fond des enfers, où il reçoit le prix de sa diabolique invention ! Grâce à lui , un bras infâme et lâche peut trancher les jours du plus valeureux chevalier I grâce à lui, sans savoir ni d'où^ ni comment, au milieu de Tardeur qui entlamme un cœur magnanime , arrive une balle égarée , tirée peut-être par tel qui s'est enfui , effrayé du feu de sa maudite machine , et voilà qu'elle arrête la pensée et suspend la vie d'un héros inconnu qui méritait de vivre des siccles ^ I Aussi, en y songeant, serais-je tenté de dire que je regrette au fond de Tàme d'avoir embrassé cette profession de chevalier errant , dans des temps aussi malheureux que les nôtres ; car tout en ne redoutant aucun péril , je n'en suis pas moins ennuyé de penser qu'un peu do poudre et de plomb va m'ôter i occasion de me rendre fameux sur toute la face de la terre , par la valeur de mon bras et le tranchant de mon épée. Mais que la vo-' lonté du ciel s^accomplisse ; si j'arrive ou je prétends, j'aurai acquis d'auiant plus dV^iiuic, jc me serai exposé à de plus grands périls que tous ceux qu'ont alfrontés les chevaliers errants des siècles passés. »
' Ce passage semble écrii à la gloire des soldau qui avaient combattu à
Lépante.
' Ce passage a éu* évidemment inspiré à Cêi xuiiies imi* les impr* calionf» Up l'Ariosto contre l'invention des armes à fe\i. Voyez VUrlando furioxo^ rantoxi.
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Toute cette longue harangue, don Quichotte la débita pendant ([uc les autres soupaient, sans porter luimême à sa bouche un seul morceau ^ bien que Sancho Panza Teût à plusieurs reprises engagé à souper aussi, et qu'ensuite il aurait le loisir de parler tant qu'il voudrait. Du reste , ceux qui l'avaient entendu épronvcreut une nouvelle compassion en voyant qu'un homme d'une intelligence si saine en apparence, et qui raisonnait si bien sur tous les sujets, eût perdu Tesprit sans res^ source avec ses maudites préoccupations de chevalerie. Le curé diU[u'il avait parlai Lement raison en tout ce qu'il avait avancé à Tavantage des armes, et que lui-même, bien que lettré et graclu(> , partageait tout à fait son avis.
Le souper fini , on leva la nappe , et pendant que Tbôtesse, sa fiUe et Haritorne arrangeaient le galetas de don Uuichollo, où il avait été décidé que les femmes seules passeraient la nuit, don Fernand pria le capiil de leur raconter l'histoire de sa vie. Elle ne pouvait man« quer , disait-il , d'être curieuse et intéressante , d'après ce que permettait de supposer la compagne qu'il rme^ nait avec lui. Le captif répondit quHl ferait de bon cœur ce qu'on lui demandait ; qu'il craii^nait seulement que son histoire ne leur donnât point autant de plaisir qu'il le désirait ; mais qu'après tout» pour montrer son obéissance , il était prêt à ht conter. Le curé et les autres as** sistants le remercièrent de son bon vouloir, en renouvelant leurs instances. Alors, se vovciuL sollicité par tant de monde ; » Il n'est pas besoin de prières, dit le captif» à qui peut donner des ordres. Que vos grâces me prêtent leur attention; vous entendrez une relation véridique , dont n'approchent pas peut-être les récits fabuleux composés avec le plus de rétlcxion , d'art et de talent.» Âces mots, tous les assistants s'arrangè<rent sur leur sièges, et firent bientôt un grand silence. Voyant que tout le monde se taisait et qu'on attendait qu'il parlât, le captif, d'un son de voix agréable com<^ mença de la sorle ;
DOM QUlGUOiï£