‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 75 sur 100 · CHAPITRE XXJLVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXJLVIIL

Où se continue le curieux discours que fit don Quichotte sur les

armes et les lettres.

Don Quichotte continua de la sorte : « Puisque , en

parhiïit de Télucliant, nous avons commonco i)ar la pauvreté, examinons m le soldat est jiliis l icho, et nous verrons que, dans la pauvreté niùine , il n'y a persoiuie de plus pauvre que lui. En effet, il est toujours réduit, ou à la misère de sa solde » qui arrive tard ou jamais» ou à ce qu'il peut se procurer par le pillage, au notable péril de sa vie et de son àme. Parfois il se Li oum' dans un tel déniiment qu'un justaucorps de peau tailladé lui sert à la fois d'uniforoie et de chemise ; et , au beau milieu de Thiver, étant en rase campagne , il n'a pour se défendre contre l'inclémence du ciel, que le souffle de Babouche, lequel, sortant d*un lieu vide, doit infailliblement en sortir froid, selon toutes les lois de la nature. Maintenant vienne la nuit , tant désirée , pour qu'il puisse se reposer de toutes ces souffrances dans le lit qu'il attend : par ma foi , ce sera bien sa faute si ce lit pècbe par défaut de largeur; car il peut mesurer sur lu lerre autant de pieds qu'il lui en faut, puis s'y tourner et retourner tout à son aise, sans crainte de chinbnner les draps! Vienne à présent le jour et l'heure de recevoir les degrés de sa profession, c'est-à-dire vienne un jour de bataille : on lui mettra sur la tête , en guise de bonnet de docteur, une bonne compresse de charpie, pour panser la blessure faiLe par une balle qui lui aura labouré la tempe, ou bien le laissera estropié d'une jambe ou d'un bras. Et s'il n'en advient pas ainsi , et que le ciel , en sa miséricorde , le conserve sain et sauf, peut-être restera-t-il dans la même pauvreté qu'auparavant ; il faudra beaucoup d'autres rencontres , beau-

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coup d'autres batailles , dont il devra toujours sortir vainqueur, pour arriver à quelque chose : ce sont là

des miracles que l'on voit raiemonl. Mais, dites-moi, seigneurs, si vous y avez jamais fait attention, dans quelle proportion sont ceux qu'a récompensés la guerre par rapport à ceux qui y ont péri? Vous me répondrez sans doute qu'il n'y a point de comparaison à laiie, que les morts sont innombrables, et que les vivants récompensés pourraient se compter avec trois chiffres. Tout au rebours chez les lettrés; car, avec le pan de leur robe, sans parler des manches, ils trouvent toujours de quoi vivre. Aussi , bien que la peine du soldat soiL beaucoup plus grande, la récompense est moindre, et de beaucoup. A t^ela, on peut répondre qu'il est plus facile de rémunérer convenablement deux mille lettrés que trente mille soldats ; car on récompense les premiers en leur conférant des offices qui doivent pai* force revenir aux gens de leur profession , tandis que les autres ne peuvent être récompensés qu'aux dépens du seigneur qu'ils servent : mais cette impossibilité même démontre d'autant mieux la justesse de mon observation. Au reste, laissons cela de côté, car c'est un labyrinthe dont il ne serait pas aisé de sortir, et revenons à la prééminence des armes sur les lettres :

question quin' est pasencoredécidée,tantsontpuissantes les raisons qu'on allègue d'une et d'autre part. Les lettres disent que, sans ell^, les armes ne pourraient subsister, caria guerre aussi a ses lois, auxquelles elle est

soumise, et toutes les lois tombent dans le domaine des lettres et des lettrés. A cela les armes répondent , que sans eUes « non plus , les lois ne pourraient pas subsister davantage , car c'est avec les armes que les £tat8 se défendent, que les royaumes se conservent, que les villes se gardent , que les routes deviennent sûres, que les mers sont purgors de piratos ; l>ref , sans elles, Étals, royaumes, monarchies, cités, routes de terre et de mer seraient perpétuellement exposés aux

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