CHAPITRE XL VI
De la iHMiiarqiiab!»' aventure des arrhors iW la Saiiite-Honnaudad, et de la grande iéi ocité de notre bon chevalier don Quichotlo
Tandis que don Quichotte parlait ainsi, le curé cher- <;hait à faire entendre aux archers (iomme quoi don Quichotte ne jouissait pas de son bon sens, ainsi qu'ils en pouvaient juger par ses paroles et ses acUons ; et que dès lors rien ne les obligeait à donner suite à cette affaire, puisque, parvinssent-ils à le |)rendre et à l'emmener, il faudrait incontinent le relâcher en qualité de fou. Mais Tarcber au mandat répondit qu'il n'était pas» lui , juge de la folie de don Quichotte , qu'il devait se contenici d'exécuter les ordres de ses supérieurs , et que le fou une fois arrêté, on pourrait le relâcher trois cents autres fois, u Néanmoins , re[)rit le curé, ce n'est pas cette foisn^i que vous devez remmener, et , on je me trompe fort, ou lui-même ne se laissera pas volontiers enlever. » Enlin si bien parla le curé, et tant lit d'extravagances don Quichotte, que les archers auraient été plus fous que lui s'ils n^eussent reconnu sa folie. Ils prirent donc le parti de s'apaiser, et même ils en vinrent à s'entremettre entre le barbier et Sancho Paiiza. qui continuaient leur querelle avec un acharnement incroyable, liref, comme membres de la justice, ils arrangèrent i'aHaire à l'amiable , de telle façon que les deux parties furent , sinon enchantées , du moins à peu près contentes; car les juges prononcèrentrécbange des bâts, en laissant à Sancho les sangles et les licous. Pour ce qui est de l'armet deMaaibrin, le curé, en cachette et à Tinsu de don Quichotte, donna huit réaux du plat à barbe, et le barbier lui en fit un reçu en bonne forme,
' Ni ce chapitre lîi le suivant ne portent le titre qu'ils devraient avoir; eo ipii lient sans doute ;i i e que (^ervaiileâ aura écrit ee» litres à la bàle , t*anp bien se rii}ipeler le c^MHemi tic i^es deux chapitres.
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en â'engageantà renoncer à toute réclaniaùua pour le présent et dans les siècles des siècles.... Ainsi soit-il î Ces deux querelles, qui étaient les plus importante», une fois apaisées, il ne restait plus qu'à obtenir des domestiques de don Louis que trois d'entre eux s'en retournassent, et que l'autre demeurât pour accompagner leur jeune maître là où voulait l'emmener dou Fernand. Or, le destin plus doux et la fortune plus propice, ayant commencé à favoriser les amants de ia venta et les braves gentilshommes qui s^y trouvaient, daignèrent mener toutes choses a bonne fin. Les valets de don Louis consentirent à ce qu'il voulut ; ce qui donna tant de joie à dona Clara que, quiconque l'aurait regardée en ce moment , aurait lu sur son visage ia joie de son âme. Zoraîde, sans comprendre parfaitement ce qui se passait, s'attristait ou se réjouissait , suivant ce qu'elle remarquait sur les traits de chacun , et, en particulier, de son capitame opagnol sur qui elle avait constamment les yeux fixés et Tàme attachée. Quant au ventero, à qui n'avaient point échappé le cadeau et l'indemnité qu'avait reçus le barbier, il réclama l'écot de don Quichotte, ainsi que le dommage de ses outres et la perte de son vin , jurant que ni Rossinante ni Tàne de Sancho ne sortiraient de la venta qu'on ne lui eût tout payé jusqu'au dernier liard : cela fut encore ar^ rangé parle curé et payé par don Fernand, bien que l'auditeur en eût aussi offert le payement de fort bonne grâce. Enfin, la paix et la tranquillité furent si complètement rétablies parmi tout ce monde, que la venta ne rappelait plus désormais , comme l'avait dit don Quichotte, la discorde du camp d'Agramant, mais la paix universelle et le calme parfait du règne d'Auguste; et la commune opinion fut qu'on devait en rendre grâces à la sagesse , à la bienveillance el à la rare éloquence du cui^, ainsi qu'à Tincoroparable libéralité de don Fernand.
Quand don Quichotte se vit entièrement débarrassé
de toutes ces querelles, tant de celles de soit écuyer que des siennes propres , il lui sembla qu'il était temps de poursuivre son voyage, et de mettre à fia ceiCe grande aventure pour laquelle il avait été appelé et élu. Il alla donc réaolâment s'agenouiller devant Dorothée , qiii ne voulut pas lui laisser dire un mol qu'il ne se fût relevé. Il se releva pour iui obéir, et lui dit ; «C'est un commun adage, noble et belle dnme, que diligence ait mère de la bonne fortune ; et Texpérience a montré maintes fois^ dans les plus graves affaires , que Teoipressement du plaideur mène à bonne tiii les procès douteux. Mais cette vérité n'éclate nulle part mieux qu'à la guerre, où la célérité et la promptitude, prévenant les deteeins de l'ennemi , obtiennent la victoire avant que oelui-*ct se sott rois en déreilse. Ce qui me fait parler ainsi , liante et précieuse dame, c'est qu'il me semble qu'un plus long séjour dans ce château est de-* venu sans objet, et qu'il pourrait même nous être ai préjudiciable que nous eussions quelque jour i nom en repentir; car enfin , qui sait ai par le moyen d'habiles espions , votre ennemi le géant n'aura point appris déjà que je me prépare à l'aller exterminer, et si , grâce à nos retardements , il n'aura pas eu le loisir de se fortifier dans quelque citadelle inexpugnable, contre laquelle viendront écbouer et mes diligences et la force do mon infatigable bras. Ainsi donc, madame, prévenons, comme j'ai dit, ces desseins par notre célérité, et partons incontinent à la bonne aventure, car votre grandeur Taura telle qu'elle la désire, dèaqne moi'^méme je me verrai aux prises avec votre ennemi. .»
Don QuichoUe se tut à ces mots, et attendit gravement la réponse de la belle luiante. Celle-ci, pre** nant des airs de princesse, accommodés au style de don Quichotte , lui répondit de la aorte : « le vous sais gré, seigneur chevalier, du désir que vous montrez de me prêter votre concours en ma grande affliction : c'est agir en chevalier, à qui il appartient de
GBAPltRB tltf. SSS
protéger les orphelins ei les nécessiteux. Et plaise au ciel que votre désir et le mien s'accomplisse, afio que TOUS reconnaissiez quM y a dans le monde des Temmes qui ne sont point ingratiîs. Quant à mon départ, qu'il ait lieu sur-le-champ, c,\v jn n'ai de volonté qno la \Mre : disposez de moi sclou votre bon plaisir : celle qui vous a remis une fois la défense de sa personne et qui a confié à votre bras le soin de la rétablir dans son royaume , ne peut vouloir aller à rencontre de ce qu*a disposé votre sajL,a'sse. — A la ^i-âcede Dieu î dit don Quichotte. Puisqu'il en est ainsi, qu'une princ(8se daigne s'humilier devant moi , je ne veux pas perdre l'occasion de la relever et de la replacer sur son trône héréditaire. Partons sur^-le-^cbamp ; mon impatience et l'éloignement m'éperonnent , et, comme on dii, dans le retardement est le péril. Et piiiscfue le ciel n'a pu créer ni l'enier vomir aucun être qui m*épouvante ou m'intimide, allons, Sancho, selle Rossinante, mets le bât sur ton Ane, barnacbe le palefroi de la reine, prenons congé du maître de ce château et de ces seigneurs, et quittons ces lieux au plus vite! >»
Sancho, qui observait soigneusement tout ce qui se passait, hocha la tète eu disant : « Ah ! seigneur, plus mal va le hameau que n*imagine le bedeau , soit dit sans offenser personne. — Et quel mal , dit don Quichotte, peut-il y avoir en aucun Ijunicau et dans toutes les villes du monde, (}ue Ton puisse rien imaginer à rencontre de ma réputation , manant que tu es? ^ Âh ! si vous vous fécbez, répondit Sancho, {tour le coup je me tais , et me dispense de dire ce à quoi Je suis tenu en bon écuyer et ce que tout bon serviteur doit dire à son maître. — Eh bien î dis ce que tu voutii as, reprit don Quichotte , pourvu que tes paroles n'aient pas pour but de m'intimider : si tu as peur fais comme qui tu es ; moi , qui suis sans crainte, je fais comme qui je suis. — Ce n'est pas cela, sur mon âme pécheresse , ce n'est pas cela, reprit Sancho ; c'est que je suis
sûr et certain qtie cette dame , qui «e dit être reine du grand royaume Miconiicon , ne Test pas plus que ma mère. Car si elle était ce qu elle prétend , elle n'irait pas se becquetant avec quelqu'un de la cooipagnie, à tout moment et dans chaque petit coin. >» A ces paroles de Sancho, DoruLhéc devint toute rouge; car il était bien vrai c| ne plusieurs luis, en cachette, son époux, don Fernand, avait recueilli sur ses lèvres une partie du prix que mériuit sa tendresse. Sancho s'en était aperçu , et il lui avait paru qu'une telle familiarité était plutôt d\inc ji'une fillette émancipée que de la reine d un grand royaumi;. Dorothée ne trouva pas un mot ù lui répondre, et le laissa continuer. Alors, lui : « Je vous dis cela , seigneur, ajouta-t-il , parce que, si quand nous aurons bien roulé à travers le monde , quand nous aurons passé de mauvaises nuits et de pires journées, ce jeune godelureau qui se divertit dans i eUe venta vient ensuite cueillir le fruit de nos travaux , ce n'est pas la peine, ma foi, de me tant dépêcher de seller Rossinante , de bâter le grison , et de harnacher le palefroi. Mieux vauL certes nous tenir trampiilles , et (jue chaque femciie file sa quenouille, et allons diner ! »
Bénédiction 1 quelle effroyable colère ressentit don Quichotte, lorsqu'il entendit les inconvenantes paroles de son écuyer ! Elle fut tdle que , lançant des flammes par les yeux, et bégayant de rage, il s'écria d'une voix précipitée : « 0 vilain manant! brutal, impertinent, imbécile , lourdaud , effronté , téméraire , calomniateur et blasphémateur ! comment oses-tu prononcer de telles paroles en ma présence et devant ces illustres dames? f Comment oses-tu mettre de pareilles infamies dans la stupide imagination? Va-t'en loin de moi , monstre de nature , dépôt de mensonges, réceptacle de fourberies, inventeur de méchancetés, publicateur de sottises, ennemi du décorum qui est dû aux personnes royales; va-t'en , ne rt jjarais plus devant moi sous peine de ma colère I n En disant cela, il fronça les sourcils , enfla les
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joues, promena son regard flamboyant de c6të et
d'autre, frappa la teiie du pied droit, signes évidents de la rage qui lui dévorait les entrailles. A ces paroles, à ces gestes furibonds, Sancho demeura si atterré, si tremblant ^ qu'il aurait souhaité qu'en cet instant même la terre se fût ouverte sous ses pieds pour Fengloutir, el LuuL ce qu'il put faire fut de retourner les épaules et de s'éloigner au pius vite de la présence de son courroucé seigneur. Mais la prudente et spirituelle Dorothée , qui maintenant connaissait si bien Thumeur de don Quichotte , pour apaiser sa colère lui dit : <« Ne vous fâchez point , seigneur chevalier de la Triste-Figure, des iraperlinences de votre bon écuyer ; peut-être ne les a-t-il pas dites sans motif, et Ton ne peut soupçonner sa loyauté reconnue et sa conscience chrétienne d'avoir porté un faux témoignage contre personne, il faut donc croire, sans nul doute, que, puisqu'en ce château , comme vous le dites , seigneur chevalier, toutes choses se passent par voie d'enchantement, il peut bien arriver que Saucho ail vu, par cette voie diabolique , ce qu'il dit avoir vu de si offensant pour ma vertu. — Par le Dieu tout-puissant! s'écria don Quichotte, votre grandeur a touché juste. Oui , ce pécheur de Sancho aura eu quelque mauvaise vision; et voilà comme il aura cru voir ce qu'il était impossible qu'il vit s'il n'y eût pas eu d'enchantement. Autrement, je connais a fond le bon naturel et Tinnocence de ce pauvre imbécile , incapable de porter un faux témoignage contre qui que ce soit. — Ainsi eu est-il, sans nul doute , reprit don i ernand ; dès lors , seigneur don Quichotte, vous devez lui pardonner et lui permettre de rentrer dans le giron de votre grâce , sicut erat in prineipio , avant que ces maudites visions lui eussent tourné l'esprit. » Don Quichotte répondit qu'il lui pardonnait; sur quoi le curé fut vers Sancho, lequel revint humblement se mettre à genoux devant son maitre, et lui demander sa main. 1/autre se la laissa prendi'e, et
Diyiiizeo
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quand Sancho Teut baisée , il lui donna sa bénédiction en lui disant : « Maintenaiil, ami Sancho , tu vas enfin reconnaître à quel point ëiait vrai ce que je t'ai dit maintes fois , que toutos les choses de ce châleau se font par voie d'enchantement. Je le crois bien aussi ,
répuudil Sancho, excepte^ cpperuiant rhisloiro de la couverture, qui est réellement arrivée parla voie ordinaire.— N'en crois rien, répliqua don Quichotte, car s'il en était ainsi , je l'aurais vengé alors, ou je te Tengerais à présent ; mais, ni alors ni à présent , je n'ai pu voir sur qui venger ton ouliaiic. » Tous les assislaals voulurent savoir ce que c'était que cette histoire de la couverture, et le ventero leur conta de point en point les voltiges de Sancho Panta ; ce qui les lit beaucoup rire , et ce qui n'aurait pas moins courroucé Sancho , si son maître ne Teût pas de nouveau assuré que c'était un pur enchantemeat. Toulelbis, la sim])lieité de Sancho n'alla jamais jusqu'à douter qu'il n'eut été bien réellement et très-sérieusemeut berné par des person* nages de chair et d'os , et non par des iantdmes et des êtres imaginaires , comme son seigneur le croyait et l'affirmait.
U y avait déjà deux jours pleins que toute cette illustre compagnie se trouvaif réunie dans la venta. Jugeant qu'il était temps de partir, on chercha un moyen pour
que, sans obliger Dorothée et don Fernaud à accompagner dou Quichotte jusque chez lui en continuant la comédie de la délivrance de la reine Micomicona , le curé et le barbier pussent Y y remener comme ils le désiraient, et, une fois là, tenter la guérison de sa folie. Ils imagi* nèrent à cet eft'et de s'entendre avec le conducteur d'une charrette à bœuts qui se trouva passer par hasard, pour qu il l'emmenât comme nous allons dire. On construisit une espèce de cage avec des poutres entrelacées où don Quichotte pt^t tenir à l'aise; puis aussitôt, sur Tavis du curé, don 1 ùuuand et ses compagnons, ainsi que les vaieisde donLouis, les archerset ie ventero se couvrirent
tous le visage et se déguisèrent, Tun d'une façon, l'autre d'uueautre,de manière àn'ôlre pasrecuiHms pardon Quichotte comme éiauL les mêmes gens quM avait déjà vus di^ns ce château. Cela fait, ils entrèrent en grand silence d^ns la chambre où il était couché » se reposant des di»* putes passées; ils s'approchèrent de notre cbeyaKer qui doriiuiii paisiblement, sans ni( iiance d'une telle aven** ture, et, le saisissant tous ensemble, ils lui altaebèrent soigneusement les mains et les pieds , si bien que, lor»* qu'il s*éveiU|i en sursaut, il lui était impossible de bouger; et tout ce qu'il put faire, ce fut de s*étonner et de s'émerveiller en voyant devant lui de si étranges figures. Aussitôt , il donna dans l'idée à laquelle son extravagante imaginalion le ranieuait sans cesse ; il se persuada que toutes ces figures étaient des fantômes de ce château enchanté , et que, sans nul doule^ il était luimême enchanté, puisqu'il ne pouvait ni bouger, ni se défendre : tout cela, justement comme 1 avait prévu le curé , inventeur de ce stratagème.
De tous les assistants, le seul Sancho avait conservé son r6ie naturel et sa même figure; et quoiqu'il s'ea fallut bien peu qu'il ne partageât la maladie de son maiUc, il ne laissa pourtant pas de reconnaître qui étaient toutes ces dillormes figures ; mais il n'osa pas découdre les lèvres avant d'avoir vu ou aboutirait cetie arrestation de son seigneur. Celui-ci , non plus , ne soufflait mot , dans l'attente du dénoûment de cette triste aventure. Le dénoûment fut qu'on apporta la cage près de sou lit, qu'on l'enferma dedans, et (ju un ciuua les madriers si solidement que deux ou trois secoiiSâies n'auraient pas suifi pour les briser. On l'emporta ens^iite à dos d'hommes , et , au moment où il sortait de Tappartemeut, on entendit une voix effroyable, autant du moins que put la iaire le barbier, non celui du bat, mais l'autre, qui disait :
M 0 chevalier de la ifiste-i'lgure , ne t'aiiiige pas de te voir ainsi emprisonner; car ain^i il convient potir que
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iu achèves |>lus promplemcnt l'aventure que ton grand cœur t'a fait entreprendre ; laquelle aventure sera mise à fin quand le terrible lion manchois et la blanche, colombe Tobosine gîteront ensemble après avoir court>é leurs fronts superbes sons le léger joug nialrimonialesque. De cette union toute nouvelle sortiront, aux regards du monde étonné , d'intrépides lionceaux qui auront les griffes redoutables de leur valeureux père : ce qui doit arriver avant que le dieu qui poursuit lanymphe fugitive, ait, dans sa course rapide et naturelle , visité deux l'ois les brillantes images du zodiaque!... Ettoi,ôle plusnoble et le plus obéissant écuyer qui ait jamais eu Tépéeà la ceinture, la barbe au menton , et la bouche au-dessous du nez, ne perds pas courage et ne te fâche point en voyant enlever sons tes yeux mêmes la fleur de la chevalerie errante. Bientùt, s'il plaitau grand fabricateur des mondes, tu te verras élevé dans une si sublime sphère que tu ne pourras plus te reconnaître ; et ainsi seront accomplies à la fin les promesses de ton bon seigneur. Je t'assure même, au nom de la sage Mentironiaua, que tes iiai^es te seront payés comme tu le verras à Toeuvre. Suis donc les traces du vaillant et enchanté chevalier , car il convient (]ne tu ailles jusqu'à l'endroit où vous devez tous deux vous arrêter. Et puisqu'il ne m'est pas permis d*en dire davantage, que la grâce d( Dieu rcslc avec vous; pour moi, je m'en retourne où je saisi »» Vers la hn do la prédiction , le prophète éleva la voix de toutes ses forces; puis il la baissa peu à peu d'une façon si attendrissante, que ceux*mêmes qui étaient au fait de la plaisanterie furent suj le point de prendre au sérieux ce qu'ils avaient entendu.
Don Quichotte se sentit consolé par cette prophétie, car il en démêla aussitôt l'entière signification : il comprit qu^on lui promettait de se voir un jour uni par un saint et légitime mariage avec sa bien-aiméo Dulcinée duToboso, des tlancs heureux de laquelle sortiraient des lionceaux, ses fils, pour réternelle gloire de la
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CHAPITAB XLVJ* 539
Manche. Plein d'une ferme cro varice à ce iju'il venait d'entendre, il s'écria en poussant un profond soapiv : « 0 toi, qui que tu sois, qui m'as pronostiqué tant de bonheur, je t'en supplie , demande de ma part au sage enchanteur qui protège mes intérêts, de ne point me laisser périr en cette prison où Ton m'emporte à présent, avant d'avoir vu s'accomplir d'aussi charmantes et d'aussi incomparables promesses. Qu il en soitainsi, et les peines de ma prison me seront des jouissances célestes, les chaînes qui m'entourent un soulagement; et ce lit de planches sur lequel on iir«i jeté , loin de me sembler un dui* champ de halaillc, aura pour moi la douceur de la couche nuptiale. Quant à la consolation que j'attends de Sancho Panza, mon écuyer, j'ai trop de confiance en son bon naturel et en son dévouement pour craindre qu'il m'abandonne en la bonne ou en la mauvaise fortune ; car alors même qu'il arriverait, par la faute de son étoile ou de la mienne , que je ne pusse lui donner cette ile tant promise, ou l'équivalent , ses gages y du moins, ne seront pas perdus, puisque dans mon testament, (}ui est déjà fait , j'ai déclaré par écrit ce (ju'on doit lui donner, non cei tes en rapport avec ses nombreux et loyaux services, mais en i apport avec ma modeste i'ortuue. » Sancho Panza s'iucliua avec le plus profond respect, et baisa les deux mains de son maître : en baiser une seule n'eût pas été possible » les deux étant attachées ensemble. Ensuite , les fantômes prirent la cage sur leurs épaules, et la placèrent sur la charrette à bœufs.
CUAl ITRE XLVII.
De rétrange façon dont fut enchaoté doii Quichotte de la Manche,
avee d*autres fameux événements.
Lorsque don Quichotte se vit encagé de la sorte et hissé sur la chaiTette : «J'ai lu, dit-il, bien des histoires, et fort graves de chevaliers errants; mais jamais
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je u'fti lu I ni vu , ai ouï dire qu'on emmenât ainsi lee chevaliQri enchantés, avec la lenteur qu'on doit atieii«> dre de ces paresseux et tardifs animaux. En effet, on les
emporte toujours par les airs avec uuuiuiiidi lé étonnante, enfermés dans quelque épais nuage, ou bien moulés ôoil mv m char de feu, soil sur quelque hippugriplie. Hais me voir à présent emmener sur une charrette à bœufs , vfsii Pieu! j'en suis tout honteux. Cependant, peut* être que la ciiuvalune et les enchanlemenls do nos temps modernes ne procèdent pas comme ceux du temps paâsé i peut-être aussi , comme je suis nouveau chevalier daus |e monde, et le premier qui ait ressuscité la profession oubliée de la chevalerie errante , a-t*on nouvelleuit'iji iuvcalé d'autres espèces d'unchanLcinents et d'autre^s manières d'enlever les enchantés. Que t'en ^mbie, ami Sancbo ? Je ne sais ti'op ce qu'U m en semble, répondit Sancho , car je ne suis pas aussi instruit que votre grftce dans les écritures errantes ; mais,
cepeiiduiiL, j oburaib ailiiuicr et jurer que Luuluâ ers visions qui vont et vienneul par ici , ne sont pas eniiùiemcut catholiques. — Catholiques , bon Pieu ! s écria dçn Quichotte; comment seraient-elles catholiques, puisque ce sont autant de démons qui ont pris des corps iaulasiiques pour vemr faire des leurs, et me mettre en cet élal? Li si lu veux l'assurer de celte vérité, touche-les, palpe les, et tu verras qu'ils n'ont d'autres corps que l'air, et qu'ils ne sont que de vaines apparences, — Pardieu ! seigneur, répliqua Sancbo, je lésai déjà touchés; et tenez, ce diable-là, qui rôde sans cesse autour de nous, a le teint frais comme une rose, et une autre propriété bien dliiérente de celle que je me suis laissé dire qu'ont les démons : car , ditH)n, ils seutent tous le soufre et d'autres mauvaises odeurs; mais celui-ci sent l ambre d'une demi-lieue. » Sancho disait cela en parlant de don Feniaiid qui, en qualité de grand seigneur , devait sentir comme il di^it. « Qutcela as Cétoine paa» ami Saneho, répondit da<i
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Quichotte, je l'ftpprenémi que les diables eti savent long , et , bien qu'ils portent des odeufs avec eux, par
eux-mômos ils no sentent rien , car ce sont des esprits* et s'ils eximlent (junlque odeur, ce ne penvetit être que les plus puantes et les plus félidés exhalaisons. La rai* son en est facile à comprendre i comme, quelque part qulls aillent , ils portent renfer avec eux et ne peuvent trouver aucun soulagement à leurs tourments , et que , d'im autre côté , une bonne odeur délecte et fait plaisir, il est impossible qu'ils seuiont jamais bon. Et, sMl te semble, à toi, que ce démon dont tu parles sent Tambre, ou tu t'abuses , ou lui-même veut t'abuser en s'arran-^ géant de manière que tu ne le croies pas un démon » Toute cette conversation se passait entre le maître et le serviteur. Mais don Fernjind et Gardenio, crRigrnRnt que Sancho ne vînt à découvrir entièrement leur stratagème ) qu'il commençait déjà à pénétrer , résolurent de hAter le départ. En conséquence , prenant à part le ven« tero , ils lui ordonnèrent de seller Rossinante et debA^* ter le grison , ce qu'il fit avec beaucoup de célérité. En môme temps , le curé s'était arrangé avec les archers de la Sainte-Hermandad pourqu'ilsraccompagnassent jus>» qu'à son village, en leur donnant tant par jonr. Cardénio attacha aux arçons de la selle de Bossinante^ d'un côté récu de don Quichotte, et de Tautre le plat à barbe, et fit signe à Stmcho de monter sur son ùm et de prendre Rossmante parla bride ;puis,il plaça, l'un adroite, lautre à gauche de la charrette, les deux archers avec leurs ar* quebuses» Mais , avant que la charrette se mît en mou-vemenl, parurent la ventera, sa fille etMaritorne, pour faire leurs adieux h don Quichotte, feignant de pleurer sa disgrâce» Don Uuiciiuttc leur dit : « Ne pleurez pas, mes bonnes dames ; tous ces malheurs sont attachés à la profession que j'exerce , et , sans ces mésaventui-es, je ne me tiendrais pas pour un (kmeux chevalier errant ; car, aux chevaliers de faible renom, jainuis nen de semblable n'arrive , par la raison qu'il n y a dans le
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monde personne qui s'occupe d'eux. Mais pour lesplu3 renommés , à la bonne heure l leur vertu et leur yail<lance excitent l'envie de maints princes et de maints
chevaliers qui s'eiïorcent , par de coupables moyens, de perdre ceux qui valent mieux qu'eux. Et cependant la verlu est si puissante que , par elle-même et eu dépit de toute la magie qu'a pu savoir son premier inventeur, Zoroastre , elle sortira victorieuse de tous les périls et répandra sur ce monde un éclat aussi vif que celui dont le soleil illumine les cieux. Pardonnez-moi, belles dames , si, par iuadver tance , je me suis rendu coupable de quelque tort envers vous ; câr, volontairement et en connaissance de cause , jamais je n'offensai personne ; et priez Dieu qu'il me tire de cette prison où m'a mis quelque malintentionné enchanteur. Si je me vois libre un jour, je ne laisserai pas s'échapper de ma mémoire les grâces que vous m'avez faites dans ce château , et j'espère les reconnaître et les récompenser comme elles le méritent. » Pendant que cette scène se passait entre don Quichotte et les dames du château, le curé et le barbier prirent congé de don Fernand et de ses compagnons, ainsi que du capitaine et de son frère l'auditeur, et de toutes ces dames , à présent dans une joie extrême , notamment de Dorothée et de Lucinde. ils s'embrassèrent tous, et convinrent de se donner mutuellement de leurs nouvelles. Don Fernand indiqua au curé où il devait lui écrire pour rinformer de ce que deviendrait don Quichotte, en Passurant que rien ne lui ferait plus de plaisir que de le savoir ; et il s'engagea de son côté à le tenir au courant de tout ce qu'il croirait pouvoir lui être agréable , tant de son mar riage que du baptême de Zoraïde , de l'aventure de don Louis et du retour de Lucinde dans sa famille. Le curé promit dr luire avec exactitude tout ce qui lui ('tait d(^ mande. Ils h embrassèrent de nouveau, et échangèrent de nouvelles offres de service.
Le venlero s'étant appi'oché du curé lui remit quel-
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ques papiers (jn'il avail, disail-il , trouvés dans la doublure de la malle où il avait déjà trouvé la nouvelle du Curieux malavisé. » Le maître de ces papiers n'ayant plus reparu , dit-il , vous pouvez tous les emporter ; pour moi, ne sachauL pas lire, je u'y Liens pas. » Le curé le remereia , et s'ëtaiit empressé d'ouvrir le manuscrit , il vit en tôte le titre suivant : Nouvelle de Rin^ cmete et Cortadillo, d'où il conclut sans peine que ce devait être q inique nouvelle ; et comme celle du C«rieux malavisé lui avait semblé bonne , il pensa que celle-ci ne le serait pas moins , car elles étaient pruhabiemeul toutes deux du même auteur ^ Il la garda donc, dans l'intention de la lire dès qu'il en aurait le loisir.
Montant à cheval ainsi que son ami le barbier , tous deux avec leur masque sur la figure, pour n'être point immédiatement reconnus de don Quichotte, ils se mirent derrière la charrette. Voici, d'ailleurs, quel était Tordre de la marche. En premier lieu allait la charrette, conduite par le bouvier ; de chaque côté , comme on l'a dit, les archers avec leurs arquebuses ; suivait Sancho , monté sur son âne et menant llossinante par la bride ; enfin, tout en dernier, venaient le curé et le barbier sur leurs puissantes mules, le visage masqué , gravement, tranquillement et réglant le pas de leurs mon-* tures sur la tardive allure des bœufs. Pour don Quichotte, il allait assis dans la cage, les mains attachées, les pieds étendus, le dos appuyé contre les barreaux, dans un tel silence et une telle immobilité, qu'on eût dit, non pas un homme de chair et d'os, mais une statue de pierre.
Après avoir marché l'espace d'environ deux lieues avec cette lenteur et dans ce profond silence, ils arrivèrent à LUI vallon (jui parut au bouvier un endroit convenable pour l'aire reposer et paître ses bœufs. 11 ea avertit le curé j oiais le barbier fut d'avis qu'on mar* chat encore un peu , se rappelant qu'au détour d'une
* Rn eflel, la nouvelle de Riwomte et CoriadiUo p»t mtssA de Cmftntes, et m^ine ane des pïa» parfaites ([u'il ait écrites.
5S4 oon QotciiOTTft.
colline qu'ils voyaient devant eux , il y avait un autre vallon où 1*00 trouverait plus d'herbe ^ et qui était bien préférable à celui où Ton voulait faire halle. On se rendit à Tavisdu barbier; et Fon se remit en marche. A ce moment, le curé ayant tourné la tête , vit venir derrière ' eux six ou sept hommes à cheval fort bien équipés: Ceux-ci les eurent bientôt atteints ; car. ils marchaient non point avec le flegme et la lenteur des boeufs, mais comme gens montés sur des mules de chanoines , et qui avaient le désir d'aller prompleinent faire la sieste dans une venta qu'on apercevaitàmoinsd'unelieuede là.
Les diligents rattrapèrent donc les paresseux , et des deux côtés on se salua avec courtoisie. Mais un dés non*
veaux venus qui, pour imit dire, était chanoine dé Tolède el le maitre de ceux «jui raccompagnaient, voyant cette belle procession de la charrette, des archers, de Sâncho , de Rossinante , dû curé et du bftrbiet , et AUftout don Quichotte emprisonné dans sa cage , ne put s'empêcher de demander ce que cela signifiait , et pour-* quoi Ton emmenait cet homme d'une tolîe faron. En attendant, ét d'après les insignes des archers, il se figurait que ce devait être quelque brigand de grandê chemins, ou quelque autre criminel dont le châtimeilt regardait la Sainte-Hermandad. L'un des archers, à qui avait été adressée la question, répiuidit : » Seigneur, ce que signilie la mani( rt dont voyage ce gentilhomme, qu'il vous le dise lui-même; car pour noua, nous n'en savons rien. *» Don Quichotte entendit ce dialogue t « Est-Ce que par hasard , dit*il , vos grâces , messeignenrs, sont versées v\ expertes dans ce qii'(»n appelle la chevalerie errante i S li en est ainsi , je vous couiierai mes malheurs ; sinon , pas n'est besoin que je me fatigue à les conter. » En ce moment le curé et le barbier, voyant la conversation s'engager entrée les voyageurs etd'*n Quichotte, étaient accourus pour ré|)ondre de manière à empêcher la découverte de leur stratagème. Le chanoine répondit à don Quichotte s « £n vérité ^
mon cher, je romiam un peu mieux les livres de chevAlerie que les éléments de logique du docteur VîIIaU pando. Si dono il n'y a pat d'autre difficulté, tous pou«> vez me confier tout ce qu'il vous plaira. A la grâce
de Dieu ! rë|)li(|ua don Quichotte. Eh bien ! sachez donc, soigneur, que je suis enchanté dans cette cage par la malice et la fraude de méchants enchanteurs ; car la vertu est encore plus persécutée des méchants qu'elle n'est aimée des bons. Je suis chevalier errant i et non . pas de ceux dont jamais la renommée ne s'est rappelé les noms pour les éterniser daiis sa mémoire, mais Lien de ceux dcs(jii( is, en dépit de Teiivie môme, en dépit de tous les mages de la Perse ^ de tous les brahmanes deTInde, de tous les gymoosophisles de TÊthiopie S elle doit inscrire les noms dans le temple de rimmortalité , afin qu'ils servent d'exemples et de modèles aux siècles futurs, et que les chevaliers errants qui viendront après nous voient le chemin qu'ils doivent suivre pour arriver au comble de la gloire dans la carrière des armes. — Le sâgneur don Quichotte dit vrai , fit en ce moment le curé; il est enchanté sur cette charrette^ non par sa laaie et ses péchés, mais par la malice de ceux qu'oâ'usque la vertu et qu'irrite la vaillance. C'est en un mot, seigneur, le chevalier de la Triste-Figure, si déjà vous l'avez entendu nommer quelque part» dont les valeureuses prouesses et les grands exploits seront gravés buî le bronze éternel et sur le marbre impérissable , quelques efloi is que fassent l'envie pour les obscurcir et la méchanceté pour les cacher. »
Lorsque le chanoine entendit parler en un semblable stylo et le prisonnier et celui qui était libre ^ il fut sur le point de se signer de surprise; il ne pouvait deviner ce qui lui arrivait, et tous les gens de sa suite tombèrent dans le morne étonnem6nt.£n ce moment, Sancbo
* C'est daiiB llndaet non en Êtbiopie qu'il aurait faUu plafiar les gymnosnpbtstes ; et il y a ici «ne distraction de don Quichotte, ou, si 1*0Q ?eat, de Cenrsntes.
Panza, qui s'était appioi lit^ alia (rentendro la conversation, pour tout raccommodot prit la parole: « Ma foi, seigoeurs, dit-il, qu^on doive me savoir gré ou non de ce que je vais dire ; le cas est que monseigneur don Quichotte n'est pas plus enchanté que ma mère : il jouit de tout son bon sens, il boit et mange, enfin il fait ses nécessités tout comme les autres hommes et comme il les faisait hier avant qu'on le mtt en cage. Cela étant, comment veut-on me faire accroire, à moi , qu'il est enchanté? .T*ai opï dire à bien dos personnes que les enchantés ne mangent, ni ne parient, ni ne dorment, et mon maître, si on le laisse faire, parlera plus que trente avocats. Puis, regardant le curé , San« cho ajouta : « Ah î seigneur curé , seigneur curé , estce que votre grâce s'imagine que je ne la connais pas? est-ce que vous pensez que je ne devine pas fort bien quel est le but de ces nouveaux enchantements? Eh bien! sacbess-le, je vous connais, si bien que vous vous cachiez le visage ; et sachez-le encore , je vous comprends, si bien que vous dissimuliez vos fourberies. Enfin, là ou règne Tenvie la vertu ne peut vivre , et jamais avarice et libéralité n'ont fait ménage ensemble. Maudit soit le diable! si votre révérence ne s'était mise à la traverse, à cette heure, mon maître serait déjà marié avec l'infante Micomicona , et moi je serais comte, car je ne devais pas moins attendre, tant de la bonté de monseigneur de la Triste-Figure, que de la grandeur de mes services. Mais je le vois bien à présent , rien de plus vrai que ce qu'on dit dans mon pays.,. que la roue de la fortune tourne plus vite qu'une roue de moulm, et que ceux qui étaient hier sur le pinacle sont aujourd bui dans la poussière. J'en suis fâché pour ma femme et mes enfants; car, lorsqu'ils pouvaient et devaient s'attendre à voir rentrer leur père triomphant, devenu iinuverneur de quelque île ou vice-roi de quelque royaume, lis le verront revenir garçon d'écurie. Tout ce que je viens de dire, seigneur
CHAnTRR XI.TII. 537
curé, e'est seulenienl }>oiii m'oniTiiaiidor à votre paternité de se faire couscieucc du mauvais traitemeut qu'elle fait subir à moDseigoear. Prenez garde qa'un jour, daas l'autre vie, Dieu ne vous demande compte de cet emprisonnement démon mmtre, et ne mette à voire charge tous les secours et tous les bienfaits qu'aura manqué d'accorder monseigneur don Quichotte pendant le temps qu'il est en prison. — Allons! il ne manquait plus que céla, dit pour lors le barbier. Eh quoi! Sancho, vous aussi, vous êtes de la confrérie de votre iiiuiu^*? Vive Dieu! je vois que vous auriez besoin de lui tenir compagnie dans la cage et d'être enchanté comme lui , puisque vous tenez de son humeur et de sa fantaisie chevaleresque. A la malheure vous vous êtes laissé engrosser de ses promesses et fourrci' dans la cervelle celle île que vous convoitez tant. — Je ne suis aros de personne , répondit Sancho, et je ne suis pas Liomme à me laisser engrosser, même par un roi. £t quoique pauvre, je sois chrétien de vieille souche. Et je ne dois rien à personne. Et si je convoite des îles, d'autres convoitent pis que cela. Et chacun est tils de ses œuvres. Ki puisque je suis homme 9 je peux devenir pape , à plus forte raison gouverneur d'une Ile; surtout, lorsque monseigneur en peut tant conquérir qu'il ne sache à qui les donner. Prenez garde, seigneur barbier, à la façon dont vous parlez, car ce n'est pas tout que de raser des barbes, et il y a de la différence entre Pierre et Paul. Je dis cela parce que noucTnous connaissons tous, et ce n'est pas àmoi qu'il faut jeter un dé pipé. Pour ce qui est de l'enchantement de mon maître, Dieu sait ce qui en est; et laissons ça là, car il pourrait n'clre pas bon d'appuyer là-dessus. »
Le barbier ne voulut pas répondre à SanchOi de peur que celui-ci ne découvrit par ses balourdises ce que le curé et lui s'eflforçaient de cacher. Dans la même intention , ie curé avait invité le chanoine à marcher un
538 DON QlICHOTTE.
peu en avant , prometlanl de lui dire le mystère de eet
homme encagé, avec d'autres choses qui le divertiraient. Ainsi fil le chanoine ; il prit les devants avec lui , suivi de SCS duiiiestiques, et prêta la plus grande altcution à toul ce qu'il plut au curé de lui dire sur le caractère , la vie , les mœurs èi la folie de don Quicbotte. Le curé conta brièvement le principe et la cause du dérangement de son cerveau , et tontos ses diverses aventures jusqu'à sa mise en cage, ainsi que l'intention où ils étaient de l'emmenef de force chez lui pour voir s'ils trouveraient la quelque remède à sa folie. Le chanoine êt ses gens éprouvèrent une nonvolle surprise en entendant l'étrange histoire de don Quichotte, et quand elle fut flnie : tt Véritablement, seigneur curé, dit le chanoine , je trouve pour mon compte qu'il n'est rien de plus dangereux dans un État que ces ouvragea appeléa de chevalerie ; et bien que, par désœuvrement et par suite de je ne sais quel caprice, j'aie commencé à lire presque tous ceux qu'on a imprimés, jamais je n*ai pu me décider à en lire un d'un bout à l'autre , persuadé que, un peu plus, uti péu moins, ila sont tous de môme ; que celui-ci ne vaut pas mieux que céluî-là , ni le dernier que le premier. Il me semble, encore, qde cette sorte de composition rentre assez dans le genre des anciennes fables miiésiennes, qui étaient des contes extravagants, lesquels avaient pour unique objet d'amuser et non d'instruire , au rebours des fables dites apo* logues, qui devaient amuser et instruire tout enscnible. Maintenant, une fois aduiis que le but principal de semblables livres est d'amuser, je ne sais vraiment pas comment ils y parviennent, remplis comme ils sont de si nombreuses et si énormes extravagances. En effet ,
la satisfaction que ITirae éprouve provient de la beauté et de l'harmonie qu'elle aperçoit, qu'elle contemple dans les choses que la vue ou 1 imagination lui présentent; et ce qui est laid, déréglé, ne saurait nous causer aucun plaisir. En effet , quelle b^uté peutnl y
CHiPITRË XLVir.
avoir, et quelle proportion des parties avec reiibemblo, et de l'ensemble avec les paï Ucs, dans une eoniposition ou uu entant de ({uiuze à sei%e ana donne un coup d'épée à un géant baui comme une tour, et le coupe en deux comme un gâieau d*amandes? Et qu'arrive-t*il quand on veut nous décrire une bataille, après avoir dit qu'il y a dans l'armée eimt;inie un million de combattants? Pourvu que le héros de Touvage soil dans l'autre armée, il nous faut croire^ bon gré, mal gré, que tel chevalier a remporté la victoire par la seule valeur de son redoutable bras ! Mais que dire de la facilité avec laquelle uae reine ou une impératrice-née se laisse aller dans les bras d'un chevalier errant et inconnu? Quel esprit, s'il n'est entièrement inculte et barbare, peut s amuser en lisant qu'une grf^nde tour pleine de chevaliers s^avance sur la mer comme ferait un navire avec le bon vent ; (pu^ le soir elle quitte les côtes de la Lombardie, et que le knidemain matin elle aborde aux terres du Prétre-Jean des Indes, ou en d'autres pays que Ptolémée n'a jamais décrits, ni Marco Paolo jamais vus? Si Ton vient à me répondre (]ue les auLfurs de ces ouvrages les donni ni pour de pures inventions, et que, dès iurs, lis ne sont pas oijlii^es d'être si scrupuleux sur ia vérité, je répliquerai , moi , que 1^ mensonge se fait d'autant mieux accepter qu'il ft mpios Fair de ce quMt est, et qu'il plaît d*autant plus qu'il ap« proche davanluL^edu vraisemblable et du possible. Une invtiiiiuii iabuleuse doit pouvoir s-établir dans Tespnî du lecteur, et pour cela elle doit être composée de façon que, rendant l'impossible croyable et faisant paraître simple ce qui çst extraordinaire, elle nous tienne en suspens, nous émeuve, nous ravisse, et excite tout à la luis noire étoniieun iit ul nuire plaisir. Ur, ce leï^uU tal, il ne pourra l'alteui'ire celui qui s'écarte de la vraisemblance et de l'imitation de la nature^ eu quoi consiste la perfection d'uo ouvrage. Je n'ai vu aucuq livre de chevalerie qui form&t un corps de fitble entier, avec
Diyiiizeo
d40 i>oii QiJicttO'm.
tous ses membres^ de manière que le milieu répondit
au commencement, et la fin au commencement et au milieu ; les auteurs les composent, au contraire, de tant de membres divers, qu'on dirait qu'ils ont plutôt rintention de former une chimère, un monstre, que de composer une figure harmonieuse. En outre , ils sont durs et grossiers dans le style, incroyables dans les prouesses, impudiques dans les amours , maiséantti dans les courtoisies, prolixes dans les batailles, maladroits dans les dialogues , extravagants dans* les voyages , et enfin dépourvus de tout ingénieux artifice , et dignes par ces motifs d'être exilés de la république chrétienne comme gens au moins inutiles. >•
Le curé , qui avait écouté le cbauoine avec la plus grande attention, le tint pour homme de sens, et trouva quMl avait raison en tout ce qu'il disait. Aussi lui confia-t-il que , ])artageaut son opinion et portant la même haine au\ livres de chevalerie, il avait brûlé tous ceux de don Quichotte, qui on avait beaucoup; et il lui raconta Tenquéte qu'il avait faite à leur encontre, ceux qu'il avait condamnés au feu , et ceux auxquels il avait lait grâce de la vie , ce qui n amusa pas peu le chanoine. Celui-ci ajouta tjue, nialgi'é tout le mal qu'il avait dit des ouvrages de ce genre , il y trouvait pourtant quelque chose de bon : c^était qu'ils otfraient un canevas à un homme d^esprit pour pouvoir y déployer son talent. « En effet, dit-il, ils ouvrent un beau et vaste eliamp où, sans nul obstacle, la plume peut courir à l'aise, décrire des tempêteS|desnauirages, des rencontres, des batailles; peindre un valeureux capitaine avec toutes les qualités qui en sont inséparables , sage et prudent , habile à déjouer les ruses de Fennemi , possédant cette éloquence avec laquelle on persuade ou dissuade les soldats, réfléchi dans le conseil, rapide dans lexécution, plein de calme à la ibis et d'intrépidité* L'auteur racontera, tantôt une lamentable et tragique histoire, tantôt une aventure plaisante et imprévue; là il peindra
GHAniUË XLVii. Ml
une noble dame ayant autant de beauté et de sagesse
que de bon sens et d'esprit ; ici un gentilhomme chré* tien, yaillaot el de belles manières; d*un côté, uu iiaperiinent et grossier fanfaron; de l'autre, un prince courtois et atfable; il représentera des vassaux dé-* voués et fidèles, des seigneurs généreux et bienfai* sauts; il peut se montrer tantôt astronome, tantôt cosmographe , tantôt musicien, tantôt homme d'Elat, et même, si Teime lui en prend, il aura plus d'une fois l'occasion de se montrer nécromant. 11 peut peindre les ruses d'Ulysse, la piété d*Énée, la valeur d'Âchille , la disgrâce d'Hector, la trahison de Sinon, Tamitié d'Ëu* ryale , la générosité d'Alexandre , la bravoure de César, la clcniLnce de Trajan , la lidélité de Zopire, la sagesse deCaton, «l, enfin, toutes les qualités diverses qui composent un héros parfait , soit qu'il les réunisse sur un seul homme , soit qu'il les partage entre plusieurs. Si tout cela est écrit d'un style agréable, semé d'inventions ingénieuses qui se rapprochent autant que po»* sible de la vérité, et cjue l'auieur en ait su i'oriiier une toile tissue de tils varies et précieux , sou livre , une luis achevé, présentera tant de perfection , qu'il aura le plus grand mérite que puisse avoir un ouvrage, qui est d'instruire et d'amuser tout ensemble. En efi'e i , la libre allure de ces composilions permet à rëcrivain de b y iiionU er tour à tour épique, lyrique, trafique, comique, et d'y réunir toutes les qualités que reufermeut en soi cesarta charmants qu'on appelle la poésie et l'éloquence , car Pépopée peut s'écrire en prose comme en vers. >»
aiAPlTUt XLVllJ.
Où le chanoine continue k [diacourir sor les livre» de chevalerie^ avec d'autres choees dignes de son esprit
« Votre grâce , seigneur chanoine , reprit le curé , a parfaitement raison ; et voilà pourquoi Ton doit blâmer
Diyiiizeo by
542 uuiH atiCMOifib.
d'autant plus ceux qui ont conpoaë de semUablea livret
sans réflexion, sans jugement, sans aucune attention aux règles de l'art qu'il leur eût été avantageux de suivre, et par où ils se seraient rendus aussi célèbres en prose que le sont en vers les deux prinoes de la poésie grecque et laiine« — Pour moi , du moins, répliqua le chanoine , j'ai été un moment tenté d'écrire un ouwage de chevalerie en y observant toutes les conditioiis que je viens d'tMiLimërer. S'il iaut même avouer la vérité, j'en ai écrit plus de cent feuilles ^ et pour voir si cet essai méritait quelque estime, je l'ai communiqué à des hom^ mes passionnés pour ce genre de lecture , ayant autant de buii feeiis et d'esprit que de science, et à d'autres, véritables ignurants qui n'ont déplaisir qu'à entendre conter des tblies; et j'ai trouvé cheat tous une agréable approbation. Malgré cela , je n'ai pas continué i d'abord, parée qu'il m'a semblé que je taisais une chose qui n'al* îait pas à ma profession ; ensuite, parce que le nombre des ignorants est de beaucoup supérieur à celui des hommes éclairés, et que , bien que l'approbation du petit nombre des sages dédomrnage amplemept du dédain du grand nombre des sots, je ne veux pas me soumettre à l'incertain jugement de l'impertinent public à qui s'a^ dressent principalement ces sortes de livres. Mais ce qui surtout m'a fait renoncer à ce livre ^ et m'a été jusqu'à la pensée de le mener à fin, c^est un raisonnement que je lis en moi'-mème à propos des comédies que l'on représente aujourd'hui. Si ces comédies à la mode, me dis-je, aussi bien celles d'invention que celles tirées de l'histoire, ne sont, eu général, que dépures extravagances, n'ayant ni pied ni tête; si , pourtant, le public les écoute avec plaisir et les applaudit comme des cbefs-*d'œu<* vre , ce qu'elles lie sont pas, tant s'en faut ; si les auteurs i|ui les composent et les acteurs qui les jouent disent qu'elles doivent être ainsi parce que ainsi les veut le public , et que celles qui sont composées avec soin et selon les règles de l'art ne s'adressent qu'à ui^e demi-»
• CBAPITEE XLfIII. 543
éummiM é*hmvaeê d'^prit qui le» ent€;ndeoi quand pervoDne autre ne oomprâid rien à leor méritei et quitte aiment mieox gagner de quoi vivre aveo la multitude
qu'obtenir Tapprohation du petit nombre; la même - chose arrivera à mon livre quand je me serai brûlé les aourcils pou^ obaerver lea préceptes , et je deviendrai, comme on dit , le tailleur de Gampillo » qiti fonmiasait le fil et la façon. Plusieurs fois j'ai tâebé de pemiadér aux actoiirs (jii'ils se trnmppnt dans leur ojùuion , qu'ils allireraieut plus de monde et acquerraient plus rie n»patation en représentant dea comédies composées suivant les règles de Tart qu'en jouant ces pièces extravagantes* mais ils sont si obstinés et si ancrés dans leurs sentiments, «pi'il n*y a plus m raisonnoinent ni évidence qui puissent l<'s «'ii faire revenir. Je me rappelle qu'un jour je dis à 1 un de ces eotètéa : «IHe vous souvientt-il plus qu'il y h quelquea années , on représenta en Espagne troia tragëdiea composées par un célèbre poète de ce royaume , telles toutes les trois qu'elles étonnèrent et raviront tous ceux (\u'\ les virent jouer, les ignorants comme les i^eiis éclairés, le gros public comme les jugea d'élite ^ et qu'elles rapportèrent à elles seules plus d^argent aux comédiena que trente des meilleures qu'on ait faitea depuis? — Sans doute, répondit l'acteur en question , votre grâce veut ftiire allusion à Isabelle , à la Philis et à V Alexandra^l — Justement, répliquaije , c'est d'elles que je parle. Elles étaient conformes aux règles de Tart : eh bien , voyez , oncles manqué pour cela de paraître ce qu'ellea étaient et de charmer tout le monde? La faute n'eat donc pas au public qui demande des soiti^^os , mais à ct ux (jui ne savent pas lui d(nuier auUe ciiose. On ne trouve pas moins de sagesse dansl7i»jrra^t^tf(^ vengée, damlBLNumancê, dans le Mamhand mamirmm, et dana VEnmmiê faoetable^j
* Ces trn!«! pièces sont de Lupcrcio I.muih do de Ârgeiisoia. La Muiuaîwe ebl Ue Cervaulesi \ Ingratiiudt V9tigéif de Lope de Ve£^,
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ainsi que dans quelques autres que composèrent d'ha* biles poètes au grand avantage de leur réputation et au grand profit des acteurs qui les jouèrent. » J'ajoutai
encore d'autres choses qui , ce me semble , le rendirent assez honteux, mais qui n'eurent cependant pas le pouvoir de le convaincre et le tirer de son erreur. — Votre grâce, seigneur chanoine, reprit alors le curé , vieul de toucher un sujet qui a réveillé en moi une vieille rancune que j'ai contre les comédies k la mode, et qui n'est pas moins forte que celle que je nourris contre les livres de chevalerie. Alors que la comédie doit être , au jugement de Gicéron , le miroir de la vie humaine, l'exemple des mœurs et Piroage de la vérité, celles que Ton représente aujourd'hui ne sont (\ue des miroirs d'cxiravagances , des exemples de sottises et des images dlmpudicité. £n effet , quelle plus grande extravagance peut41 y avoir, en la matière qui nous occupe , que de faire paraître un enGant au maillot, à la première scène du premier acte , et de le faire reparaître, à la seconde, déjà homme fait, avec barbe au menton? N'en est->ce pas eacore une autre , de même force , que de nous peindrë un vieillard bravache , un jeune homme poltron , un laquais beau parleur, un page conseiller, un roi crocheleur, et une princesse laveuse de vaisselle? Que dirai-je donc de l'exactitude avec laquelle on observe le temps pendant lequel ont pu arriver les événements que Ton représente? N'ai-je pas vu telle comédie dont la première journée commence en Europe , la seconde continue en Afrique et la troisième finit en Amérique; et s il y avait quatre journéos , 1^ quatrième finirait en Asie , de façon que la pièce se serait passée dans les quatre parties du monde. Et si l'imitation de la nature est la première chose que Ton cherche dans une comédie , comment même me médiocre intelligence pourrait-elle être satisfaite lorsque
VEfmmU fmwHrabhf da dianoiae PreticiMHi Tarraga, et le Martihwndaimoth Têum, lie GaspKr d« AgiHlar.
ctAmiE xtnn
clans une actiou qui se passe à Tépoque de Pépin ou de Charlemagne, on suppose que le héros de Touvrage a porté comme remperearHéiacliua la croix à Jéniaalem, ou qu^i! a comme Godefroy 4e Bouillon conquis le
saint sépulcre, tandis que ces derniers personnages sont sépares des autres par un si grand nombre d'années? £t SI c est une comédie d^invention, comment peut-on lui prêter des vérités de rhistoire, et y mêler des événements arrivés à différentes personnes et à différentes époques ; et cela, sans vraisemblance, avec les erreurs les plus patentes et les plus inexcusables ? Ce qu'il y a de pis, c'est qu'il se trouve des ignorants qui [irotendent que cela seul est pariait, et qu'il a*est pas raisonnable de désirer autre chose. £t que sera-ce donc si nous venons aux comédies divines? Que de faux miracles ! que de faits apocryphes ! que d'actions d'un saint attribuées à un autre î Jusque dans les comédies humaines, on ose faire des miracles sans motif , si ce n'est que là viendrait bien un miracle ou un coup de théâtre » comme ils disent , pour que les imbéciles s'émerveillent et accourent voir la comédie. Tout cela, certes, est au préjudice de la vérité, au détriment de l'histoire, et surtout à la honte des écrivains espagnols; car les étrangers, qui observent scrupuleusement les règles de la comédie, nous appellent des ignorants et des barbares en voyant les lÂÂurdités et les extravagances de celles que nous composons*. Il ne suifirait pas de dire, pour excuser cet abus, que k^irincipal objet d'un gouvernement bien ordonné, eu permettant la représentation des comédies, c'est de divertir les peuples par quelque honnête récréation, et de les préserver des mauvaises humeurs qu'engendre habituellement l'oisiveté, et que , ce but étant atteint au moyen de la première comédie venue, bonne ou mauvaise, il est inutile d'établir des lois pour contrahidre ceux qui les corn-
* Par COR mot» lêê éirangin, Cervastea veut probablemeiit d^isner les luUienfi.
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ô46 vm QuicHom.
{k>06Qt et les jotteDi à ies faire (domine elles devraietti être faites, puisque toute comédie remplit l'objet qu'on
attend de ces sortes d'ouvrages. A cela, je répondrai qu'on atteindrait sans comparaison bien mieux le but avec les bonnes comédies qu'avec celles qui ne le sont pas; car^ après avoir assisté à une comédie ingénieuse et bien conduite, le spectateur sortirait égayé par lés choses plaisantes, instruit par les choses sérieuses, émerveille par les aventures, éclairé par les raistninemcnls, rendu plus avisé par les tourberies, instruit par les exemples, irrité contre le vice et passionné pour la * yertu. Tous ces sentiments, la bonne comédie doit les éveiller dans Tftme de l'auditeur, quelque lourd et quelque grossier qu'il soit, et il est absolument impossible qu'une comédie réunissant ces diverses qualités ne réjouisse et n'amuse bien plus que celle qui en sera dépourvue, comme la plupart des pièces que l'on treprésente aujourd'hui. Au reste, la faute n'en est pas ault poètes qui les com[)osent, car il en est par mi eux qui connaissent parfaitement en quoi ils pèchent, et qui savent on ne peut mieux ce qu'ils devraient faire. Mais comme les comédies sont devenues une marchandise à vendre, fis disent, et avec raison , que si elles n'étaient pas taillées snr ce patron, les acieurs ne les achèteraient pas ; et ainsi le poêle s'ini^énie à se plier aux caprices du comédien, qui doit lui payer son ouvrage. Et voulez* vous une preuve de la vérité de ce que j'avance ? voyex les comédies , en nombre infini, qu'a composées un heureux et fécond génie de ce royaume avec tantd'éclat, de tj;ràee, de charme et de [ux sir, un dialogue pétillant de vives saillies et orné de graves sentences; entin un Style si élégant, si pur; si élevé, que ce poëte relnplit le monde de sa renommée ^ Eh bien! pour avoir voulu s'accommoder aux exigences des comédiens, elles ne sont pas arrivées toutes, comme ont iait quelques-unes^
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GfiAPlTEE XLVItt. 547
au degré de petreciioti qu'elles pouvaient attcitidré.
D auLres auteurs composent leurs pièces avec tant d'étourderie, qu'après les avoir jouées, les comédiens sont obligés de fuir et de se cacher, dans la crainte d*ètre pUDis, comme cela est maintes fois arriré , ponr avoir représenté des choses irrévérencieuses pour quelques souverains, ou offensantes pour quelques nobles familles. Or, tons ces inconvénients cesseraient, ainsi que beaucoup d'autres dont je ne parle pas, s'il y avait à Madrid une personne d'intelligence et d'esprit chargée d'exafniner tontes les comédies avant la représentàtion, nonseulement celles qu'on jouerait dans la capitale, mais toutes celles qu'on voudrait jouer dans le reste de l'Espagne. 11 faudrait que , shïis ra[>|irôl):iti'>ri , la signature et le sceau de cet examinateur, nulle autorité locale ne laissât représenter ancune de ces comédies dans Téten* due de sa juridiction. De cette manière , leé comédiens auraient soin d'envoyer les comédies à Madrid , et Ils pourraient ensuite les représenter en toute sûreté: et, d'autre part, les auteurs apporteraient aussi à leurs ouvrages plus de soin et d'étude» dans la crainte de les voir . soumis à l'examen rigoureux d'un homme capable. Ën^ fin, Ton ferait de bonnes comédies, et l'on atteindrait heureusement le but que l'on se propose : le divertissement des peuples, comme la gloire des écrivains de TKspagne, et Tintérêt bien entendu des comédiens, qu*on n'aurait plus l'embarras de surveiller et de punir. Que si on chargeait une autre personne, ou la même, d'examiner les livres de chetalêrte qui seraient désormais composés, sans nul doute il en paraîtrait (]uplqnesuns qui anraif nt toute h perfeetion que désire votre grâce; ils enrichiraient notre langue d'un agréable et précieux trésor d'éloquence, et, de la sorte, les ouvrages anciens pâliraient à Téclat des nouveaux ^ publiés nonseulement pour l'honnête pas8e-tem])8 des gens de loisir, mais encore pour celui des liommes le plus sérieusement occupés ; car il est impossible qpe Tare soit lou-
548 DON QLICHOITE.
jours iendu , et rhumaine faiblesse a besoin de se reposer dans des récréalions permises. «
Le chanoine et le curé en étaient là de leur conversation, lorsque s avançant, le baiLiej vint à eux et dit au curé : .» Voici , seigneur licencié , Tendroit où j'ai dit que nous serions bien pour faire la sieste et ou les bœufs devaient trouver une fraîche et abondante pâture. — C'est aussi ce qu'il me semble, » répondit le curé. Il fit part de son dessein au chanoine , et celui-ci se décida à s'arrêter avec eux , convié par le charme d'un joli vallon qui sWrait à sa vue» et pour jouir en même temps de la conversation du curé , qui lui plaisait beaucoup ; curieux en outre de savoir plus en détail les prouesses de don Quichotte. En conséquence , il donna l'ordre à quelques-uns de ses domestiques d aller à la venta, qui n'était pas fort éloignée , et d'en rapporter ce qu'ils y trouveraient pour le diner de tout le monde » parce qu*il avait résolu de faire la sieste en cet endroit. L*utt des domestiques répondit oie mule taux provisions qui devait être an ivé déjà dan s ia veut a était assez bien chargé pour qu'on ne fût pas obligé d'y prendre autre chose que de l'orge. «Cela étant, dit le chanoine, emmenez là« bas toutes nos montures, et faites revenir le mulet. »
Sur ces entrefaites , Sancho , voyant qu'il pouvait parler à son maître sans être plus gené, comme auparavant, par la présence du curé et du barbier, qu'il tenait ponr suspects , s'approcha de la cage où était en* fermé don Quichotte, et lui dit : « Seigneur, pour la décharge de ma conscience, je veux vous dire ce qui se passe à l'endroit de votre enchantement. Ces deux hommes que vous voyez ici près, avec des masques sur la figure, c'est le curé et le barbier de notre village, lis ont, j'imagine, tramé de vous emmener do cette façon, par pure envie, à cause que votre grâce les surpasse en fameux exploits. Cela admis, il s'ensuit que vous n êtes pas enchanté dans cette cage, mais joué, mystifié. Je veux , comme épreuve , vous adresser une
question: et si vous me répoiulez comme vous devez, je crois , me répondre , vous toucherez du doigt la ruse, et vous reconnaîtrez que vous n'êtes pas enchanté, mais que vous avez l'esprit à Fenvers. — Adresse-moi la question que tu voudras, ami Sancho , répondit don Quichotte ; je suis prêt à te rcpf)n(]re et à te donner toute satisfaction. Quant à ce que tu dis , que ces deux hommes que voilà, qui nous accompagnent, sont le curé et le barbier nos compatriotes et nos connaissances, il est bien possible quils leur ressemblent à s'y mépren« dre; mais que ce soit eux réellement , cfTectivement , ne le crois d'aucune façon. Ce que tu dois croire et comprendre , c'est que s'ils leur ressemblent, comme tu dis, c'est à cause que ceux qui m'ont enchanté auront pris cette forme et cette ressemblance; car il est facile aux enchanteurs de prendre la figure qui leur convient , et ils auront pris relie <k' nos amis pour t' amener à penser ce que tu penses, et pour le jeter dans un labyrinthe d'incertitudes dont tu ne parviendras pas à sortir quand tu aurais à ta disposition le fil de Thésée. Ils auront eu aussi pour but de me troubler l'esprit , et d'empécber que je puisse deviner de qui j'ai à me plaindre. En effet, si, d'une part, tu viens me dire que ceux qui nous accompagnent sont le curé et le barbier du village , et si, d'autre part, je me vois encagé avec la conviction qu'aucune force humaine, à moins d'être surnaturelle, n'aurai l eu le pouvoir de me mettre en cage , que veux-tu que je dise ou que je pense, si ce n'est que nui sorte d'enchantement surpasse tout ce que j'ai lu en ce genre dans les histoires où il est question des chevaliers errants qui ont été avant moi enchantés? Ainsi donc aie l'esprit parfaitement en repos , et cesse de croire que ces gens seraient ce que tu dis , car ils le sont tout comme je suis Turc. Quant à ton désir de me demander quelque chose, parle , je te répondrai, dusses-tu me questionner jusqu'à demain matin.
— Par Notre-Dame! s'exclama Sancho, est-il possi-
SHù 0oi( ttmcfiottÈ.
ble que votre grâce ait la tête assez dure et soit assez dépourvue de cervelle pour ne pas reconnaître que ce que je dis là est la vérité pure , et que dans son emprisonnement et dans sa disgrâce il entre plus de malice que d*enchantement? Mais puisciull en est ainsi, je veux vous prouver, avec la dernière évidence , que vous n'êtes pas enchanté. Sinon, dites-moi.... et puisse Dieu vous tirer de ce tountient , et puissiez-vous vousttïême vous trouver dans les bras de madame Dulcinée quaiKÎ vous y penserez le moins! — Achève tes exorcismes , reprit don Quichotte , et demande-moi tout ce que tu voudras ; je te répondrai, ainsi que je t'ai dit, avec hi plus grande ponctualité possible. — Voilà justement ce que je désire, répondit Sancho. Or, ce que je voudrais savoir, c'est que vous me disiez , sans rien ajouter, sans rien omettre, mais en toute vérité, comme on doit Fattendre de tous ceux qui font , comme votre grâce, pro* fession des armes sous le titre de chevaliers errants.... ^ le te répète , reprit don Quichotte , que je në mentirai en quoi que ce soit. Mais, dëpêche, lais-moi tes questions ; car en vérité , Sancho , lu me fatigues avec tant de préambyules, de circonlocutions et de précautions. — Je dis , répliqua Sancho , que je suis sûr de la bonté et de la franchise de mon maître ; et dès lors , comme cela vient fort à point pour notre histoire, je vous ferai respectueusement une question : Depuis que votre grâce est encagée ou, selon elle, enchantée dans cette cage, est-ce que , par hasard , vous n'avez pas eu le besoin et Tenvie de faire , comme on dit , le petit tour ou le grand tour? — Je n'entends rien , Sancho , répondit don Quichotte , à ce que tu veii\ dire par ces * mots de petit tour et de grand tour ; ex])]ique-toi plus clairement , si tu veux que je te réponde d'une manière nette et précise. — Est-il possible, répondit Sancho, que votre grâce ne comprenne pas ce que c'est que le grand et le petit tour? Mais c'est] avec cela qu'on sèvre les ^fants à Técole ! Ëh bien, sadiez-le donc, je vei^x. dire
CHiPlTBE Xmih
sll VOUS est v^nu quelque eovie de luire ce dont personne ne peut se dispenser? — Fort bien! fort bien! j'y suis, Sancho, répondit don Quichotte. Oui, certes, et
bien des fois, et maintenant encore. Tire-moi'de ce pérfl m piuâ Vite, ou je \m mu trouver daud de beaux draps ! »