‹ L'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 88 sur 100 · CHAPITRE XLIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIX

pable de persuader à un autre que Thistoire de Tinfoote Floripe avec Guy de Bourgogne n'est pas vraie » non plus que Taventure de Fiei^à-Bras au pont de Man*

tible, laquelle arriva du temps de Charlemagne? Sur ma foi , cela est aussi vrai qu'il est jour ni;iinleuant. Si ce sont des uiensonges, alors il en doit être de même et d'Hector, et d'Achille, et de la guerre de Troie, et des douze pairs de France , et du roi Arthus d*Angleterre, qui vitencore à présent, métamorphosé en corbeau, et dont les sujets aUendenl à tout moment le retour. Osera-t-on dire, aussi, iju'elle est mensongère riiistoire de («uarmo Mezquino , ainsi que celle de la conquête du Saint-Grial ; que les amours de Tristan et de la reine Iseult sont apocryphes , comme aussi ceux de la reine Genièvre et de Lancelot, tandis qu'il y a des gens (jul se souviennent presque d'avoir vu la duègne Quiatagnone, laqueile lut le meilleur échansou qu'ait eu la Grande-Bretagne? Ëtcela est si vrai que je me rappelle, pour ma part, qu^une mienne grand'mère, celle du c6té paternel, me disait, quand elle rencontrait quelque duègne aflubi ce de vénérables coiffes : « Celle-ci, mon enfant, ressemble à la du^£^ne Quintagnone; ^ d'où je conclus qu'elle a dû elle-même la connaître ou , du moins, qu'il lui avait été donné d'en voir quelque portrait. Qui donc pourra nier Tauthenticité de l'histoire de Pierre et de la jolie Magalone, puisque, aujourd hui encore, on voit dans 1^ musée d'armes de nos rois , la cheville qui faisait tourner le cheval de bois sur lequel le vaillant Pierre traversait les airs , cheville qui est un peu plus grosse qu^un timon de charrette. A côté de ladite cheville , se trouve la selle de Babiéca; et dans ia gorge de Ronce vaux, on voit encore le cor de Roland, qui est de la dimension d^ttne grande poutre. D'où l'on doit inférer qu'il y a eu douze pairs de France , qu'il y a eu un Pierre, qu'il y a eu un Cid , et d'autres chevaliers de même espèce , de ceux dont on dit communément qu'ils vont à leurs

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aventureft. Sinon, Ton poumt àUisi eonteftter qne 1t vaillant Portugais liiandeMefloaltété chevalier errant,

l|ti*il soit allé en Bourgogne, qu'il ait conihattu , dans la ville de Ras, contre le fameux seicneur de Chami, appelé Moïse-Pierre ; puis, dans la ville de Bàle , contre Moîse^Henri de Remeatan, et quMl soit aorti de ces deai entreprises vainqueur et couvert de gloire. Il faut nier encore les aventures et les combats que, en lîourpogne écjaîement, menèrent à fin les vaillants Espagnols Pèdre Barba et Gutierre Quixada (duquel je descends én ligne droite, de mâle en mâle), qui vainquirent les fils du comte de Saint-Pol. Que Ton nie donc, aussi, que don Fernand de Guevara soit allé en quête d'aventures en Allemagne, où il conjhailit messire Georges , chevalier de la maison du duc d Autriche. Qu'on traite eniin de contes faits à plaisir les joutes de Suéro de Quifio*nea, celles du pas de TOrbigo , les défis de Mofse^Lottia de Faîcès à don (ionzalve dv. Gusman , chevalier caslil* îânV et tant d'aiitrt^s exploits accomplis par des chevaliers chrétiens, soit de notre pays, soit des paya étrangers; exploita si authentiques, si véritablea que celui qui les nie est dépourvu de tout sens et de toute

raison ! »

î.e chanoine ne fni pas peu surpris d'entendre ce mélange de vérités et de mensonges que faisait don Quichotte , et de voir quelle profonde oonnaissance il avait de toutes les choses relatives à la chevalerie erranttf.

« Je ne puis nier, seigneur don Quichotte, lui répondit-il , qu'il n'y ait quelque chose de vrai dans ce que vient de dire votre grâce , particulièrement en ce qui touche les chevaliers errants espagnols. Je veux bien même concéder qu'il y a eu douze pairs de France i mais

je ne croirai jamais qu'ils aient fait tout ce que raconte d'eux l'archcvôque Tur|iin. Ce ({u'il y a de vrai, c'est que ce furent dea chevaliers choisis par les rois de

* Tous ces chevalière sont, en effet, des personnageâ historiquefi et appnrtienoM I là prtmiérs wM du HMl.

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France, qu'on appela pa/r^v» parce qu'ils étaient tous

ésaux en naissance , en valeur et en mérite ; du moins , s'ils ne l étaient pas , en droit ils devaient l'être. CYnait un ordre militaire dans le genre de ceux qui existent de nos Jours, comme les ordres de Saint- Jacques et de Calatrava, oà Ton suppose que ceux qui font. profession sont tous des chevaliers bien nés , braves et méritants ; et de même qu'on dit aiijuiird'hui chevalier de Saint- Jean ou d'Alcantara , on disait alors chevalier des I)i)uze- Pairs, parce qu'on en choisissait douze, égaux en mérite , pour cet ordre militaire. Qu'il y ait eu un Cid et un Bernard de Carpio , nul doute ; mais qu'ils aient fait toutes les prouesses qu'on leur attribue, je n'en répondrais pas pour ma part. Quant à la cheville du comte Pierre , dont votre grâce a parlé , et qui se trouve à côté de la selle de Babiéca, dans le musée royal, je confesse mon pëcbë ; je suis si maladroit , ou i'ai la yuesi courte, que , bien que ]*aie vu la selle , je ti ai pu apercevoir la cheville , ce qui est impardonnable , cet objet étant du volume que \« >ns dites. — Elle y est pourtant , sans au- <3Un doute , répliqua don Quichotte; à telles enseignes qu'on la tient enfermée dans un fourreau de cuir , de peur du moisi. — Tout cela est possible, répondit le chanoine ; mais , par les saints ondires que j'ai reçus, je ne me souviens pas dr Tavoir vue. Au reste, en accordant qu'elle s'y trouve , je ae suis pas pour cela obligé de croire aux histoires de tous ces Amadis et de cette foule de chevaliers dont on nous conte les exploits; et il n'est pas raisonnable qu'un homme comme votre grâce , si plein d'honneur et de belles qualités , et doué de tant d'intelhgence, accepte comme autant de vérités toutes ces folies, plus étranges les unes que les autres, que Ton trouve dans les extravagants livres de chevalerie. »

MO

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