‹ L'Adour, la Garonne et le pays de FoixChapitre 20 sur 78 · HÔTEL-DE-VILLE D'AKREAU · texte numérisé non relu

HÔTEL-DE-VILLE D'AKREAU

A Arreau comme à Montréjeau, la maison commune est assise en étage supérieur au-dessus de la halle. Entre deux des fenêtres,celles de la grande salle de la mairie, on a peint les armes de la ville : un héron d'argent sur champ de gueules; deux lions pour supports; pour devise : Melior vigilantia sonino. Le précepte est bon, point difTicile à observer ici, car derrière la mairie les deux Nestes, d'Aure et de Louron, se joignent avec un furieux tapage; on veille malgré soi, on ne dort pas quand on veut.

Si vous descendez vers le pont jeté au confluent des deux torrents hurleurs, vous rencontrerez, avant d'y arriver, sur la place, la maison de la poste. Elle porte une date : 1603 ; et une inscription édifiante, qui commande, au nom de Dieu, d'aller cher-

cher sa bourse, quand le pauvre « vient à la porte hurter ». La sagesse et lacharité sont donc en honneur à Arreau. C'est le pays des belles sentences.

Un pays noir, hérissé de pics, enveloppé de forêts. Le Sarrasin y tint longtemps. Quand le fauve s'est glissé dans ces repaires profonds, on ne l'en déloge plus ; les grandes sapinières d'Arragnouet, là-bas, vers la haute Neste et l'une de ses maîtresses branches, le Moudang, sont le principal quartier des ours dans les Pyrénées. Contre les Sarrasins, le roi Sanche fit construire partout des forts ; les montagnards Aurois furent bien obligés de se jeter dans les bras de l'Aragonais, puis des seigneurs; il leur fallait des chefs pour les mener contre l'infidèle.

Les vicomtes d'Aure étaient de la maison de la Barthe. L'an 1400, Armand-Guillaume de la Barthe, seigneur et souverain des quatre vallées, vint à mourir comme un simple vilain. Sa fille Véronique, mariée au comte Funel, s'empara de l'héritage; mais il se trouva que le seigneur Jean avait fait un testament en faveur du comte Bernard VII d'Armagnac, qui arriva, assembla les représentants des vallées, se fit agréer comme leur maitre et, retournant à son château de Valcabrère, bâti jadis dans le Comminges, par Sanche de la Barthe, y reconnut leurs privilèges par un acte solennel. Ce Bernard VII est le même qui joua en France et à Paris un si grand rôle, dans nos guerres étrangères et civiles, pendant la folie de Charles VI, qui fut le connétable de la reine Isabeau, égorgé à Paris en 1418, avec ses partisans : ils étaient nombreux, le massacre dura dix-huit heures.

Jean Vd'Armagnacperdit la vicomte. Un hardi seigneur, celuilà. Il a publiquement épousé sa propre sœur. Il se mêle à la ligue dite du Dien public contre le roi Louis XI, et voit confisquer ses domaines. Alors les quatre vallées, jugeant qu'à combattre les soldats de Louis XI, qui s'avancent dans toutes les seigneuries d'Armagnac, ils ne gagneront que des coups et de la misère, préfèrent s'accommoder.

L'accoinmodement fut fait avec le cardinal de Sainte-Sabine, évèquc de Lomlicz. Les quatre vallées stipulèrent que d'abord elles conserveraient leurs prérogatives et coutumes, qu'ensuite elles ne pourraient jamais être détachées du domaine de la couronne; elles entendaient ne point sortir de la main du Roi, fût-ce même pour tomber dans l'apanage d'un prince qui serait son frère ou son cousin. Les quatre vallées furent représentées aux États qui se tenaient à Toulouse; elles firent partie de l'élection de Nébouzan, dépendant de la généralité de Montauban, la plus vaste de toute la France ; elles avaient quatre villes principales : Castelnau de Magnoac, Mauléon de Barousse, Sarrancolin, Arreau. On leur donna un sénéchal, qui résidait à Mauléon, un juge royal qui se fixa à Castelnau. Arreau se trouva déshérité en ce partage.

Arreau méritait mieux, ne fût-ce que par la beauté singulière de son pont jeté sur le confluent des Nestes. Je m'accoude au parapet, regardant d'abord les jeux brillants de l'écume sur l'eau verte. J'ai devant les yeux, entre les monts qui l'enserrent, coupés de rideaux de sapins et de cultures en écharpes, d'abord un haut barrage de roches, qui fut la digue d'un grand lac ; plus loin, la basse vallée verdoyante et touffue qui en était le fond ; puis de formidables étages qui montent et s'entassent; enfin, pour terminer le tableau, une énorme crête dentelée entre deux pics. Chaque dentelure est, ici, festonnée de neige; les deux pointes blanches se perdent dans une couronne flottante de vapeurs argentées. C'est le Lustous et le Batoua, et la muraille de Guerreys, qui relie les deux cimes.

A gauche, par-dessus une rampe boisée à laquelle sont adossées quelques-unes des maisons du bourg, voici une première cime nue, la Ilourquette d'Ancizan, mesurant déjà seize cents mètres, puis une sombre ligne d'aiguilles, enfin une tour aérienne: c'est TArbizon. Celui-ci est le gardien sourcilleux de cette entrée de la haute vallée. Le matin, de l'excellente hôtellerie où nous

sommes descendus (chère très fine), on le voit à loisir. Au-dessus de la cour ombragée de vieux tilleuls, règne une galerie de bois où Ton s'assied pour considérer le géant; c'est une première loge. Imaginezune longue crête déchiquetée, puis au nord deux pointes menaçantes; ce n'est donc pas le même aspect que l'on découvre du pont.

Sous l'air vif de ce matin — Arreau est à sept cents mètres d'altitude et les neiges l'enveloppent — on descend une longue rue, car l'hôtellerie est située tout en haut du bourg. On arrive à la place, sans avoir rencontré rien de particulier, si ce n'est une curiosité vivante et navrante, une demi-douzaine d'idiots , qui vont glapissant et sautillant. Le plus hideux de tous, un garçonnet agité de la danse de Saint-Guy, a reçu de la générosité publique une casquette galonnée. lien est fier; les crétins adorent le galon. Arreau et la vallée d'Aure, région de froidure épaisse et humide, sont remplis de ces êtres misérables. Chose cruelle, et qui montre bien le fond de notre bassesse humaine, ils savent à peine se conduire, à peine manger, point du tout se tenir propres et se vêtir seuls, ils ne connaissent presque pas ceux qui les soignent, et ils savent demander l'aumône, ils connaissent l'argent !

A droite de la place, s'ouvre une rue qui se prolonge audessus delà Neste de Louron. Je voudrais dire un mot, en passant, de toutes ces Nestes qui se croisent. La Neste d'Aure est aussi bien née que le Gave de Pau, son cousin, à qui je l'ai déjà comparée. Comme il s'échappe des glaciers de Gavarnie, elle sort des neiges du Néouvielle, le sommet le plus élevé du vaste massif dont la vallée d'Aure contourne les bases, et là, ne s'appelle encore que la Neste de Couplan ; elle traverse successivement les quatre grands lacs d'Aubert et d'Aumar, de Cap-de-Long et d'Orédom, se grossit adroite d'une infinité de ruisseaux ou de torrents, surtout de la Neste de Moudang, que nous remonterons dans quelques jours ; enfin, dans le village d' Arreau, de cette Neste de Louron quidescenddes glaciers de Clarabideet des Gourg-Blancs,

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