CHAPITRE XUX
Qui traite de U conversation ]))( in<i de sena vX ti t^ji il qu'eut Saucbo Pansa avec &ou seigueur don QuichoUe.
« Ah ! par ma foi , dit Sancho , Je vous tieas ! c'est justement là ce que je voulais savoir ; j'aurais donné pour cela je ne sais quoi. Or çà , monseigneuri pouves-
vous nier ce qu'on Hit assez connimunëment lorsque quelqirun est de inauvaise huniuur ; Je ne sais ce qu'a un tel i il ne mange, m ne boit , ni ne dort ; il ne répond jamais i propos à ce qu'on lui demande; on dirait qu'il est enchanté? D*où il faut ponclure que ceux qui ne mangent ni ne boivent ni ne dorment , ni n'accomplissent les actes naturels dont je viens de parler, ceux-là, oui, sont enchantés; mais non pas ceux qui ont les envies qu'a votre grâce, qui boivent quand on leur donne à boire , qui mangent quand ils ont à manger, et qui répondent à tout ce qu'on leur demande. — Tu dis vrai, Sancho, repartit don Quichotte; mais je te 1*W déjà dit, il y a bien des taçons d'enchantenK nts ; il se peut qu'avec le temps on ail change, et que la mode soit maintenant que les enchantés fassent tout ce que je fais, bien qu'ils ne le fissent pas auparavant: or, avep les usages que le temps a établis il n'y a pas à argu« menter ni à tirer de conséquence. Je sais , je sais à n'en pas douter, que je suis enchante ; cela me suffît pour avoir la conscience en repos *, car Je ne Taurais pas tranquille , je t'assure , si je doutais que je fusse enchanté ^ de rester en cette cage paresseusement et Ift-
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S52 DON QDlGiiOTTB.
chemeDt, frustrant du secours de uioii bras une fouie d'infortunés et de nécessiteux qui , à Ttieure qu'ii esi» doivent avoir le plus grand besoin de mon appui et de ma protection. — Avec tout cela , répliqua Sancho , je répète que, pour plus de satiblkcLiou et de sûreté, il serait bon que votre grâce essayât de sortir de cette prison ; quant à moi je m'oblige à tous seconder de tout mon pouvoir, et même à vous en tirer. Vous es* sayerez ensuite de remonter sur Rossinante qui al'aîr, lui aussi , d'être enchanté , tant il est mélancolique et triste. Et cela fait, nous tenterons une autre fois les aventures : si la chance tourne mal nous aurons toujours le temps de nous en revenir à la cage, où je promets, foi de bon et loyal ëcuyer, de m^enfermer avec votre grâce , si vous êtes par hasard assez malheureux , ou moi assez maladroit , pour que nous ne réussissions pas en ce que je dis. — J'y consens volontiers, mon ami, répondit don Quichotte; quand tu verras le moment fÎBivorable pour opérer ma délivrance , je f obéirai en tout et poui' tout. Mais toi-même reconnaîtras , Sancho , combien tu te trompes dans la manière dont tu apprécies ma disgrâce. »
Le chevalier errant et son très-errant écuyer arrivèrent, en s'eiitretenant ainsi, à l'endroit ou les attendaient, ayant déjà mis pied à terre , le curé, le chanoine et le barbier. Le bouvier détela aussitôt ses bo^îfs de la charrette et les laissa prendre leurs ébats dans cette vaste et agréable prairie , qui invitait à jouir de sa fraîcheur, non-seulement les personnes enchantées comme don Quichotte, mais celles qui avaient autant de bon sens, d'esprit et de finesse «jiie son éciiyer. Celui-ci pria le curé de permettre que son seigneur sortit un moment de la cage; sans quoi, cette prison courait grand risque de ne pas rester aussi propre que Texigeait la dignité d'un chevalier Ici que son mailre. Le curé le comprit, et répondit (pi'il cuiisentirnit de bon cœur a sa demande , s'il ne craignait qu'en se voyant libre ,
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aumiB XLDL.
son seignuLir ne lit des siennes et ne se sauvât en un lieu où on ne le revît jamais plus. « Je me rends caution de sa fuite, répliqua Saucbo. — Et moi aussi, ajouta le chanoine , et je réponds de tout çe qui peut arriver, surtout s4l m'engage sa parole de chevalier de revenir aussitôt que nous le voudrons. — Oui , je la donne, reprit don Quichotte qui avait écoulé tout ce dialogue. Et d'ailleurs , celui qui est enchanté comme moi n'est pas libre de faire ce qu'il veut de sa personne; car le magicien qui Ta enchanté peut le rétenir sans bouger, à la même place, trois siècles durant, et si l'autre s'ent'uvaiL, il le ferait revenir a tuc-d aile. Daprès cela, vous pouvez bien me lâcher; ce sera profit pour tout le monde , tandis que si vous refusez, je vous proteste , qu'à moins de vous éloigner, je ne saurais m'empêcher de vous chatouiller peu agréablement Todorat. » Le chanoine lui fit prêter serment, bien qu'il eût les deux poignets attachés; et sous la foi de sa parole, on lui ouvrit la porte de sa cage, ce qui lui causa un plaisir infini.
Dès qu'il se vit libre, la première chose qu'il fit ce fut d'étirer tout son corps ; puis il s'approcha de Rossinante et lui domianl sur la croupe deux petits coups du plat de la main : » J'espère , dit-il , oui , jVspèî'c toujours en Dieu et en sa sainte mère , ileur et miroir des coursiers , que bientôt nous nous reverrons , comme nous le désirons Tun et l'autre, toi portant ton seigneur, et moi monté sur tes reins, exerçant ensemble la profession pour laquelle Dieu m'a mis dans ce monde. » Et cela dit, don Quichotte gagna, accompagné de Sancho , un lieu écarté d'où il revint fort soulagé , et plus désireux qu*auparavant de mettre à exécution le projet de Sancho.
Le L liaiioine le regardait et s'émerveillait de voir une si bi/arrc tolie. 11 n'élait pas moins étonné que notre chevalier montrât dans toutes ses paroles une intelligence parfaite, et qu'il ne perdit les étriers , comme
Ôâ4 DON QUICHOïTS.
on Ta déjà dit oiaintes fois , que sur le cbspili^e de 1» chemlerie. Aassi , quftnd tout le monde se fut assis su?
rherbe verte en attendant l'arrivée des provisions, le chanoine, mû d'une certaine compassion, lui dit; M Ëst-U possible, seigneur geatilhomaie , que œtto oiseuse et fade lecture des livres de chevalerie ait eu sur votre grâce assez de puissance pour vous tourner Tesprit au point d'en être venu à vous croire enchanté et à vous mettre en tête d autres choses analogues, aussi loin d^être vraies que le mensonge Test de la vé^ ritéméme? Comment peut-il exister une intelligeuûi humaine capable de se persuader iju'il y ait eii dans la monde cette infinité d'Amadîs et cette multitude da lanieux chevaliers? qu'il y ait eu tant d'empereurs de Trébisonde , tant de Félix-Mars d'iiyrcanie , tant de damoi&elles errantes, tant de pulefrois, tant de dra* gons , tant d'andriaques , tant de géants , tant d'aventures inouïes, tant d'enchantements, tant de batailles, tant d'effroyables rencontres, tant de brillantes parures, tant de princesses amourcusesi, tant d'écuyers devenus comtes, tant de bouffons, tant de billets doux , tant dé galanteries , tant de femmes guerrières , et enfin tant de contes extravagants qu'en contiennent les livres de chevalei ie? l\)ur moi , ce i[uo je puis dire , c'est que quand je les hs , tant que mon esprit ne s'arrête pas à la pensée que tout cela n'est que mensonge et sottise , ils m'amusent jusqu'à un certain point; mais dès que je viens à réfléchir à ce que sont ces livres, j'envoie le iiieiliiur contre la muraille, et même je le jetterais au feu si j'avais du leu près de moi : car lis méritent tous celte peine comme faux et trompeurs, etendeborsdeslois communes de la nature ; ils la méritent comme fauteurs de nouvelles sectes et inventeurs d'un nouveau geni^ de vie, et comme autorisant le public ignorant à tenir pour vraies toutes les rêveries qu'ils renferment. Ils sont même assez hardis pour oser troublor l'esprit d0 gentilsbonunes bien nés et d'une iateUigence distilla
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guée, comme il est facile de le voir d'après Tiafluence qu'ils ont eoe sur vous , vous ayant conduit à ce ^iiit qu'il a fallu vous enfermer dans une cage et vous mener sur uné charrette à bœufs , comme on mène de village
en vi!Ia£îe un lion ou un tigre pour gagner de Targent à le fain* voir. Allons, seigneur don Quichotte, prenez pitié de vous-même ; revenez au giron du bon sens; &i(es usage de celui que le ciel a bien voulu vous départir, en employant votre esprit, si bien doué, à d^autres lectures qui tournent au profit de votre conscience et à l'accroissemont de votre aloire. Si toutefois, entraîné par voire inclination naturelle, vous persistez à lire des histoires qui racontent des exploits chevaleresques, lisez rÉcriture sainte ; vous y trouverez de magnifiques vérités , et des hauls laits non moins certains qu'éclatants. La T.iisitanie eut nn Viriate, Rome tm Cé- 6ar , Carthage un Annibal , ia Grèce un Alexandi e , la Castille un Femand-Gonzaiez , Valence on Cid , TAildalousie un Gonsalve de Cordoue , l^strëmadufe un Diègue Gareie de Parédès, Xérès un Gar rie-Péres de Varpras, Tulède un Garcilaso*, Séville un don xManuei Pouce de Léon': la lecture de leurs vaillants exploits suffit pour amuser et instruire , pour étonner et ravir les esprits les plus éminents. A la bonne heure ! voilà la lecture digne de votre haute intelligence , mon cher seigneur don Quichotte; une lecture d'où vous sortirez savant en histoire , épris de la vertu , formé à la bienveillance, fortifié dans les bonnes mœurs, vaillant sans témérité, prudent sans faiblesse; et tout cela, pour la gloire de Dieu , pour votre intérêt personnel , et pour la gloire de la Manche , d'oii , je le sais , votre grâce tire son origine. »
' Cervantes veut parler ici de Garcilaso de la Vega qui , pt- ndaut le siège de Grenade, se reodU'oélèbre par ses brillants exploita , et qu'on appela Gar> cilaso de VAvé Maria, parce qu'il tua en combat singulier un chevalier more qui portait, par dérision, un Avi Maria attaché à la queue de son dietai. ^ ' Autre chevalier espagnol du xv aiède. Vey. notre Jlsmoncefv ffiMnl,
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Don Quichotte avait écouté avec la plus grande
altenlioQ le discours du chanoine, et jugeant qu'il avait fini, après l'avoir d'ahord regardé quelque temps en silence , il lui répondit : >« Si je ne me trompe, seigneur gentilhomme» le discours de voire grâce avait pour but de me faire entendre qu'il n'y a pas eu de chevaliers errants dans le monde; que tous les livres de chevalerie sont faux, rnentf nrs, inutiles et dangereux dans un État; qu'exiiiu j'ai mal fait de les lire , plus mal fait de les croire , et plus mal encore de les imiter en me jetant dans la difficile et pénible profession de chevalier errant qu'ils enseignent ; car vous niez qu'il ail jamais existe des; Auiadis de Caule et de Grèce, ni cette fouie d'autres chevaliers dont les livres sont pleins. — Tout est^ au pied de la lettre, comme le rapporté votre grâce , » dit alors le chanoine.
Don Quichotte continua : « Votre grâce a , de plus , ajouté que ces livres m'avaient fait un gran l tort , puisque, après m'avoir dérangé Tesprit, ils ont fini par me mettre en cage y et qu'il m'irait beaucoup mieux de m'amender, de changer de lecture » et de lire d'autres ouvrages plus véridiques, et d'où je retirerais plus d*amusemenl et d'instruction. — C'est cela même, répondit le chanoine. — Eh bien, moi, répliqua don Quichotte, je trouve, à mon compte, que l'insensé et Tenchanté c'est vous-même , puisque vous avez pu proférer tant de blasphèmes contre une chose tellement reçue dans le monde et tellement iidniise pour véritable, que celui qui la nie,, comme le fait votre grâce, mériterait la même peine que vous infligez, dites-vous, à ces livres dont la lecture vous révolte. En effet , vouloir faire accroire à personne qu'Amadis n'a pas existé , non plus que tous les autres chevaliers chercheurs d'aventures dont les histoires sont remplies, c'est vouloir persuader que le soleil n'éclaire pas, que la gelée ne refroidit pas , que la terre ne nous porte pas. Quel esprit peut-il y avoir au monde ca-