L'Adour, la Garonne et le pays de Foix
La Garonne descend du val d'Aran. Demandez aux Gascons si elle n'eût pas aussi bien pu venir de partout ailleurs, pour peu qu'elle eût daigné le vouloir, et si elle en aurait moins été pour cela le plus beau fleuve de la terre ? — La Garonne n'a pas besoin de ces gasconnades; c'est, tout de suite, une rivière de grande mine; elle n'est encore qu'un torrent, que déjà elle fait voir quelque chose, un je ne sais quoi prédisant ses grandes destinées. — Or nous le prenons, ce torrent, au point précisément où il se change en une eau navigable, à Boussens. Nous arrivons de Toulouse. Nous allons vers la haute chaîne.
Ces petites gares du pays toulousain offrent toujours le spectacle d'une animation extraordinaire. Aux abords du guichet où se prennent les billets, ils sont dix ou douze qui parlent, crient, se démènent comme cent. Un jeune homme survient, grand,
efflanqué, mis à la dernière mode d'il y a quatre ou cinq ans : jaquette vert bouteille, large pantalon clair, flottant sur la botte, cravate blanche à semis de pois rouges, retenue par une épingle qui figure une poignée d'épée ; au bout d'un jonc à pomme d'argent, il porte tout son bagage enfermé dans un mouchoir à carreaux. Mais il y a de jolies filles dans la salle ; le garçon prestement se campe sur le banc le plus proche, fait passer son paquet derrière son dos, et se met à taquiner sa bottine du bout de sa canne avec des airs suprêmes de Gascon impertinent. Les belles filles le reluquent : ce doit être un fils de famille. Quand le jeune coq sera forcé de se lever pour passer au guichet, à son tour, elles déchanteront.
Nous sortons de la gare, nous avons devant les yeux une ligne de petites montagnes, les unes à la cime ronde, les autres au cône tronqué : c'est l'avant-garde de la chaîne. De loin en loin, une ruine ; presque toutes ces basses crêtes ont porté des forteresses ou des fortins. Un bouquet d'arbres nous cache encore le plus important de ces débris. Tous ces monts sont de belle forme, bien plantés, de riche couleur.
Tout à coup l'énorme ruine de Roquefort se dessine devant nous, le chemin semble y courir tout droit à travers le bourg. D'un côté, des maisons neuves ; au-devant, de grandes cours, toutes blanches de plâtre : c'est l'industrie du lieu. De l'autre côté, le mur du cimetière. Là, derrière un rideau d'ifs, nous remarquons des morceaux d'un vieux cloître. Visiblement, ils y ont été apportés ; d'où viennent-ils ? Nous interrogeons, on nous renvoie au maire. Justement le maire vient à passer ; il a des sabots, l)icn que nous soyons en juillet, qu'il fasse une chaleur diabolique, et qu'une fine poussière aveuglante ait remplacé les boues de l'hiver sur le chemin. Ce seigneur municipal nous assure que le curé pourra nous instruire ; lui, ce n'est pas son affaire, il n'est pas savant : il est plâtrier. — D'ailleurs, le curé est en déplacement à Toulouse.
LA CHAINE DE TULLUL>E A TAllBES.
A droite, avant qu'on n arrive au pont jeté sur la Garonne, s'ouvre une sorte de carrefour, dont un côté est formé par l'église ; au delà s'enfonce une ruelle : c'est la vieille partie de Boussens. L'église, du xiV siècle, n a de remarquable que sa façade, dont le pignon, en campanile, est percé de trois étages d'arcades à jour, renfermant les cloches. Le monument projette, à cette heure du
5"- is
jour, le plein midi, une ombre délicieuse. Je m'assieds sur un vieux banc de pierre, contrôle mur de l'abside. La ligne d'ombre est étroite, mais suffit à me faire gcjider, enfin, un peu de fraîcheur. Dans le poudroiement de lumière qui renq)lit le reste du vieux carrefour, passe le vol des moustiques; toutes les maisons sont closes et muettes ; on n'entend que le chant de la rivière, que cachent ces masures pittoresques, avec leurs galeries de bois vermoulu et leurs auvents branlants.
Pioquefort est un nid d'aigle, qui fut pris par des hmps ; on a
conservé un acte signé d'Amaury de Montfortetdaté de l'armée du Seigneur et du camp de Roquefort, l'an 1213, » la veille de saint Luc TEvangéliste». Simon le Terrible assiégeait la forteresse, quand il fut averti que le roi d'Aragon, le comte de Toulouse, les comtes de Foix et de Comminges, s'avançaient vers Muret avec quarante mille hommes. Il décampa, laissant son fils Amaury devant le donjon. Amaury lui-même allait lever le siège, lorsque les assiégés, qui ne recevaient point les nouvelles du dehors, demandèrent à capituler, sous la seule condition de la vie sauve. Les croisés n'étaient guère accoutumés à octroyer des capitulations si douces ; mais Amaury ne voulut point perdre l'occasion d'arracher aux hérétiques Albigeois ce formidable repaire, qui commandait toute la vallée et le cours du fleuve jusqu'à son confluent avec le Salât. Il accepta leur demande et mit dans Roquefort bonne garnison.
Un pont suspendu relie les deux rives de la Garonne. La rivière, à cet endroit, est large et très fraîche. Les berges ombreuses contrastent avec l'aridité des monts qui se dressent sur la rive gauche; l'eau est d'un beau vert translucide, que coupent des bancs de cailloux roulés qui ont des blancheurs d'ossements. Si l'on se retourne vers Boussens, on aperçoit un étrange petit chaos de masures, aux toits rouges, sur lesquels des figuiers étendent leurs bras noirs ; généralement, elles sont flanquées d'une tourelle qui n'a rien de féodal, c'est le fournil. Des jardins descendent jusqu'à l'eau, en petites terrasses épaulées sur des murs en pierres sèches ; dans l'eau claire, on voit des nasses, où viendront se prendre les anguilles de la Garonne. Ce sont les meilleures anguilles !
Au bout du pont, un chemin s'ouvre à gauche de la route ; il est ombragé de chênes, mais la pente à gravir est déjà raide. A mi-côte, on traverse un village, puis on suit le pied de roches effritées et calcinées. A la pierre roussie sont encore scellés des restes de murs ; ce sont les traces informes de la première en-