‹ L'Adour, la Garonne et le pays de FoixChapitre 2 sur 78 · LA CHAINE DE TOULOUSE A TARIŒS · texte numérisé non relu

LA CHAINE DE TOULOUSE A TARIŒS

ceinte de la place de guerre qui couronna le plateau. Nous montons par une fissure entre les roches ; elle est tapissée de vignes à sa base; les raisins cuisent au fond de la combe, qui devient une fournaise quand le soleil y décoche ses flèches de midi. Les décombres roulent sous nos pieds; parfois nous perdons, en glissant, le terrain si laborieusement conquis. Enfin, nous touchons le plateau.

Roquefort est un grand débris ; ce fut sûrement la forteresse la plus importante de la région. Partout des murs, la crête entière en est couverte ; mais la ruine est si complète, qu'elle n'offre plus aucun caractère. Un seul morceau n'est point méconnaissable : c'est le donjon, où les voûtes de deux salles demeurent encore intactes. Plus loin, se dresse un fragment de grosse tour. La construction est mauvaise, faite de moellons et de pierres à peine équarries aux angles, et n'aurait pas tenu deux jours contre le canon. Le donjon paraît être du xiii" siècle; peut-être fut-il l'œuvre des vainqueurs, après la grande guerre, dont l'histoire est ici inscrite de tous côtés. La Garonne roula par milliers les cadavres hérétiques, car presque toutes les sectes albigeoises recherchaient le bord des rivières. Les « bons hommes » ne mangeaient d'autre chair que le poisson ; ils célébraient leurs agapes dans les ravines profondes qui se creusent au pied de ces monts si curieusement entre-croisés, et trois fois avant d'attaquer un mets, ils répétaientle mot : Don. C'était la formule de bénédiction, rafliimation de leur croyance au bon et au mauvais principe. Le mauvais, à leurs yeux, ce fut le chevalier du Nord, quijamais ne faisait merci. Le pape Innocent U\ avait dit : Sus à ces .Manichéens, (ils de l'enfer ! Et l'on tuait loul, même les orthodoxes, les légats ayant assuré que Dieu reconnaîtrait les siens.

De ce plateau de Roquefort, le regard, embrasse à gauche la vallée du Salât, à droite celle de. la Garonne; le confluent est au pied du coteau. Au-dessus de la rive opposée, une autre grande ruine est assise : c'est Montpezal. Par-dessus le premier

cliaînon, un deuxième étage de monts se croise en une infinité de plans, où la vue bientôt se lasse et se perd. La haute chaîne, au contraire, court, en une superbe ligne droite, des cimes du mont Vallicr et du Montcalm jusqu'au massif de Luchon, et enfin au pic du Midi.

Montpezat fut une forteresse redoutable qui, d'abord, releva du comte de Toulouse, puis des comtes de Comminges. Un seigneur de Montpezat, au xyi' siècle, fut un des meilleurs officiers de François I", et, en 1oj2, conduisit au dauphin, qui marchait sur le Roussillon, six mille soldats levés dans la province du Languedoc, outre six mille lansquenets et autant de Suisses. Le duc d'AlbC;, qui défendait la province pour Charles-Quint, était bien plus sage que les Français : ceux-ci se croyaient sûrs de gagner la bataille ; lui, voulut seulement être assuré de ne point la perdre, et mit tous ses soins à l'éviter. Par d'habiles mesures il fit échouer le siège de Perpignan ; les Français se retirèrent. Armand de Montpezat n'en fut pas moins maréchal de France. Son fils devait être plus malheureux que lui. Vingt ans après, les Huguenots prirent son château ; il le reprit, mais à demi brûlé, déjà croulant. Froissart dit que Montpezat avait deux donjons ; on ne voit plus de trace que d'un seul.

La légende a mis une sainte en ce château, Flandrine de Montpezat, qui aurait fondé le monastère de Bonnefond, une maison d'hommes, des Cisterciens. Cependant les vieux historiens attribuent la fondation de la célèbre abbaye à Bernard, quatrième comte de Comminges. Un de ses fils, Armand-Roger, y fut moine, et les comtes de Comminges y ont eu longtemps leur sépulture. Bonnefond était situé au-dessus d'un vallon très agreste, aux environs de Saint-Martory : on peut observer que les moines ont toujours su choisir les beaux lieux.

A Saint-Martory, nous reprenons le chemin de fer : la voie court à travers une riche et vaste plaine, qui fut un lac jadis, au temps où il y avait des lacs au jiied de ces monts. Nous dépassons

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la station de Labarthc, nous sommes à Saint-Gaiulcns. — Ici quelques heures d'arrêt dans Tancienne capitale du Nébouzan. Ce n'est pas rien, pour une ville de six mille habitants, d'avoir été « capitale »!

Il y a quatre cents ans tout à l'heure, en l'iOG, Ferdinand, roi d'Espagne, un très vilain prince, et des plus ambitieux, ayant quelques raisons de croire son voisin, Charles VIII de France, très affaibli par sa romanesque campagne critalie,voulutprendre le Languedoc. Le Parlement de Toulouse manda les sénéchaux de Foix, de Bigorre et du Nébouzan, les sires de Montespan, de Mauléon et de Puyguilhem, pour se concerter avec eux sur les moyens de pourvoir à la défense commune. Le Nébouzan n'était donc plus, dès ce temps-là, qu'une province française, un des « pays gascons » dont on devait plus tard composer le département de la Haute-Garonne ; mais un siècle et demi auparavant, c'était une grosse seigneurie, qui avait eu ses vicomtes et qui, malheureusement pour le repos de ses habitants, faisait enclave dans le Comminges, dont les comtes se l'approprièrent. En 1252, elle avait encore changé de maître. Gaston de Moncade, vicomte de Béarn, donnait le Nébouzan en dot à sa fille, qu'il mariait à Roger-Bernard de Foix. Enfin ce coin de pays tomba auxmains des rois de France, avec le Comminges lui-même, et il parait qu'au milieu de tant de vicissitudes, les habitants de Saint-Gaudens avaient su conquérir pour leur ville une sorte d'indépendance municipale. Ils avaient des consuls et un sénat, qui sortaient de l'élection populaire. Saint-Gaudens s'organisa en petite république. C'est maintenant une des parties de la grande ; et voilà ce qui est dommage. S'il était permis de conduire des rêves cornus, je ferais celui de rétablir la vicomte do Nébouzan et de m'en constituer le vicomte. Saint-Gaudens demeurerait ma « capitale )>, et j'y vivrais sur ma terrasse.

Ce lieu magnifique s'appelle, dans le langage moderne, le boulevard du Midi. Il est planté de grands arbres; on y prend

place à Tombre^ sur de vieux bancs de pierre, dont il est indispensable de faire quelque peu la toilette^ du bout de sa botte, avant de s'y asseoir, et l'on a sous les yeux un des plus beaux spectaclesque les Pyrénées puissent offrir. C'est d'abord la vallée de la Garonne, cette riche plaine deValentine, qui occupe l'emplacement du lac des temps préhistoriques, puis un chainon de monticules boisés, au-dessus desquels s'élancent les grands pics ; l'immense défilé a pour point culminant et pour couronne éclatante le glacier de la Maladetta. Il est inutile de compter et de chercher à reconnaître les pics ; l'armée des géants est là presque tout entière: c'est l'ensemble de la chai ne qu'on embrasse avec ses prodigieuses poussées aériennes, ses longues aiguilles perçant les nuées, ses dévalements et ses gouffres, ses taches noires au flanc des monts qui sont des forêts, ses crêtes blanches et ses lits de neige. La première pensée qui vient est celle-ci : Voilà qui est aussi pleinement admirable que le célèbre panorama que l'on découvre de la terrasse de Pau. — L'impression, vraiment, n'est pas moins saisissante.

Comment se fait-il donc que, lentement, elle s'atténue? Après une contemplation dune heure, notre enchantement n'a pas cessé, mais il est décidément moins fort. Non, ce n'est pas la même pleine beauté qu'à Pau. L'analogie est frappante; les deux tableaux se présentent de même : ici comme là-bas, des montagnes vertes se profilent au-devant des grands monts. Même à Saint-Gaudens, il y a de plus qu'à Pau, l'éblouissement de la Maladetta. La lumière en haut est aveuglante; c'est en bas que le tableau est moins parfait, surtout moins vivant ; au premier i)lan est le défaut.

A Pau, le ruban du Gave se déroule au milieu de la vallée ; la Garonne, ici, est trop loin de nos yeux, trop près du pied des monts, et coule derrière.' un rideau de peupliers (|ui la dérobe. L'eau brillante n'est point là ])our animer la plaine. Là-bas, on peut promener son regard de la terre au ciel, il ne tnjuvera rien qui le

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lasse, rien qui déchire l'harmonie ; de la terrasse de Saint- Gaudens, on se fatigue bientôt de regarder au-dessous de soi ; l'attraction est au-dessus, dans les ondulations de ces énormes vagues de pierre, dans le jet furieux de ces pics et dans la douceur radieuse de ses neiges : la Maladetta peu à peu efface tout le reste, et l'on ne songe plus qu'à planter ses yeux au glacier.

En suivant ce boulevard du Midi, nous ne perdons de vue qu'un moment le groupe des Monts Maudits. Le chemin monte légèrement entre deux rangées de maisons ; celles de gauche ont des jardinets en terrasses et regardent la chaine. L'un de ces logis, construit sous Louis XVI, somptueux autrefois, renferme à présent les bureaux de la poste ; rien n'est trop beau pour la féodalité administrative des temps nouveaux. Toujours montant, nous atteignons le jardin public. Il est ombreux et frais, — assez mal entretenu, — et, ce qui n'est.pas toujours un défaut, entièrement désert ; on y a déposé quelques épaves provenant de cette abbaye de Bonnefond, dernière demeure de ces comtes de Comminges, race contradictoire, qui produisit un grand saint et finit chargée de crimes. Ce sont des arcades ogivales, débris dun cloître de marbre.

Le jardin est sans vue, ouvert de deux côtés sur deux rues de la ville, fermé du troisième par un haut mur, du quatrième par un établissement de bains ; et ce quatrième côté, le midi, c'est celui des monts. Les magistrats municipaux modernes ont souffert cette usurpation brutale d'un intérêt privé sur le plaisir public ; les anciens consuls auraient peut-être été moins complaisants. Au reste, il faut rendre justice à l'industriel qui exploite les bains; ce n'est pas un jaloux, il permet que l'on entre chez lui. Sur sa terrasse, car il en a une et la plus admirablement exposée de la ville, parmi les serviettes et les peignoirs qui sèchent sur des cordes, on voit un autre fragment des ruines de Bonnefond, une large porte en plein cintre ; on peut supposer que ce fut celle de la salle capitulaire.

De la maison du baigneur, on embrasse l'étendue du glacier. Deux monts boisés laissent entre eux une échancrure ; rien n'arrête plus le regard avide de retourner à l'éblouissement. Cette puissante lumière arrivant sur la promenade en ferait un des lieux les plus attrayants des Pyrénées; encore une fois^ cette stupide masure des bains retient le rayonnement au passage, et les habitants de Saint-Gaudens, une ville libre autrefois, ne prennent point la liberté de la mettre par terre.

La ville a pourtant l'air remuant et vivant. Des habitations bourgeoises, entourées de beaux ombrages, bordent une voie régulière qui monte perpendiculairement au jardin public; le commerce et les métiers sont établis dans la rue transversale qui conduit à l'église. De lourdes charrettes passent, traînées par des chevaux dont le harnachement, très compliqué, est surmonté d'un haut ornement de cuivre, en forme de corne droite, flanqué de deux rangs d'énormes grelots. Le bruit est assourdissant, mais on ne le craint point en pays gascon.

L'église remonte au xf siècle, et fut alors construite sur l'emplacement d'une basilique antérieure érigée par saint Saturnin, l'apôtre du Toulousain et du Comminges ou pays des Convènes. L'édifice actuel est naturellement classé parmi les monuments historiques, « et a dû à cette opération un regain de notoriété qu'il expie en ce moment par une restauration complète ». Cette observation ironique n'est point de mon cru, je la puise dans une étude de M. Anthyme Saint-Paul, qu'a publiée le bulletin de la Société française d'archéologie. Les membres de cette savante Société ne sont point cousins des architectes restaurateurs.

En 1569, Montgommery conduisant les troupes calvinistes victorieuses dans le Midi, tandis qu'en Poitou elles sont battues à Jarnac et à Moncontour, entre dans Saint-Gaudens. Si l'on ignore le véritable édificateur de ce beau monument de l'époque romane, on en connaît le destructeur. L'église de Saint-Gaudens

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